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Chez Jeannette Fleurs

Poussez la porte et entrez donc dans le blog culturel de Liliane Langellier. Plus de 1.500 articles.

Maintenon. Résistance. Les Fermine et les Sadorge. Une tragédie de trahison et de vengeance.

Les Fermine et les Sadorge...

Quand, l'été 1994, j'ai couvert le cinquantenaire de la Libération dans notre canton pour La République du Centre...

Il y avait encore parmi les anciens de Maintenon, de Hanches et surtout de Pierres...

Des Ferministes et des Sadorgistes.

Les Ferministes qui disaient "Francis, c'est pas un dénonciateur" et les Sadorgistes qui disaient "C'est Francis qui nous a dénoncés".

Et la querelle allait bon train.

Elle datait de loin (in Gérard Leray "L'honneur perdu de Juliette Résonnier") :

 

Pourtant...

A écouter Alfred Prémartin, résistant de Chaudon...

Et qui a partagé sa cellule à Fresnes avec Francis Fermine en 1943/1944...

Fermine n'était nullement coupable de la mort des Sadorge : Pierre, Noë et Omar, fusillés au Mont Valérien le 30 mars 1944.

L'Histoire brouille parfois les pistes.

Voilà ci-dessous l'histoire telle que racontée sur "European Languages across borders"...

A lire avec les précautions nécessaires.

Car ce temps fut troublé.

Et qui sommes-nous pour juger ?

Cette période de la Résistance est encore douloureuse dans les mémoires familiales.

Dans la mienne, on a toujours jugé Francis Fermine innocent.

Mais souvenons-nous des paroles d'André Malraux lors du transfert des cendres de Jean Moulin au Panthéon, le 19 décembre 1964  :

".... entre ici, Jean Moulin, avec ton terrible cortège. Avec ceux qui sont morts dans les caves sans avoir parlé, comme toi ; et même, ce qui est peut-être plus atroce, en ayant parlé."
 

N.B. La famille Fermine était originaire de Pierres.

Et c'est Marie Fermine qui dirigeait le réseau.

Lire :

Chaudon. Alfred Prémartin épicier et résistant 

 

Au recensement 1936 :

 

 

Tandis que la famille Sadorge était, elle, originaire d'Alluyes (Geneanet) et habitait Maintenon et Hanches :

Les Sadorge à Maintenon, rue de Chartres, en 1936.

Les Sadorge de Hanches en 1936. Hameau du Bois de Fourches.

 

Voilà donc l'histoire des Fermine et des Sadorge....

Liliane Langellier

 

Sources :

- Archives d'Eure-et-Loir,

- Archives de la Résistance,

- Presse locale et nationale.

 

 

 

"Une seule photographie révèle la division, la méfiance et la trahison qui ont déchiré la France pendant et après la guerre. Il s'agit d'une équipe locale de football dans un village (peut-être Maintenon) de la région d'Eure-et-Loir, dans lequel quatre des les joueurs sont liés. Il s'agit de Francis Fermine, quatrième à partir de la gauche, les bras croisés, au dernier rang. Ses deux cousins, Omer et Noé Sadorge sont à chaque bout du rang et son beau-frère, Pierre Sadorge est à l'avant avec son bras autour du capitaine. "

Comment meurt un réseau by ‘Colonel Rémy’, Liberation.b.663, p.112-113.

Fermine dénonça tous les trois à la Gestapo comme membres du FTP (Francs-Tireurs et Partisans, la «Résistance») et ils faisaient partie des trente et un hommes exécutés par un peloton d'exécution au Mont-Valérien le 30 mars 1944. Fermine fut également arrêtée mais a été traité plus favorablement par les nazis et a été libéré. Omer, 30 ans, et Noé, 32 ans, étaient tous deux agriculteurs et chacun d'eux a laissé deux enfants. Pierre, 38 ans, négociant en vins, a laissé trois enfants.

La photographie et l’histoire se trouvent dans le livre Comment meurt un réseau du «Colonel Rémy» (Monte Carlo, Raoul Solar, 1947, Liberation.b.663). Le livre continue en racontant qu'en juillet 1946 Fermine a été découvert par des amis de la veuve de son cousin Noé. En colère face à lui, il a tenté de frapper la veuve de Noé avec un gourdin. Un homme de 20 ans avec eux, Roger Polvé, qui portait une arme à feu, a tiré et tué Fermine. Rémy a déclaré que Polvé était maintenant en prison. Mais des reportages dans Le Monde (14/12/1949) et l’Écho républicain et un livre L’honneur perdu de Juliette Rassenier de Gérard Leray (Lèves, ELLA Éditions, 2013, C216.c.4244) racontent une autre histoire.

Fermine lui-même était un membre senior du F.T.P et avait recruté ses trois proches. Mais alors qu'il a été arrêté en même temps que ses camarades, il a été relâché pendant leur exécution. Une partie des interrogatoires sous la torture avait été menée par un inspecteur de police français, Louis Denuzières qui travaillait avec la Gestapo et avec la police de Vichy. Au cours de l'hiver 1944/1945, les soupçons concernant Fermine et pourquoi il avait été épargné ont commencé à grandir. Pendant qu'il était en prison, sa femme Jacqueline avait été autorisée à lui apporter de la nourriture et des cigarettes. Elle-même avait été vue dans un restaurant de Chartres en train de déjeuner avec Denuzières et à une autre occasion, on l’avait vue lui offrir «un litre d’apéritif». Certains se sont demandés si elle était devenue sa maîtresse pour sauver la vie de son mari. La famille Sadorge voulait que Fermine comparaisse devant un tribunal («la justice d’épuration») tandis que la veuve de Noé, Thérèse, tentait de recueillir des preuves contre Fermine auprès de membres de la résistance qui s’étaient échappés et de personnes proches de ceux qui avaient été exécutés. Les parents de Fermine, quant à eux, ont accusé Albert Gautier, qui avait été à la tête du groupe de résistance et avait été exécuté, d’avoir donné aux nazis les noms de ses camarades.

Après la guerre, Fermine rejoint l'armée française et obtient le grade de lieutenant. En septembre 1945, il déposa devant la cour de justice d'Orléans contre Denuzières. Il a raconté son arrestation et son interrogatoire sous la torture et qu'il avait admis son rôle dans le F.T.P mais n'avait pas donné à Denuzières les noms de ses camarades. Denuzières dans son témoignage a déclaré que Fermine n'était pas un traître. Le procureur a déclaré qu'il n'y avait rien dont Fermine pourrait être accusé tandis que le juge a demandé à Fermine de comprendre les actions de ceux qui avaient perdu des êtres chers. Denuzières et l'ancien préfet Pierre Le Baube ont été reconnus coupables et exécutés. Mais la famille Sadorge, avec un autre membre de la Résistance qui n'avait échappé à l'exécution par les nazis que parce qu'il avait été si malade, avait vu un rapport de Le Baube qui affirmait que Fermine, essentiellement anticommuniste, avait trahi ses camarades. Son arrestation a été promise mais n'a jamais eu lieu. Ils ont senti qu'il était protégé par des gens haut placés.

 

En juillet 1946, Fermine prend un congé de quinze jours avant une affectation à l'étranger. Alors que lui et sa femme faisaient du vélo le long d'une route de campagne, ils ont été enlevés, agressés, ligotés et bandés et emmenés dans une ferme déserte. Ils ont été placés devant un tribunal impromptu composé de Thérèse Sadorge, la veuve de Noé, Roger Sadorge, ainsi que des frères Roger et Robert Polvé et Charles Martin. Thérèse avait même téléphoné à son beau-père pour l'avertir de ce qui allait se passer. Il avait été maire de son village après la Libération et comprenait la gravité de ce qu'ils prévoyaient de faire et les exhortait à emmener le couple aux autorités. Mais il a ensuite accepté à contrecœur de les laisser procéder d'abord à leur propre interrogatoire. Il y avait d'autres personnes présentes à l'interrogatoire, des parents et des proches de la communauté qui avaient perdu un fils ou un mari lors des exécutions au Mont Valérien. Pendant le long interrogatoire, Fermine a été frappé et menacé de mort, mais il a continué à nier les accusations ou a refusé de répondre. A deux heures du matin, les prisonniers ont été transférés dans une ferme appartenant à la famille de Thérèse Sadorge. Fermine, les yeux bandés, et sa femme étaient enfermés dans une cave. Il tenta de s’échapper et monta les escaliers armé d’un gourdin qu’il avait trouvé (un «nerf de boeuf», même terme utilisé par Rémy). Il affronte ses ravisseurs et Roger Polvé lui tire une balle dans la poitrine avec un revolver que lui a prêté Thérèse. Le coup était probablement mortel mais il respirait encore et Polvé lui a tiré deux fois de plus, «une balle pour Noé, une balle pour Omer». Ils ont envisagé de tuer Jacqueline mais Thérèse a décidé qu'elle voulait qu'elle connaisse le veuvage comme elle l'avait fait. Le lendemain, des gendarmes se sont rendus à la ferme et ont trouvé le cadavre ensanglanté de Fermine avec sa femme allongée à côté de lui, toujours ligotée et les yeux bandés. Thérèse a pris la responsabilité de la fusillade mais n'a pas été crue et Polvé a finalement admis que c'était lui.

Fermine a été enterré au cimetière local à côté de son beau-frère Pierre Sadorge. Ses inquisiteurs ont tous été détenus en prison alors qu'ils étaient interrogés bien qu'une délégation d'anciens combattants de la résistance exigeait leur libération. Ils ne sont restés en prison que quelques mois mais pendant ce temps, Thérèse a tenté à deux reprises de se suicider. Polvé a été en prison pendant un an. Lorsqu'ils ont été jugés aux assises de Versailles en décembre 1949, malgré que le parquet ait déclaré que si la première balle était un meurtre, la seconde était un assassinat, ils ont tous été condamnés à des peines avec sursis. Jacqueline, la veuve de Fermine et ses enfants se sont vu octroyer trois millions de francs dans une action civile (soit l'équivalent de 100 000 euros aujourd'hui). René Sadorge, le père des deux frères exécutés, a produit le premier million; un appel parmi les vétérans de la résistance a produit le second, Thérèse aurait dû produire le troisième. Les relations de Thérèse avec sa belle-famille se sont détériorées. Azèle, sa belle-mère, navrée par la mort de ses fils, a estimé que le mythe héroïque de leur mort avait été remplacé par un conte sordide de vengeance, non aidé par la relation amoureuse ultérieure entre la veuve vengeresse et Roger Polvé.

Il est décevant de se rendre compte à quel point la vérité que Rémy a été dans son récit est économe. Son livre a été publié fin 1947 ou 1948 avant le procès de Versailles mais il aurait su ce qui s'était réellement passé. Voulait-il montrer les vétérans de la Résistance sous le meilleur jour possible? Tout comme les meurtriers ont été traités à la légère avec des peines avec sursis à un moment où la France avait désespérément besoin de panser ses blessures, Rémy a peut-être voulu faire de même. Mais pour des familles comme les Sadorges et les Fermines, il faudrait plus d'une génération avant que le passé ne soit oublié - Thérèse n'est décédée qu'en 1992.

Le colonel Rémy était le pseudonyme de Gilbert Renault, l'un des agents secrets les plus célèbres de la France occupée pendant la Seconde Guerre mondiale. Très tôt, Rémy rejoignit de Gaulle à Londres et le `` colonel Passy '' (André Dewavrin), chef du bureau de renseignement de la France libre (voir ses Souvenirs, publié en 1947, Libération, c. 2488-90), lui confia la tâche de créer un réseau d’information en France qu’il a réalisé avec beaucoup de succès. Après la guerre, Rémy a défendu la réhabilitation du maréchal Pétain mais a été répudié par de Gaulle et a ensuite quitté la France et s'est installé au Portugal. Il était un auteur prolifique et ses Mémoires d'un agent secret de la France libre ont été publiés par Raoul Solar à Monte Carlo, en quatre volumes entre 1945 et 1947 (Liberation.b.1; Liberation.b.33; Liberation.b. 663; Libération.b.301). Le livre Comment meurt un réseau est le volume 3, publié en 1947 (bien que le catalogue de la Bibliothèque nationale le mentionne comme ayant été publié en 1948). Rémy a ensuite publié plus de 60 livres supplémentaires avant sa mort en 1984.

Charles Chadwyck-Healey

NDLR : J'attends ce livre pour en reproduire les passages concernés.

Le Monde du 15 décembre 1949 :

 

Mme Fermine défend avec vigueur la mémoire de son mari "exécuté" par les Sadorge.

 

Les six résistants - cinq hommes et une femme - qui jugèrent, à Maintenon, et mirent à mort le lieutenant F.-T.P. Fermine, accusé par eux d'avoir livré notamment trois membres de leur famille, ont comparu hier devant la cour d'assises de Seine-et-Oise, en présence de la veuve Fermine, qui s'était constituée partie civile. Soixante témoins ont été cités.

Au cours des interrogatoires Roger Polvé, le meurtrier, a fait le récit de son crime : il a tiré sur l'ordre de Thérèse Sadorge parce que leur " prisonnier " s'était défait de ses liens et allait leur échapper. Le vieux Sadorge et le père Martin se sont dits convaincus que Fermine avait vendu leurs fils, qui furent fusillés, ainsi que le mari de Thérèse Sadorge.

Leur acharnement à affirmer la culpabilité de leur victime n'eut d'égale que la vigueur avec laquelle Mme Fermine défendit la mémoire de son mari : " Il n'a pas vendu ses camarades, il n'a bénéficié d'aucun égard particulier de la part des Allemands ! " Mais il y a, disent les accusés, un rapport de M. Chatel, préfet d'Eure-et-Loir, qui le condamne formellement.

On a entendu ensuite le premier témoin, M. Rasoni, qui se trouva avec Fermine en prison. " Je ne pense pas, a-t-il dit que ce soit lui le dénonciateur ; il était aussi maltraité que les autres prisonniers ; il portait à la face des traces de coups. "

A la fin de l'audience la cour, à la demande des avocats, a mis les accusés en liberté provisoire.

Le Monde du 17 décembre 1949 :

Au procès des Sadorge l'ex-policier Vernay accable la victime

 

La troisième audience du procès des Sadorge à Versailles, a été marquée par la déposition de l'ex-inspecteur Vernay, qui ne s'était pas présenté la veille. Le policier a été formel : il a assisté à la prison de Chartres à l'interrogatoire des résistants; il a vu Fermine accuser deux jeunes gens, interroger lui-même M. Defolain et chercher à lui faire avouer qu'il détenait des tracts antiallemands; comme celui-ci refusait de parler, il fut torturé. Vernay a dit ensuite que Fermine dans sa prison avait obtenu d'un détenu nommé Pépet, des renseignements qui permirent aux Allemands d'avoir les noms de quatre-vingts patriotes, parmi lesquels figuraient les trente et un résistants d'Eure-et-Loir qui furent fusillés. Cette déposition a fait sensation.

Mais l'abbé Le Boy, que la cour a ensuite entendu, et qui s'est fait l'historien de la Résistance en Eure-et-Loir, est d'un avis différent. Il ne considère pas Fermine comme un traître. Selon lui, c'est un jeune résistant, Savouret, qui sous la torture a livré les fils Sadorge, ce qui ne l'empêcha pas d'être fusillé.

Pour M. Dumont, qui succéda à Fermine comme chef de la Résistance d'Eure-et-Loir, les dénonciateurs furent Cortez et un chef de groupe qui fut aussi fusillé.

On entend encore plusieurs autres témoins, puis le substitut Suster donne lecture de la déposition du prêtre qui confessa Pierre Sadorge avant son exécution. Ce jeune homme lui a déclaré : " Mon dénonciateur ne peut être Fermine ; dites-lui que je compte sur lui pour aider mes parents. "

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