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Chez Jeannette Fleurs

“Je m'intéresse à tout, je n'y peux rien.” Paul Valéry. Poussez la porte de la boutique : plus de 2.300 articles.

Au revoir Solange Lehmann (1931/2023), la petite juive cachée à Lormaye en 1942 ...

« Ici, à Chandres, je ne porte plus l'étoile jaune. Je ne suis pas la "Youpine" mais je suis la rouquine qui a plein de taches de son sur la figure. »
Solange Lehmann

Son fils Martin Lehmann nous a prévenus hier soir.

C'est donc le cœur gros que je mets cet article en ligne.

Solange m'avait jointe en 2014 via mon blog La Piste de Lormaye pour me demander mon aide en me faisant part de son intention de voir Albert et Lucienne Jouvelin nommés Justes parmi les Nations. Pour l'avoir cachée dans leur ferme de Lormaye de 1942 à 1944.

 

 

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"La famille Speiser habitait impasse de l’Orillon dans le 11ème arrondissement à Paris. Marie Fischel était arrivée en France avec deux enfants, Isabelle et Jacques. Son mari l’avait abandonnée quand il est entré en France. Elle se remarie en 1926 avec Monsieur Wolf Speiser qui était beaucoup plus âgé qu’elle. Ils ont eu deux enfants : Bernard né en 1929, décédé peu après sa naissance et Solange née en 1931. Wolf Speiser possédait un magasin rue des Rosiers et vendait des livres et des disques. Wolf Speiser est décédé de mort naturelle en 1941." [...]

"Au 34, rue des Rosiers, Speiser tenait un magasin de disques et une librairie : on y trouvait des musiques du monde entier. Il était lui-même producteur de disques. "C'était aussi un inventeur. Il avait mis au point une sorte de tourniquet avec des tubes en verre dans lesquels circulaient des sirops de toutes les couleurs. Pour que ça pétille, il fabriquait lui-même le gaz avec un système de poulie. Il vendait sa boisson au verre, sur le pas de sa librairie. L'été, il y avait la queue", décrit Jo Goldenberg.

Lieu cosmopolite par excellence, la librairie de Speiser était le rendez-vous immanquable de tous les intellectuels juifs d'avant-guerre. "Stephan Zweig ne traversa jamais Paris sans faire une visite à cette boutique. Trotsky venait souvent s'y asseoir [...] Ce magasin qui pourrait être à ciel ouvert, me rappelle ces gares de sous-préfectures où se réunissent chaque soir, au moment de l'apéritif, les notables, les oisifs et les fonctionnaires. On s'y recueille aussi pour la veillée. De vieux Juifs comme on en rencontre qu'à Bydgoszcz, Zlatana ou Milowek,  se faufilent le soir entre les livres." (Léon-Paul Fargue, Le Piéton de Paris)."

in le livre de Bernadette Costa "Je me souviens du Marais".

[...] "Madame Speiser  avec ses deux enfants Isabelle et Jacques a eu recours à une association juive qui envoyait les enfants nécessiteux en vacances chez les fermiers. C’est ainsi que Madame Speiser s’est souvenue de cette adresse en 1942 : Solange avait passé les vacances de Pâques 1942 à Lormaye, chez Albert et Lucienne Jouvelin.

Après la grande rafle des 16 et 17 juillet 1942, Madame Speiser envoie Solange chez les Jouvelin. Elle avait pris soin de découdre l’étoile jaune de ses vêtements. Les Jouvelin ont présenté la petite Solange comme une réfugiée d’Alsace. De temps en temps, sa sœur Isabelle réfugiée en zone libre envoyait un mandat. Madame Speiser est venue deux ou trois fois rendre visite à Solange chez Albert et Lucienne Jouvelin, mais elle ne pouvait y rester, son fort accent yiddish l’aurait trahie.

Monsieur Albert Jouvelin, ancien combattant de 1914-1918 avait été prisonnier pendant cette guerre. Il mettait un point d’honneur à employer des jeunes gens dans sa ferme pour leur éviter d’être requis pour le travail obligatoire en Allemagne (STO). Madame Lucienne Jouvelin aidait son mari dans les travaux de la ferme. Le couple avait six enfants (Marie-Louise, Marie Thérèse, Marie-Antoinette, Lucien, Henriette et Odette) qui tous travaillaient dans la ferme, aux champs, ou s’occupaient du bétail. A table, il n’y avait aucune différence entre la famille, les travailleurs et la petite Solange. Elle faisait vraiment partie de la famille. Solange a intégré l’école du village. Des employés de la mairie ont réussi à lui faire une carte d’alimentation. Solange était appelée Jouvelin au village, même à l’école. La seule fois où on l’a appelée Speiser, c’était le jour du Certificat d’Etudes, le 6 juin 1944, le jour du débarquement en Normandie.

Dès la Libération de Paris en août 1944, Madame Speiser récupère sa fille. Solange est retournée plusieurs fois à la ferme pour faire le plein de provisions. Le contact s’est toujours maintenu avec les enfants et petits-enfants de Lucienne et Albert Jouvelin."

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Solange. Nogent-le-Roi. 8 mai 2015 :

"Merci de m'avoir invitée...

Si je suis ici, je le dois à la famille Jouvelin.

Je suis arrivée le 18 juillet 1942. Toute seule ayant échappée à la grande rafle du Vel d'hiv.

190 enfants de mon école furent déportés, morts à Auschwitz.

C'était la guerre. La France était vaincue. Les bourreaux étaient partout.

Mais c'était sans compter sur l'esprit de la résistance de liberté, Monsieur Jouvelin savait ce qu'était la guerre.

Madame Jouvelin veillait sur nous tous.

 Chaque geste de résistance pouvait être dangereux.

Me garder dans la ferme comme la 7ème enfant de la famille.

J'ai beaucoup appris des richesse de la vie.

J'ai vu comme tout le monde travaillait dur aux champs et avec les animaux.

Grâce à madame Polvé l'institutrice j'ai pu avoir une scolarité normale...

Et je ne sais pas qui à la mairie me délivrait des tickets d'alimentation

Chaque petit geste était un acte de résistance.

Il fallait du courage pour désobéir à l'ennemi.

A travers cette hommage c'est la vie que je représente une grand mère de 84 ans.

Ma grand mère à moi fut déportée à 83 ans, morte à Auschwitz.

Me voilà revenue à Chandres pour ne jamais oublier le ruisseau, l'odeur du seringa,

même si l'on ne bat plus le blé dans la cour de la ferme. tout est présent pour moi

et je crois en la sagesse du peuple de France avec Aragon le poète :

 

Je vous salue ma France aux yeux de tourterelles.

Jamais trop mon tourment, mon amour jamais trop

Ma France, mon ancienne et nouvelle querelle

Sol semé de héros, ciel pleins de passereaux."

 

 

Toutes mes condoléances à ce cher Martin et à toute sa famille.

Que la mémoire de Solange soit une bénédiction et que son âme soit solidement accrochée au fil de nos vies.


Liliane Langellier

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