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Chez Jeannette Fleurs

“Je m'intéresse à tout, je n'y peux rien.” Paul Valéry. Poussez la porte de la boutique : plus de 2.300 articles.

L'affaire Annette Zelman ou les conséquences dramatiques de l'antisémitisme ordinaire...

La délation sous l’Occupation a fait l’objet de plusieurs ouvrages [1][1]Citons en particulier Laurent Joly (dir.), La délation dans la…. Les motivations en sont diverses. Elles sont parfois intimes et familiales, comme dans l’exemple que nous allons exposer.

Les protagonistes

Annette Zelman a un peu moins de 21 ans au moment des faits, en mai 1942. Elle est née à Nancy dans une famille d’origine juive polonaise immigrée en France après la Grande Guerre. La famille travaille dans la confection. Évacuée à Bordeaux en 1939, elle a gagné Paris au printemps 1941. Annette est une jeune fille jolie, gaie, brillante, considérée comme une vedette dans son milieu. Elle est étudiante à l’École des Beaux-Arts. Jean Jausion a 24 ans. Étudiant en philosophie, lié au milieu surréaliste, il a publié des poèmes dans la revue surréaliste Le Réverbère et participe à une autre revue du mouvement, La main à plume, qui, en l’absence d’André Breton, réfugié aux États-Unis, maintient le surréalisme actif dans le Paris de l’Occupation, quitte à changer de nom à chaque parution pour échapper à la censure. Il prépare un roman. Les deux jeunes gens ne se quittent pas. Jean vient très souvent chez les parents d’Annette. On les voit à Saint-Germain-des-Prés. Ils font une escapade en zone non occupée et Simone de Beauvoir les rencontre au franchissement de la ligne de démarcation. Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, Paris, Gallimard, 1960,….

En mars 1942, la famille Zelman décide de quitter Paris pour s’installer à Limoges, en zone non occupée. Mais Annette préfère rester dans la capitale : elle gagne sa vie grâce à de petits travaux de broderie et surtout, elle ne veut pas se séparer de Jean. « Je vais l’épouser, annonce-t-elle à son père et, en tant que juive, je ne risque plus rien puisque je m’appellerai Jausion. Entretien avec Michèle Kersz. ».

C’est alors qu’intervient le père de Jean, le docteur Hubert Jausion. Il a fait ses études à l’École de Santé militaire de Lyon et a été en poste en Afrique du Nord puis à Paris avant d’être nommé professeur agrégé au Val-de-Grâce. À sa retraite, il devient chef de service à l’Hôpital franco-musulman qui a ouvert à Bobigny en 1935. Aujourd’hui Hôpital Avicenne.. Auteur de nombreux articles scientifiques, il est considéré comme un médecin brillant qui, en outre, est un humaniste, passionné d’art, très lié au milieu littéraire, proche de Cocteau et d’Anna de Noailles.

 

La dénonciation, l’arrestation, la déportation

Il est probable que Jean annonce alors à son père sa décision d’épouser une jeune Juive, Annette Zelman, et que le docteur Jausion manifeste son désaccord sans arriver à faire fléchir le jeune homme. Que faire alors pour empêcher le mariage ? Le docteur Jausion a-t-il suivi le conseil de l’acteur de cinéma Le Vigan, réputé pour son zèle collaborationniste, qu’il connaissait bien ? Quoi qu’il en soit, une note du chef du service des Affaires juives de la Gestapo à Paris, Theodor Dannecker, à Darquier de Pellepoix, commissaire général aux Questions juives, datée du 23 mai 1942, est ainsi rédigée :

Concerne : mariage entre non-juifs et juifs. J’ai appris que le ressortissant français (aryen), Jean Jausion, étudiant en philosophie, 24 ans […] a l’intention d’épouser pendant les jours de Pentecôte la juive Anna Malka Zelman, née le 6.10.1921 à Nancy […]. Les parents de Jausion désireraient de toute manière empêcher cette union, mais ils n’en ont pas le moyen. J’ai en conséquence ordonné comme mesure préventive l’arrestation de la juive Zelman et son internement dans le camp de la caserne des Tourelles. Centre de documentation juive contemporaine.

Un document français complète la note de Dannecker :

Annette Zelman
Juive, née à Nancy le 6 octobre 1921
Arrêtée le 23 mai 1942
Envoyée au Dépôt de la Préfecture de Police du 23 mai au 10 juin
Envoyée au camp des Tourelles du 10 au 21 juin. […]
Motif de l’arrestation : projet de mariage avec un aryen, Jean Jausion 

Les conséquences de la délation sont immédiatement dramatiques. Jean apprend la nouvelle à la famille d’Annette. Il contacte une avocate, amie de son père, qui lui conseille de ne pas chercher à voir Annette et de s’engager par écrit à ne pas l’épouser. Il semble que la famille Zelman ait envoyé régulièrement des…. Il semble avoir suivi ce conseil, comme le montre le document français cité plus haut. « Les deux futurs ont déclaré par écrit renoncer à tout projet d’union conformément au désir du Dr H. Jausion qui avait souhaité qu’ils en fussent dissuadés et que la jeune Zelman fût simplement remise à sa famille sans être aucunement inquiétée  ». Mais, ajoute le document français, la jeune fille a été « transférée en Allemagne le 22 juin » Ibid.. Le Mémorial de la déportation des Juifs de France de Serge Klarsfeld atteste en effet sa présence dans le convoi n° 3 parti de Drancy le 22 juin 1942 et arrivé à Auschwitz le 24 juin. Ce convoi comprenait 933 hommes et 66 femmes ; c’est la première déportation de femmes. Le 15 août, il n’y avait plus que 186 survivants. À la libération du camp, il n’en restait plus que 24 – 19 hommes et 5 femmes. Annette n’est pas revenue d’Auschwitz. Serge Klarsfeld, Le Mémorial de la déportation des Juifs de….

Jean se réfugie à Limoges, chez les parents d’Annette qui, après l’invasion de la zone sud, restent cachés dans une cave. Il est fâché avec son père et écrit son roman. En août 1944, le jeune homme est de retour à Paris ; arrêté par une patrouille ennemie place de la Concorde lors des combats de la Libération, il est échangé contre un officier allemand. Il retrouve pendant quelques jours Saint-Germain-des-Prés puis devient correspondant de guerre du journal Franc Tireur. Le 6 septembre 1944, il lance sa jeep contre une colonne allemande. C’est un véritable suicide ; son corps n’a jamais été retrouvé. Le roman de Jean Jausion, Un homme marche dans la ville, paraît en 1945 chez Gallimard. Le personnage principal est amoureux d’une jeune Juive de 22 ans ; il est dénoncé à la police pour un meurtre qu’il n’a pas commis par une femme qu’il a repoussée. Jean Jausion, Un homme marche dans la ville, Paris, Gallimard,…. En 1949 le réalisateur Marcello Pagliero en tira un film très apprécié des critiques et considéré aujourd’hui comme un chef-d’œuvre, mais qui fut victime d’une cabale lors de sa sortie car il décrivait de manière jugée défavorable le milieu des dockers du Havre. Jean Tulard, Guide des films, Paris, Robert Laffont, 1997, t.….

 

Les années 1950. Un oubli apparent

Après la Libération, la famille Zelman reste très unie et reprend à Paris son activité dans l’artisanat du vêtement. Le docteur Hubert Jausion poursuit une carrière prestigieuse à l’Hôpital franco-musulman. Il est membre de plusieurs sociétés scientifiques. À ses obsèques en 1959, on vante « sa douceur, sa compréhension. Il est celui à qui on peut s’adresser en toute confiance » ; on parle de la « délicatesse de sa pensée ». Il réalise, écrit Cocteau « une transcendance de la médecine. C’est un saint laïc ». On donne son nom à une salle de l’hôpital ; on érige son buste.

Pendant toute sa carrière, il a eu comme assistant le docteur Georges Kouchner, père de l’ancien ministre Bernard Kouchner, dont les parents ne sont pas revenus de déportation. Le docteur Jausion prend sous son aile une jeune laborantine, d’origine juive algérienne, Renée Birman ; il guide sa carrière, assure sa promotion, assiste à son mariage. Longtemps après, Renée Birman couvre Hubert Jausion d’éloges dans ses mémoires : « médecin affable, courtois, généreux, cultivé, chercheur, inventeur, artiste, érudit, philosophe, poète ». Elle cite un de ses poèmes :

Et j’ai vu massacrer tant de gais soldats

J’en ai gardé l’horreur de tous les cimetières.

Le docteur Jausion est en outre « gai, jovial, enjoué, d’une verve incroyable, volubile » Renée Birman, Mémoire de mon bonheur, Paris, L’Harmattan, 2004,….

Quelque temps après la Libération, le père d’Annette Zelman a la surprise de recevoir un coup de téléphone du docteur. Il souhaite faire sa connaissance. Les deux hommes se voient à plusieurs reprises. M. Zelman consulte le docteur Jausion à son cabinet, rue Théodore de Banville. Dans le studio qu’il occupait, Jean Jausion avait laissé des livres, des gravures, des tableaux : Hubert Jausion en fait don à la famille Zelman.

Les dénonciations familiales

Les dénonciations de ce type ne sont pas exceptionnelles ; il est probable que la plupart d’entre elles aient été couvertes par un secret familial et amical soigneusement gardé. Prenons pour exemple l’arrestation et la déportation de Pierre Hennion dont les causes présentent des analogies avec celles d’Annette Zelman.

Pierre Hennion a 21 ans. Il est d’une famille bourgeoise descendant d’un Préfet de Police. Son père n’est pas juif ; sa mère en revanche l’est, et lui-même semble sans religion. Pierre est considéré comme juif puisque le statut du 2 juin 1941 stipule que, pour n’être pas considéré comme juif au regard de la loi, le « demi-Juif » doit faire la preuve de sa non-appartenance à la religion juive, c’est-à-dire avoir été baptisé avant le 25 juin 1940. Pierre veut épouser Christine Esders, âgée de 21 ans, fille de Mme Yvonne Lescure, divorcée de M. Esders et qui serait, selon la rumeur, la maîtresse de Dannecker.

Pierre Hennion est arrêté le 17 juillet 1942 et déporté le 22 juillet dans le convoi n° 9. À la Libération, un témoin raconte les circonstances inhabituelles de la déportation du jeune homme. Les internés désignés à Drancy pour partir vers « l’Est » étaient invités quelques heures avant le départ du convoi à préparer leurs affaires et rassemblés dans des baraquements spéciaux. Or Dannecker, présent lors du départ du convoi n° 9, a fait appeler le jeune Hennion dans sa chambre sans lui laisser le temps de préparer un bagage. C’est dans les dernières minutes que Pierre raconte son histoire au témoin : il était fiancé et c’est sa future belle-mère qui a dû le dénoncer. Archives de la Préfecture de Police, KB 103, dossier…. Le convoi n° 9 emmène à Auschwitz 996 personnes. À la libération du camp, il y avait 5 survivants. Pierre Hennion n’était pas du nombre. Serge Klarsfeld, op. cit., pp. 95-101..

L’hostilité aux mariages mixtes est obsessionnelle aussi bien chez les autorités allemandes qu’au commissariat général aux Questions juives, de même que le sort à réserver aux demi-Juifs issus de ces mariages. La lettre de Dannecker du 23 mai 1942 citée plus haut, après avoir fait référence à une conversation du 21 mai avec Darquier de Pellepoix, indique :

Il s’agit bien d’un cas entre beaucoup d’autres. Je pense bien que, surtout à l’heure actuelle, les Juifs s’efforcent d’entrer dans des milieux non-juifs parce qu’ils croient, de cette manière, pouvoir obtenir un traitement plus clément. Mais la sûreté de la Zone d’occupation exige d’empêcher également ces tentatives juives de camouflage. En conséquence, je vous suggère de mettre fin le plus tôt possible à toutes ces tentatives par une loi française. Je vous prie de me faire connaître votre manière de voir.

La présence de Dannecker lors de la constitution du convoi n° 9 et la manière dont il a fait appeler Pierre Hennion au dernier moment attestent son hostilité particulière aux demi-Juifs. Il semble bien aussi que ce soit Dannecker lui-même qui se soit rendu aux Tourelles pour désigner les femmes devant être déportées et on peut penser qu’Annette Zelman a été sélectionnée pour avoir souhaité épouser un aryen. Laurent Joly, Vichy dans la « Solution finale ». Histoire du…. Probablement était-il aussi présent à Drancy lors de la constitution du convoi n° 3.

Les commissaires généraux aux Questions juives, aussi bien Vallat que son successeur Darquier de Pellepoix, ne sont pas en reste en ce qui concerne l’hostilité aux demi-Juifs et aux mariages mixtes dont ils sont issus. Darquier pense que les demi-Juifs « sont souvent beaucoup plus dangereux que les Juifs purs, en raison même de leur caractère hybride » Idem, p. 715.. Quant à Vallat, appelé à donner son avis sur un cas litigieux, il écrit rageusement en marge du document : « Elles ne devaient pas épouser des juifs. Idem, pp. 529-530. ». À la lettre de Dannecker du 23 mai citée plus haut, Darquier répond :

Un projet de loi comportant un nouveau statut pour les juifs est actuellement à l’étude par les services du Commissariat Général. Une clause est inclue [sic] interdisant formellement le mariage entre aryens et juifs. Je pense que cette loi, lorsqu’elle sera adoptée par le Gouvernement français et publiée répondra entièrement à votre point de vue. 

En fait cette disposition ne sera pas adoptée et un troisième statut des Juifs ne verra pas le jour. Laurent Joly, op. cit., pp. 715-716..

Les délations liées à des problèmes familiaux n’ont pas été rares, en particulier à propos d’infidélités conjugales : dénonciations de l’amant ou de la maîtresse ou de l’époux infidèle. Les dénonciations pour éviter un mariage non souhaité n’ont probablement pas été, elles non plus, exceptionnelles. La répugnance des familles bourgeoises françaises catholiques à voir un fils ou une fille épouser un conjoint juif était fréquente, en tout cas à cette époque. Dans le cas d’Hubert Jausion, médecin, humaniste, ancien militaire, elle est allée jusqu’à la dénonciation auprès des autorités d’occupation de sa patrie. Celle-ci a eu des conséquences dramatiques. Elle témoigne d’une inconscience et d’une méconnaissance totale du sort réservé aux Juifs. La prise de conscience tardive de sa responsabilité par le docteur Jausion a probablement engendré chez lui le sentiment de culpabilité qui explique son attitude après la Libération. L’omerta de l’entourage est, elle aussi, caractéristique. Peut-être explique-t-elle pourquoi la plupart des cas analogues restent ignorés.

 

Lire ici l'article original.

 

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