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Chez Jeannette Fleurs

“Je m'intéresse à tout, je n'y peux rien.” Paul Valéry. Poussez la porte de la boutique : plus de 1.600 articles.

Une plume au bordel.... Maryse Choisy : "Un mois chez les filles".... 1928.

Le cercle le plus fermé de Paris, c'est aujourd'hui le "Claque". Il est plus difficile de devenir une grue que d'être admise au Jockey Club ou dans la Société des gens de lettres. Il est vrai que c’est le plus ancien métier du monde et que de nos jours il mène à tout, à condition d’en sortir jeune.
Pour y entrer il faut être majeure, française, et vierge… de condamnations. Les autres virginités sont facultatives.

Souvenez-vous...

Dans "Couleurs de l'incendie" de Pierre Lemaître...

Roman qui se déroule dans l'entre-deux guerres...

L'héroïne, Madeleine Péricourt, dit qu'elle connaît la vie car elle a lu "Un mois chez les filles" de Maryse Choisy (si, si...)

Maryse Choisy était très très amie avec la superbe Youki Foujita.

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Critique du Point du 28 mai 2015 :

Son goût pour l'anticonformisme l'a conduite à en faire son métier. Maryse Choisy fut ainsi dompteuse dans une ménagerie foraine, danseuse de salon dans un bar lesbien ou chiromancienne. La journaliste et romancière de renom s'est essayée à toutes les carrières pour raconter le coeur des Années folles. Patiente d'un certain Sigmund Freud, elle écrivit, entre autres provocations, Un mois chez les filles, une enquête passionnante derrière les tentures des bordels parisiens des années 1930. Taxée d'"impudeur pornographique", l'oeuvre connut alors un succès retentissant : 450 000 exemplaires vendus. Extrait : "Un excellent client, c'est le monsieur-chronomètre. (...) Il est exact comme la mort et comme les militaires. C'est le fonctionnaire de l'amour. Il fait l'amour proprement, correctement, régulièrement, selon la routine admise. C'est un bon spécimen de Français moyen. Il va à la messe tous les dimanches, au bordel une fois par semaine et à confesse immédiatement après. Sa plus grande préoccupation : ne pas être écrasé par un taxi entre le claque et le confesseur."

Même les plus grands provocateurs finissent par se lasser du scandale. Maryse Choisy renia son oeuvre en 1939. Après sa rencontre avec le prêtre jésuite Pierre Teilhard de Chardin, elle se convertit soudainement au catholicisme. Elle fit retirer ses ouvrages du commerce et passa le reste de sa vie à les racheter pour tenter de les faire oublier... En vain.

 

La Revue des Deux Mondes du 5 octobre 2020

"Au concours de l’inventeur de ce journalisme d’infiltration qui serait d’origine américaine et attribué trop rapidement, semble-t-il, à Hunter S. Thompson, les femmes ont la part belle. Elles seraient même les initiatrices. On a relevé quelques exploratrices undercover récemment tirées de l’oubli sur une liste sans doute non exhaustive. Figure à ce palmarès d’intrépides qui sont jeunes, la pionnière, l’Américaine Nellie Blye du New York Worldinternée volontaire dans un asile à 23 ans en 1887, le Blackwell’s Island Hospital à New York. Cette « moins que rien armée d’un calepin » a simulé pendant une semaine la démence. Il faut croire qu’elle fit des émules. Empruntant son sillage, une autre Américaine, Elizabeth L. Banks, elle aussi âgée d’une vingtaine d’années, reprit le flambeau du procédé d’immersion, habillée d’un tablier pour dévoiler le traitement réservé aux bonnes et aux soubrettes des maisons londoniennes. Dans la peau d’une domestique anglaise  racontait plusieurs expériences similaires. Chaque fois, ces ouvrages décapants poussent les portes de mondes clos, confinés, parfois en marge de la société. Le voyeurisme est de mise, expliquant peut-être l’écho médiatique et le succès de librairies.

Une personnalité excentrique qui perça au cours des Années folles a elle aussi battu des records de ventes après avoir pénétré des maisons de rendez-vous, dont elle tira un tableau pittoresque avec un style et un sens de la formule percutants. La Française Maryse Choisy (1903-1979) reste aujourd’hui fort méconnue. Son spécialiste attitré, Grégory Haleux, lui a consacré un blog regorgeant d’informations les plus sûres, tant sa vie est nimbée de mystère, à commencer par sa naissance et ses parents. « Polygraphe un peu boulimique » selon François Mauriac, elle a eu plus d’une vie, comme le résume Grégory Haleux au fronton de la page d’accueil de son site encyclopédique :

« romancière, journaliste, poétesse, psychanalyste, suridéaliste (sic), philosophe, occultiste, mystique, orientaliste, professeure de yoga, peintre, aviatrice, dompteuse », etc. Le grand fait d’armes de Maryse Choisy est son livre Un mois chez les filles, « le plus curieux, le plus hardi reportage qu’une femme ait jamais osé vivre et écrire », selon la réclame de son éditeur en 1928 (1). Il aurait séduit 450 000 lecteurs, émoustillés de « pénétrer les secrets du temple d’Aphrodite ». L’intrusion de Maryse Choisy se révèle d’autant plus passionnante qu’« un journaliste mâle ne pouvait évidemment pas s’offrir cette fantaisie », notait un critique à la sortie de l’ouvrage (2). Comment postule-t-on à un lupanar ? Quels sont les codes ? Pour être femme de chambre, Maryse Choisy a sélectionné son lieu de travail dans le Guide rose. Annuaire-indicateur des maisons et salons de société, maisons de massage et de rendez-vous de Paris, provinces, colonies. Cet outil professionnel est un ouvrage qui « ne doit pas être exposé publiquement ni vendu » et donne les adresses des lieux de plaisir pour gens bien informés […]"

Quatrième de couverture

En 1928, la jeune journaliste Maryse Choisy décide
de mener une enquête sur les milieux de la prostitution
parisienne et explore un nouveau genre, le reportage en
immersion. Elle se fait passer pour une femme de chambre
dans une maison de rendez-vous, se déguise pour entrer dans
les dancings de la pègre, devient sous-maîtresse chez Ginette,
danseuse de salon dans un bar lesbien, puis s’invite dans
un hôtel particulier où de riches Américaines s’offrent de
prétendus princes russes. Elle réussit même à s’infiltrer dans
le plus illustre des claques parisiens, Le Chabanais.
Personnage célèbre des années folles, fantasque, libre et
anticonformiste, Maryse Choisy se révèle une plume drôle,
crue, engagée. On pense autant à Albert Londres qu’à
Colette en lisant ce texte qui fit scandale et s’arracha alors
à plus de 450 000 exemplaires.
La redécouverte d’un livre exceptionnel, une invitation à
suivre Maryse là où vous n’oseriez jamais aller. 

 

Extraits

"Il est plus difficile de devenir grue que d’être admise au Jockey Club ou dans la Société des gens de lettres. Il est vrai que c’est le plus ancien métier du monde et que de nos jours il mène à tout, à condition d’en sortir jeune.
Pour y entrer il faut être majeure, française, et vierge… de condamnations. Les autres virginités sont facultatives. Il faut produire un acte de naissance, un extrait de casier judiciaire, une autorisation maritale, des paperasses. Il faut avoir une carte qui vous permette officiellement d’échanger des caresses crasseuses contre des billets crasseux. C’est plus compliqué que le mariage ou le divorce. Ça m’a dégoûtée à jamais du courtisanat. C’est l’amour enrégimenté, matriculé, fonctionnarisé. Que de longues histoires pour une si courte chose !"

 

"Les tenanciers des maisons closes sont infiniment moins gentils que les agents de l’ordre.
Ils sont à cheval sur l’aigle de l’honneur, en règle avec les règles de l’étiquette.
Ils règlent l’amour comme leur montre. Ils sont très ronds-de-cuir. Ils sont les gardiens de la méthode, de la minutie, de l’ordre. Ils vendent les sexes en série comme un épicier vend des épices. Ils travaillent les pieds sur les chenets, la bière dans le ventre, connaissent leur métier sur le bout des doigts, appliquent, conformément aux précédents, les lois de la tolérance et surtout n’oublient pas les Grands Principes. C’est simple. Il n’y a qu’à obéir, aller droit devant soi, les yeux clos sur les maisons closes."

 

"Les copines me regardent avec deux grains de méfiance. Mais la solidarité chez elles dépasse la compétition. Les femmes du monde (je ne parle même pas des femmes de lettres) devraient apprendre des filles cet admirable esprit de corps qui permet à une race proscrite d’exister."

 

"Le monde des tenanciers est un monde mystique. Les dettes des maisons de tolérance n’étant pas reconnues par la loi, ils ne sauraient avoir recours à la loi pour aucun dissentiment. Chez eux, toutes les transactions n’ont qu’une seule garantie : l’honneur. C’est la seule profession où une parole donnée tienne lieu de contrat. Quel bel acte de foi que cette foi en l’honneur ! On parle plus de l’honneur sur un centimètre carré des bas-fonds que sur un hectare du meilleur monde. Maintenir les règles, c’est pour eux sauvegarder la foi essentielle."

 

"Les agences d'amour :

Tous les préfets sont de saints hommes. M. Morain fut préfet. Les annonces du Sourire le firent pleurer ? Car, enfin, Le Sourire est lu à New York et à Londres. Que penserait-on de nous à New York et à Londres ? Le 1er mai 1926, M. Morain interdit aux Marguerite Delorme, aux Impéria, aux Betty, aux Andrée, aux Miss Arlington de vanter dans les journaux leurs mains habiles, leurs massages hygiéniques, leurs salons chinois, leurs tortures hindoues, leurs piscines romaines, leurs éducations anglaises, leurs mamelles nègres.

Résultat : six agences de renseignements naquirent en une semaine.

Tous les gens moraux ont des résultats immoraux."

 

Journal Le Sourire du 4 février 1926

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