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Chez Jeannette Fleurs

Poussez la porte et entrez donc dans le blog culturel de Liliane Langellier. Plus de 1.400 articles.

Jean Cailloux. Directeur du personnel de Publicis Conseil.

L'agence d'intérim avait pris possession des locaux de l'ancien cinéma "Le Paris", boulevard Jean Jaurès, à Boulogne.

Je poussais la porte, décidée à bosser pendant ce mois d'inactivité entre deux jobs.

On était en janvier 1971.

Le travail se trouvait partout pour qui voulait bien en trouver.

Et c'est ainsi que, guillerette, je me retrouvais face au mastodonte du 133 Champs-Elysées.

Publicis Conseil. Son célèbre drugstore. Face à l'Etoile.

Où, dans le hall, la porte en bois de la première agence de Marcel Bleustein-Blanchet intimidait tous les nouveaux arrivants.

L'agence de publicité où rêvaient de bosser tous les jeunes diplômés des Ecoles Supérieures de Commerce.

Où ils intégraient le service Planning, en attendant d'être nommés chefs de publicité sur un budget ou sur un autre. Budgets prestigieux, tels Renault, Dim, Boursin, Nescafé...

Le Planning, pépinière de ceux qui devaient créer, par la suite, leurs propres agences parisiennes.

J'intégrai, moi, le service du personnel.

Un remplacement d'un mois d'une collaboratrice en congé maternité.

En attendant le poste de secrétaire de rédaction chez l'éditeur des beaux livres Sélection Reader's Digest, boulevard Saint-Germain.

Un bureau tout en haut de ce fabuleux paquebot et de ses coursives. Ancien hôtel Astoria. Qui, après la guerre, était devenu le "headquarters" des puissances alliées en Europe. Et servit de Q.G. à Eisenhower.

J'avais peu d'expérience, hors les 6 mois d'assistante de publicité chez I.P.E. la société publicitaire de Raoul Favretto.

Mais j'étais mignonne, vive et futée.

La chance fit le reste.

Nous étions trois femmes dans ce grand bureau. Face à celui d'André Grapotte, le chef du personnel. Un Tino Rossi sur le retour, quelque peu efféminé.

Grapotte, dont le meuble à roulettes, qui contenait les 750 fiches des 750 collaborateurs de l'agence, me fascinait.

Plus près du bureau directorial, une assistante, Claude, secondait le boss.

Je n'avais aucune expérience des femmes dans les bureaux, mais je fus vite mise au parfum.

Pour avoir un peu trop ri avec un collaborateur de passage, je me ramassai un "Ici, on n'est pas à Nanterre, on ne se saute pas les uns sur les autres !"

Je n'ai pas osé répondre que moi, à Nanterre, je n'avais sauté sur personne...

Le mois s'écoula très vite...

Et, au moment de partir, Jean Cailloux, le directeur, me convoqua : "Je sais que vous avez signé un contrat de travail chez Selection, mais je vous propose le deal suivant : vous essayez une semaine et si le job ne vous plaît pas, vous revenez chez nous et je vous engage illico."

Le roi n'était pas mon cousin quand je racontai tout cela à mon jeune fiancé dans le bus qui nous ramenait de l'Etoile.

Je ne restai pas trois jours à Selection. Trop snob. Pas assez de vrai travail.

Et me voilà donc assistante du directeur du personnel, assimilée cadre à 23 ans.

A l'aube de ses 40 ans, Jean Cailloux, né le 21 mars 1935, était un fort bel homme. Grand. Un genre de sosie du chanteur Alain Barrière. Avec des yeux très bleus et une chevelure brune et épaisse coiffée à la Elvis Presley.

A ses côtés, j'apprenais les contrats d'embauches, les lettres de licenciement, les augmentations, les statistiques, etc...

Je m'occupais aussi et surtout des accidents du travail. Visitant nos collaborateurs dans les hôpitaux, les secondant pour leurs papiers et leurs déclarations.

Peu avant mon mariage, début juillet 1971, Elie Crespi, directeur général (Marcel Bleustein-Blanchet, le P.D.G. était assisté de deux directeurs généraux : Claude Marcus et Elie Crespi) demande en urgence que tout le personnel de l'agence soit mis sur des chartes selon leur titres et leurs salaires.

Un vrai boulot de dingue.

Qui me valut une jolie scène de mon fiancé, quand il me retrouva à 11 heures du soir.

Il est bon de préciser que mon futur mari avait entrevu Jean en bas d'un ascenseur et que, pour lui, un directeur du personnel était obligatoirement un vieux monsieur sans charme avec des cheveux blancs...

Mon job me plaisait et j'apprenais beaucoup.

A l'automne 1971, en octobre, une lourde grève des transports paralysa Paris et sa banlieue. Mon trajet métro Place Monge / L'Etoile était fort compromis.

Je décidai donc, épuisée, de faire de l'autostop sur mon trajet, comme les autres femmes. Je tombai sur un automobiliste qui vit en moi la réincarnation d'Albertine Sarrazin, l'auteur de l'Astragale et l'occasion rêvée...

Grapotte averti me trouva dare-dare, dans son fichier magique à roulettes, un conducteur parmi mes voisins.

Le sort tomba sur Serge de Filippi, directeur artistique au service Création.

Je fus très vite séduite. Et, lorsque la direction octroya pour chaque service un budget pour fêter le nouvel an, je décrétais illico que mes deux invités permis seraient le rédacteur Jean-François Poussard et Serge.

"Ils ne viendront pas !" me dit Jean.

Ils vinrent.

Et ce fut le début d'une belle histoire.

J'avais gardé mon style personnel et, l'été 1972, très Western House (la boutique de mon ami Maurice Chorenslup), je portais un jeans patte d'eph clouté avec, noué au-dessus d'un tee-shirt, un tablier d'Alice aux Pays des Merveilles.

Cela amusait beaucoup Jean et aussi les autres directeurs qui aimaient à me taquiner. L'un d'entre eux déclara même "Et, en plus, elle parle !"

Avec mon teint souvent bronzé et mes cheveux bouclés colorés au henné, quand Maurice Lévy me croisait, il me demandait toujours (private joke ?) si j'étais née au Maroc.

Puis vint l'incendie fin septembre 1972.

Juste au moment où Chouket, ma grande soeur d'âme, avait, grâce à Jean, trouvé une place de vendeuse au Drugstore, rayon bijouterie, histoire de gagner son trip aux U.S.A.

Je repensais immédiatement à la phrase fétiche de Jean "Il nous faudrait un petit incendie au niveau des dossiers pour que nous puissions tout repenser."

Pour repenser, on a largement eu le temps de repenser !

Tout le service fut alors relogé au-dessus d'un garage du 16e arrondissement, rue Scheffer.

Tous les six dans un très grand bureau. Grapotte (veuf de son fichier magique) et ses deux secrétaires, Jean et ses deux assistantes.

Au moment d'aborder les augmentations du personnel, pour plus de sérénité, Jean suggéra que je vienne travailler chez lui, à Boulogne. Son épouse était chez eux. Elle venait juste d'accoucher d'Estelle, leur troisième enfant.

Quand mon jeune époux téléphona, une âme charitable lui répondit rigolarde que j'étais partie au domicile du boss "faire les augmentations".

Dis comme ça...

La première fois qu'il nous invita à dîner Quai Alphonse Le Gallo, il avait pris la précaution de me questionner sur les goûts de mon mari.

Tout le service intégra ensuite un joli immeuble de l'avenue Marceau. En attente de la réfection totale du 133 Champs-Elysées.

Un peu plus tard, nous devions emménager rue du Pont à Neuilly. Dans de vastes et grands bureaux sans âme. Avec une jolie vue sur la Seine et l'Ile de La Jatte. Mais, hélas, loin, trop loin de la vraie vie trépidante de l'agence.

J'étais originale et très taquine.

Un jour que Jean m'avait invitée au Scossa, un superbe restaurant/brasserie de la Place Victor Hugo, je lui racontai les gros titres de la presse du lendemain : "Un directeur du personnel pris en flagrant délit avec son assistante et de l'herbe !"

C'est vrai. J'avais sur moi de l'herbe offerte par un garçon de bureau. Jean ne sut jamais si je plaisantais. Ou pas.

Jean Cailloux était un homme très cultivé. Grand admirateur de René Char, d'André Breton et des surréalistes...

C'est à cette période qu'il me fit connaître les plus belles librairies du Quartier Latin. Et m'offrit de chez Léonce Laget de la rue Bonaparte les trois énormes volumes illustrés de la Correspondance de Van Gogh à Théo.

Mon jeune mari eut bien du mal à comprendre un tel cadeau... Mais il avait confiance en moi et il le pouvait.

A l'Ascension 1974...

Mon pied glissant de hautes sandales compensées, je me foulais gravement la cheville en week-end à Chaudon. Cela tombait fort mal car je devais en urgence effectuer les médianes des salaires pour le ministère du Travail.

Jean demanda donc à Serge de Filippi de conduire ma Coccinelle et de m'amener à l'agence. Cela fit beaucoup jaser. On me prêtait deux amants.

J'étais pourtant fidèle.

Mais on ne prête qu'aux riches, n'est-ce pas ?

Jean et Serge avaient un point commun : ils étaient fous de jazz. Le vrai. Celui d'avant les années 40.

Cet été-là, ils m'emmenèrent tous deux plusieurs soirs au Petit Journal, face au Luxembourg, écouter leur musique. Entre mes deux pygmalions, l'un pour la littérature, l'autre pour la peinture, je m'instruisais et j'avançais.

Est-ce à cette période que Jean accepta de m'envoyer faire un stage de cinéma américain des années 40 ? J'appartenais au Comité d'Entreprise et j'avais décidé, avec Françoise Gari, de monter un ciné-club.

Nous disposions au nouveau 133 d'une superbe salle de ciné.

Jai également pu suivre les cours d'anglais déjantés d'Adrienne, l'auteur du Gimmick.

Jean Cailloux était toujours prêt à faire progresser ses collaboratrices. Mais certaines n'osaient pas ou avaient des vies familiales trop prenantes.

En 1976, la fille d'une amie peintre de Serge, la ravissante petite Catherine Caubel intégra notre service.

Le portrait de Marie-Hélène Breillat dans Claudine d'Edouard Molinaro.

Elle devait se marier peu de temps après avec son vétérinaire et c'est Jean qui lui offrit sa robe de mariée chez Laura Ashley.

En décembre 1976, Jean m'accorda 15 jours de vacances pour que je puisse suppléer au début d'AVC de mon père, en conduisant ma Jeannette aux Halles de Rungis et en l'aidant à la boutique pour cette période de Noël.

Un grand coeur, Jean. Attentif au bien être de son harem. C'est ainsi que j'appelais le service. Qui, à mes yeux, comportait bien trop de femmes.

Nous cinq plus les deux assistantes sociales, plus les cinq collaboratrices du service paie.

C'était beaucoup. C'était trop !

Comme toute belle histoire a une fin...

Alors que, dans mes nombreuses fonctions, je devais organiser les stages des nouveaux directeurs dans tous les services...

Je rencontrai Jean-Pierre Arnoux.

Et il me demanda de venir avec lui tenter une nouvelle aventure professionnelle.

Jean en eût le souffle coupé "Vous faites une belle bêtise !"

7 ans ! 

Le célèbre 7 years itch (démangeaison des 7 ans)...

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Quand j'ai quitté Publicis Conseil en 1980...

Et suis entrée à L'Express en 1982...

Jean continua à m'inviter à déjeuner. Surtout au Flora Danica, la brasserie danoise des Champs-Elysées qu'il affectionnait particulièrement.

Quand ma petite mère Jeannette est morte, en mai 1999, Jean est venu tout spécialement de Paris pour la messe d'enterrement à Nogent-le-Roi.

Je savais qu'il fréquentait la boutique de la Route de la Reine.

Ce que je ne savais pas, c'est qu'il adorait Jeannette.

Qui le lui rendait bien et qui avait confectionné gratuitement couronnes et coussins lors de la mort de sa soeur jumelle.

Il est parti, le 24 mai dernier, seconder Saint Pierre et renouveler les contrats des anges du paradis.

Cher Jean !

 

Liliane Langellier

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