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Chez Jeannette Fleurs

“Je m'intéresse à tout, je n'y peux rien.” Paul Valéry. Poussez la porte de la boutique : plus de 1.600 articles.

Centenaire de Marcel Proust : Stéphane Heuet célèbre La Recherche en bande dessinée...

C'est l'article du jour d'Olivier Delcroix dans Le Figaro....

L'INTERVIEW BD - Dessinateur méticuleux et inspiré, dans la lignée d'Hergé et de la «ligne claire», l'auteur qui adapte ce roman-fleuve de la littérature française depuis trente ans publie deux ouvrages simultanément où il dit tout l'amour qu'il porte à cette œuvre intemporelle.

Il y a trente ans, il a plongé dans La Recherche comme pour sauver un marin à la mer. Il semble bien que ce marin, ce soit lui ! Brestois de naissance, fils d'officier de marine, Stéphane Heuet se consacre depuis trente ans à l'adaptation en bande dessinée d'À la recherche du temps perdu de Marcel Proust, en gardant le cap coûte que coûte, sûr et certain que la direction qu'il a prise un beau jour de 1992 est la bonne.

En cette année 2022, qui célèbre le centenaire de la naissance de Marcel Proust, Heuet publie simultanément deux ouvrages. Il a d'abord passé une année entière à redessiner le premier ouvrage, Combray, publié en 1998. Et puis, comme si cela ne suffisait pas, il s'est également investi dans un autre livre, À la recherche de Marcel Proust, publié chez Larousse où, en érudit généreux, il dévoile les coulisses de la geste proustienne, entre Balbec, Deauville, Paris, Combray, sans oublier les secrets de l'inspiration de Proust (peintres, musiciens, écrivains...).

LE FIGARO. – En cette année de célébration, vous publiez une édition entièrement redessinée du premier tome Combray sorti en 1998, avec 550 dessins nouveaux. Pourquoi était-il selon vous important d'effectuer cette nouvelle visite ?

Stéphane HEUET. - Ma première adaptation de Combray relève d'une pulsion, de ce «c'est tellement vrai !» que je voulais exprimer et partager, autant avec les lecteurs de Proust qu'avec les découvreurs de Proust à qui je montrais les lieux, les personnes, les modes vestimentaires et les œuvres d'art décrites et citées dans La Recherche. Mais c'était il y a trente ans. Et immédiatement après sa parution, les couleurs ne m'ont pas convenu. Mes dessins étaient gauches. Les personnages, et plus particulièrement les personnages féminins de ce tout premier tome, sont devenus pour moi, au fil des années et de ce travail incessant, un problème d'homogénéité avec les dessins qui ont suivi. De surcroît, j'ai ressenti la nécessité d'enrichir et documenter certains décors, accessoires et arrière-plans qui m'apparaissent comme des marqueurs sociaux. J'ai également reconstruit certaines scènes, revu et corrigé certains textes, ajouté et supprimé des dessins. J'ai, de plus, placé en fin de ce tome un glossaire de huit pages illustré qui peut aider certains à comprendre le contexte et certaines expressions ou usages oubliés.

Quelle actualité pouvez-vous toujours déceler dans La Recherche du Temps perdu, vous qui avez passé près de trente ans à adapter son texte en bande dessinée ?

Il suffirait de dire, puisque c'est tout à fait ça, qu'À la recherche du temps perdu est un texte universel, intemporel, qui ne peut donc rien perdre de sa vérité sur l'âme et les relations humaines. Plus concrètement, l'analyse très fine du sentiment amoureux, de la jalousie, des rapports sociaux, des ambitions, du snobisme et de la peur de la mort des êtres chers a, depuis la parution en 1913 de Du côté de chez Swann, marqué tous les lecteurs de Marcel Proust au point, très souvent, de les transformer.

C'est aujourd'hui encore tout aussi vrai. Et je ne connais pas d'auteurs qui aient aussi clairement expliqué et théorisé l'art, de la peinture de Giotto jusqu'à l'impressionnisme, disséqué la construction et l'effet d'une sonate ou d'une symphonie. J'entends toujours les lecteurs embarqués dans leur première lecture de « La Recherche » lever des yeux avec émerveillement et stupéfaction et s'exclamer : « C'est tellement ça, c'est tellement vrai » !!!

Parmi les pages redessinées figure celle, célèbre, où Marcel goûte la fameuse madeleine. Qu'est-ce qui vous chiffonnait dans la première version ?

Tout d'abord le narrateur. Je suis tombé dans un piège, celui de dessiner plus Proust que le narrateur, en me fondant sur des photos, tableaux et dessins. Le résultat me semblait hétérogène, peu lié, les faces et profils comme plaqués. Et le service à thé comme l'arrière-plan ne traduisaient pas le milieu social des parents du narrateur. Je crois enfin que la madeleine proprement dite évoque plus fidèlement, dessinée et peinte ainsi dans ce nouveau tome I, une petite pâtisserie.

Reprendre un album et en redessiner certaines cases ne s'apparente-t-il justement pas à une démarche proustienne, liée au passage du temps ?

Hé, hé, on me dit ça effectivement. Et je ne peux nier que ce travail de corrections, qui m'a pris presque un an, relève d'un perfectionnisme proche du souci de Proust d'être parfaitement compris. Je voulais que mes dessins soient parfaitement éloquents afin qu'aucune ambiguïté ou imperfection ne puisse déranger le lecteur… ni surtout moi-même. Je ne voulais pas laisser derrière moi un travail qui ne me satisfît pas. Quand on a consacré trente ans à dessiner huit tomes, sacrifier un an de plus pour être apaisé n'est rien.

Le style graphique de votre adaptation de La Recherche s'inscrit dans la tradition de la «ligne claire» chère à Hergé. Y a-t-il selon vous quelque chose de proustien dans les albums de Tintin ?

Oui, il y a dans les albums de Tintin cette même universalité des personnages, des attitudes et réactions humaines, cet éternel humain. Les personnages qui m'ont emporté en Chine, en mer Rouge ou sur la Lune y ont emporté mes enfants et bientôt mes petits-enfants. Et inversement, les personnages des sœurs, Céline et Flora, m'ont dès ma première lecture fait penser aux deux Dupondt, l'oncle Adolphe au capitaine Haddock, le docteur Cottard à Séraphin Lampion, et La Recherche est ainsi parcourue de quantité d'autres, Nestor, Colonel Sponsz, Castafiore et Irma. L'humour de Proust est irrésistible et Mme Verdurin ou le marquis de Norpois sont de véritables personnages de bande dessinée.

Avec À la recherche de Marcel Proust en BD, qu'avez-vous souhaité faire ?

À ceux qui connaissent et ont déjà lu À la recherche du temps perdu, j'ai voulu montrer visuellement la maison de Tante Léonie, Combray (Illiers-Combray), Balbec (Cabourg-Trouville), et Paris bien sûr. Il était important pour moi de se faire une idée des lieux, monuments et décors de l'époque à laquelle se déroule ce livre, et les costumes, uniformes, visages connus comme étant ceux qui ont inspiré à Proust les personnages de «La Recherche». Je ne peux pas affirmer, et personne ne peut affirmer montrer ce que Proust voulait qu'on voie, mais j'affirme que je montre ce que Proust a vu. Quant à ceux qui n'ont pas encore lu À la recherche du temps perdu, j'ai voulu leur montrer l'humour que j'évoque plus haut, une lecture somme toute plus facile que la légende se plaît à le prétendre («Tu liras Proust dans la douleur»), et la structure narrative, plus claire dans ce découpage de «Jivaro».

Si les critiques littéraires furent dubitatifs au début de votre travail, les huit tomes de cette adaptation en bande dessinée sont désormais édités dans 27 pays. Vos albums sont étudiés dans les lycées et les universités, et ont été salués par un certain nombre de prix, dont le Grand prix de l'Académie française en 2020. Que pensez-vous du chemin parcouru ?

Il est incroyable. J'avais pris une année sabbatique il y a 30 ans et on peut donc considérer que j'en suis à ma 30e année sabbatique. Il est vrai qu'au début, certains ont considéré mon projet avec une moue dubitative. Mais, aujourd'hui, personne ne trouve plus cette idée saugrenue et je parcours le monde pour y parler de Proust et de la culture française. Je fais partie des deux jurys proustiens, ceux du prix Céleste Albaret et du Prix du cercle Proustien, et le monde proustien, si érudit et raffiné m'accueille avec générosité, sans a priori ni hauteur. Jamais je n'aurais pensé adapter entièrement Du côté de chez Swann et À l'ombre des jeunes filles en fleurs, soit exactement le tiers d'À la recherche du temps perdu. J'en suis heureux et comblé, même si je sais que je ne pourrai pas adapter la totalité de l'œuvre puisque selon mes calculs il me faudrait travailler sur ce projet jusqu'à l'âge de 144 ans. C'est impossible, vous pensez bien que ma vue ne serait pas assez bonne... (Rires).

À la recherche du temps perdu T01 - Édition anniversaire Combray,de Marcel Proust, adapté et illustré par Stéphane Heuet, 80 p. Éditions Delcourt, 16,95 €.

À la recherche de Marcel Proust, par Stéphane Heuet, éditions Larousse, 128 p., 19,95 €.

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