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Chez Jeannette Fleurs

“Je m'intéresse à tout, je n'y peux rien.” Paul Valéry. Poussez la porte de la boutique : plus de 1.600 articles.

Maroc : Bousbir, à Casablanca, la plus grande maison close à ciel ouvert du monde sous le protectorat...

Le quartier réservé à la prostitution conçu par l’administration française fait l’objet d’une exposition à l’université de Genève du 22 novembre au 20 janvier 2023.

 

 

A Casablanca, tout le monde connaît son nom, mais personne ne semble avoir envie de se souvenir. La peur, sans doute, de faire ressurgir les fantômes du passé. Soixante-six ans après l’indépendance du Maroc, que reste-t-il dans la mémoire collective de Bousbir, ce quartier réservé à la prostitution conçu par l’administration française sous le protectorat ? Si le terme sert aujourd’hui d’insulte (« bousbiria », « fille de Bousbir »), on préfère souvent taire l’existence de ce qui fut, entre 1923 et 1955, la plus grande maison close à ciel ouvert du monde. Et, pour les historiens, l’une des pages les plus sombres de l’histoire coloniale.

Ses vestiges, pourtant, existent toujours. Quelque part dans le quartier de Mers Sultan, l’un des plus anciens de la métropole. C’est ici, au milieu des dédales de souks, que surgissent de grands murs d’enceinte blancs, comme une forteresse aux secrets bien gardés. Aucune inscription, aucune indication, ne fait référence au passé de ce lieu. D’ailleurs, mieux vaut ici ne pas prononcer le nom de « Bousbir ». « Les gens préfèrent dire “le 17arrondissement” », prévient un marchand ambulant d’oranges devant la porte historique de l’ancien quartier réservé, s’empressant d’assurer, si on en doutait, que celui-ci « n’est plus en service. Maintenant, c’est propre ici ».

Preuve que le sujet reste sensible au Maroc, une exposition qui se proposait de retracer l’histoire de Bousbir à la Villa des arts de Casablanca en novembre 2021 avait été brusquement déprogrammée la veille du vernissage, pour « des raisons de force majeure », sans autre explication. « La peur du scandale sans doute », veut croire Jean-François Staszak, chercheur à l’université de Genève à l’initiative du projet avec Raphaël Pieroni, tous deux auteurs de l’ouvrage Quartier réservé (éd. Georg, 2020). « Même si la responsabilité est entièrement du côté français, Bousbir reste un tabou pour les Marocains, un sujet de honte. Ils n’ont pas envie de revenir sur cette histoire et c’est leur droit. »

Un an plus tard, l’exposition est reprogrammée, cette fois à l’université de Genève, du 22 novembre au 20 janvier 2023. Images, films, documents et maquette de l’exposition donnent à voir le Bousbir des années 1930 : un « parc à thème érotico-exotique », comme le qualifient les deux chercheurs genevois. Avec son décor des mille et une nuits, son architecture néomauresque, tout avait été conçu pour refléter l’imaginaire orientaliste et vanter les charmes exotiques des femmes marocaines mises à disposition des colons.

Un quartier largement remanié

A l’époque, ce haut lieu de commerce et de tourisme du sexe connut une renommée mondiale. Les dizaines de milliers de femmes « indigènes » qui y ont officié, très jeunes – la moyenne d’âge était de 18 ans, des témoignages évoquent des fillettes entre 12 et 14 ans –, y ont, elles, vécu l’enfer.

Si l’on retrouve aujourd’hui, à l’intérieur des murs d’enceinte, quelques fontaines en zellige, dômes, arcades ou moucharabiehs, le quartier a été largement remanié par ses nouveaux habitants. « En 1955, une fois que Bousbir a été vidé de ses dernières résidentes, il a servi à loger les forces auxiliaires marocaines de retour de la guerre d’Indochine, rapporte Raphaël Pieroni. Au fil du temps, les traces du passé se sont effacées. Il n’y a pas eu, à notre connaissance, de travail sur la mémoire du quartier par les autorités. » Les maisons ont été surélevées, les patios recouverts. Les murs blancs ont été repeints en jaune, rouge, bleu. La place centrale est occupée par un bâtiment administratif. Le cinéma et le théâtre sont à l’abandon.

C’est plus tard, à la trentaine, qu’il a entrepris sa quête de vérité : « Dans un café de Casablanca, il y avait cette peinture dans laquelle je reconnaissais mon quartier. A chaque fois, je me demandais pourquoi ma rue, ma maison, y étaient représentées. J’ai cherché sur Internet, trouvé des images anciennes et j’ai découvert ça, ce que les Français avaient fait pendant la colonisation. »

Un univers carcéral

A la même époque, un ouvrage scientifique, La Prostitution coloniale (éd. Payot), de Christelle Taraud, publié en 2003, mentionne pour la première fois l’existence de Bousbir. « Ce lieu faisait alors l’objet d’un déni assez généralisé, au Maroc comme en France, souligne l’historienne. En fouillant dans les archives, j’ai pris conscience de l’ampleur du sujet. Bousbir m’est apparu dès le début comme paradigmatique de la colonisation, au sens où il incarnait le dispositif de pouvoir mis en place pour dominer ces sociétés, dans une logique de genre qui n’avait jamais été étudiée. Il s’agissait de s’accaparer le corps des femmes “indigènes”. »

Le quartier réservé de Casablanca était justifié à l’époque par le fait que les hommes avaient des besoins sexuels et que, plutôt que d’interdire la prostitution, perçue comme un foyer d’infection vénérienne et de corruption morale, mieux valait la contrôler et la réglementer. Bousbir fut un projet colonial de bordel « unique au monde », affirme Jean-François Staszak. « C’est l’institutionnalisation de la prostitution menée à son paroxysme. » Avec une particularité : sa création ex nihilo, intégrée dans le plan d’urbanisation de Casablanca à une époque où la ville connaissait un développement urbain exponentiel.

Construit à sa périphérie, loin des regards, Bousbir était un quartier clos, d’une superficie de 24 000 m2, entouré d’un mur haut de 8 mètres, accessible par une seule porte contrôlée par la police. Un univers carcéral, où étaient confinées les prostituées de la ville, interdites de sortie sauf sur permis spécial approuvé par la police et un médecin. Selon les périodes, elles étaient entre 600 et 900 à y officier en même temps.

« Une partie des revenus de la municipalité provenait de cette activité, raconte M. Staszak, par le biais des loyers que lui versait la Cressonière, la société à qui avaient été confiées en concession la construction et l’exploitation du quartier. En quelque sorte, c’est l’administration proxénète. »

« Jusqu’à 60 rapports sexuels journaliers »

Projet unique aussi parce qu’il reposait sur l’idée selon laquelle la prostitution pouvait être une activité rentable comme une autre. Ce que Christelle Taraud appelle le « capitalisme sexuel ». « Il s’agissait de créer une industrie du sexe comme on avait créé une industrie métallurgique. Pour en tirer profit, il fallait définir les prestations, faire de la passe une activité standardisée, en réduire le prix et accélérer la cadence – jusqu’à 60 rapports sexuels journaliers dans les cas les plus extrêmes, explique-t-elle. Bousbir s’est illustré par le travail déshumanisant d’abattage des prostituées, mais aussi par le contrôle administratif et sanitaire qui y était afférant. »

Jusqu’à la visite des organes, deux fois par semaine dans la grande salle du dispensaire, où les femmes, allongées en rang, jambes écartées et pieds dans les étriers, attendaient le passage de l’infirmière pour un prélèvement génital. « Elles étaient traitées comme du bétail, ajoute Mme Taraud. A ma connaissance, une visite sanitaire organisée de manière si industrielle, cela n’a existé nulle part ailleurs. »

Unique, enfin, parce que Bousbir s’est imposé comme un haut lieu de tourisme colonial. Les étrangers y venaient assister au spectacle, admirer l’architecture, profiter de ses nombreuses attractions, de ses boutiques : restaurants, cinéma, hammam, coiffeurs, parfumeurs, tailleurs… Le quartier apparaissait comme une étape incontournable dans les guides touristiques sur le Maroc.

« C’est ainsi que les cars amènent, à la saison des croisières, des flots d’étrangers armés de kodaks et que tout hôte de marque, (…) désire connaître cette capitale de la prostitution », pouvait-on lire, en 1934, dans la revue L’Afrique du Nord illustrée. Cartes postales, articles de presse, reportages illustrés dans les tabloïds occidentaux, le tout agrémenté à foison de scènes érotiques : « Les nuits de Bousbir », « Les secrets de Bousbir »… devaient exciter l’imaginaire orientaliste.

Les ravages méconnus de la colonisation française

Le succès du lieu fut tel que, rapidement, le modèle fut répliqué. « Il y a eu des petits Bousbir dans d’autres villes du Maroc, à Meknès, Kénitra, Mohammédia et Agadir, rapporte M. Staszak. Des projets ont été envisagés à Marrakech, Tunis, Hanoï, mais ils n’ont pas abouti. » C’est que la renommée de Bousbir finit par devenir embarrassante. De plus en plus de voix critiques venant de médecins, militants nationalistes, religieux, dénonçaient le scandale absolu de cette promotion d’un lieu de débauche sexuelle, morale et sociale s’attaquant violemment aux valeurs de la société marocaine.

« Le quartier finit par être identifié par les autorités coloniales comme source de violences et de troubles sociaux, notamment d’agitation indépendantiste », poursuit M. Staszak. Le 16 avril 1955, il fut définitivement fermé : 675 femmes en furent expulsées.

Sortir Bousbir de l’oubli, assumer le passé, reconnaître les ravages méconnus de la colonisation française est l’objectif de l’exposition de Genève. Au Maroc, des historiens, architectes, écrivains, artistes, plaident aussi pour le devoir de mémoire vis-à-vis de ce lieu. La photographe plasticienne franco-marocaine Fatima Mazmouz, native de Casablanca, a réalisé, en 2018, une série artistique, retravaillant les cartes postales d’époque pour y superposer la trame rouge d’utérus malades, « comme un symbole, précise-t-elle, de la domination coloniale, où le corps de la femme est réduit au territoire de la vulve ».

« Ces cartes postales, les Marocains ont du mal à les voir en face, souligne Mme Mazmouz. Car ce sont des femmes marocaines qui sont représentées, des figures familières, qui nous ressemblent, mais dénudées, dans des postures qui revendiquent la prostitution. Des femmes au service du camp adverse. On préfère passer sous silence Bousbir, parce qu’on a toujours honte des exactions que l’on subit. Mais ce patrimoine existe, il nous appartient, défend-elle. Pour nous réapproprier son histoire, il suffit de l’accepter comme le fruit d’un système malade. »

Aurélie Collas(Casablanca, correspondance)

 

 

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