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Chez Jeannette Fleurs

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Gérard Philipe, l’ange éternel du théâtre français, aurait eu 100 ans...

L'article de François Forestier du jour :

Gérard Philipe est mort en 1959, à l’âge de 36 ans. En cette année du centenaire de sa naissance, un magnifique documentaire, adapté du livre de notre collègue Jérôme Garcin, revient sur le parcours de cette légende de la scène française.

Il aurait eu 100 ans. 100 ans ! C’est un âge où on devient une légende, ce qui est fait depuis longtemps en ce qui concerne Gérard Philipe. Ou bien une statue, ce qui ne sera jamais le cas, avec ce diable d’homme. Il reste l’ange qui traversa la scène du Théâtre-Français, et qui infusera une petite musique secrète dans tous ses films. Le 16 décembre, sur France 5, on pourra voir « Gérard Philipe, le dernier hiver du Cid », magnifique documentaire (mais est-ce bien un documentaire ? D’autres mots viennent à l’esprit, rondeau, péan, vagabondage, que sais-je ?) de Patrick Jeudy, adaptation du livre de Jérôme Garcin (le chef du service Culture de « l’Obs »), récompensé par le prix des Deux-Magots en 2020.

Dès les premières images, quelque chose s’insinue, derrière ce regard si candide, si bon : la maladie. Nous, on le sait. Gérard Philipe, lui, ne le sait pas. La froidure entrera bientôt dans l’âme du Cid, dont l’enregistrement sonore est scellé sous les pieds des visiteurs, quand on entre dans l’avant-scène de la Maison de Molière. Règne ainsi une brume invisible, qui imprègne les colonnes, les bustes, l’air même de ce lieu où la poussière des siècles, dans les rais de lumière, donne consistance aux fantômes du passé. Pour un peu, on croirait entendre le rire de Till l’Espiègle, que Gérard Philipe incarna à l’écran (dans une mise en scène qu’il signa avec Joris Ivens), et sa rengaine éclatante : « Par le monde je vais, louant choses belles et bonnes, et me gaussant de sottise à pleine gueule ! » C’est lui, c’est tout lui. Les ailes, dans le dos, se devinent. Regardez bien.

Les flash-backs sont éloquents. Voyez ce jeune homme à la tignasse ébouriffée qui court à Grasse, dans un paysage de fleurs, de collines et d’allégresse. Certes, le papa s’est égaré sur les chemins d’une collaboration déplaisante (il fut doriotiste), mais le jeune Gérard suivit les conseils de sa mère, fille d’un pâtissier, et son propre instinct qui le poussait vers la liberté ; c’est ce qu’on veut dire, quand on dit qu’il se sentait pousser des ailes. Gérard Philipe joua une scène d’une pièce de Jacques Deval, le père de Gérard de Villiers (et lui-même le père de SAS), et les dés furent jetés. Dans le livre et dans le film, on sent cette flamme – et cet humour – qui portèrent Gérard Philipe.

Héros romantique total

Les archives dénichées par Patrick Jeudy le démontrent : elles sont d’une beauté émouvante. Le texte de Jérôme Garcin, basse continue, sous-tend ces images. C’est que Gérard Philipe fut le héros romantique total. En Fabrice Del Dongo dans « la Chartreuse de Parme », il dévora le personnage de Stendhal. En Méphisto dans « la Beauté du diable » de René Clair, il mangea l’écran. Sous la direction de Max Ophüls, dans « la Ronde », il fut un aristocrate s’encanaillant avec une prostituée – sous son regard, elle devenait – oui – une fille de joie.

Mais c’est dans « La fièvre monte à El Pao », de Luis Buñuel, sorti le 6 janvier 1960, que Gérard Philipe nous emporte : à ce moment-là, il est mort depuis plus d’un mois, à 36 ans. Cet homme aux cernes bleutés, qui fait face aux forces de la mort dans un pays d’Amérique centrale, a une légèreté angélique – et une densité de combattant politique. Gérard Philipe devait jouer « le Moine » d’après Matthew Lewis, ou le carbonaro aérien du « Hussard sur le toit » d’après Giono. De ces deux projets, il n’en fut rien. Mais entre la noirceur d’orage de l’un et le panache déjà marqué par la maladie de l’autre, Gérard Philipe a trouvé, là, cette fièvre tragique que Buñuel quêtait. Sur les écrans parisiens, les spectateurs purent voir, en cette saison 1960, un comédien qui n’était plus qu’une ombre, et qui régnait pourtant sur un empire de lumière.

Ce fut le dernier hiver du Cid. Ce fut aussi le premier moment d’une belle âme, qui par le monde va, en se gaussant de sottise à pleine gueule – et en illuminant notre paysage.

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