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Chez Jeannette Fleurs

“Je m'intéresse à tout, je n'y peux rien.” Paul Valéry. Poussez la porte de la boutique : plus de 1.600 articles.

Ce soir, sur Arte... "Le jour et l'heure" de René Clément (1962)...

La critique de Jean de Baroncelli dans Le Monde du 11 avril 1963.

C'est un film tiré à quatre épingles. Sans une tache, sans un faux pli. Taillé, coupé, cousu de manière impeccable. On devine que la mise en scène a été élaborée dans ses moindres détails. Polie et repolie. Mitonnée à petit feu. Tout est en place. Rien n'est laissé au hasard, Le maître d'œuvre est René Clément, c'est-à-dire un réalisateur qui connaît admirablement son métier, un " homme de cinéma " dans la meilleure acception du terme, on ne peut qu'être sensible à ces efforts et à ces soins.

Il y a malheureusement le revers de la médaille. La véritable élégance, on le sait, exige un certain négligé. Au cinéma un film trop apprêté risque fort de perdre cette souplesse et cette spontanéité qui permettent au sang de circuler librement à l'intérieur d'une œuvre. Sans parler d'académisme, il faut bien convenir qu'il manque au film de René Clément, le Jour et l'Heure (1), ce léger tremblement, ces hésitations, ces indécisions, à quoi la télévision (pour ne citer qu'elle) nous a appris à reconnaître le signe de la vie.


Ceci est un premier grief. Il est grave dans la mesure où René Clément a voulu raconter une histoire vécue ou tout au moins qui aurait pu l'être. Le style de l'ouvrage (aggravé par d'irritantes invraisemblances de détail) nous éloigne du réalisme... Le second reproche que je ferai au film concerne son exposition. Elle m'a paru non seulement trop longue, mais confuse et surchargée de scènes inutiles. Je sais bien qu'il fallait situer le personnage de Thérèse socialement et psychologiquement. Mais cette situation aurait dû être plus rondement et plus clairement expliquée. Les raisons du désintéressement de Thérèse, les excuses qu'elle invoque pour donner un sens à la vie végétative dans laquelle elle se complaît, restent assez mystérieuses à nos yeux. Et le conflit qui l'oppose à sa belle-sœur ne réussit guère qu'à brouiller davantage les pistes.



En fait, le film commence véritablement au moment où l'héroïne s'éveille à la réalité, c'est-à-dire à la guerre et à l'occupation. Dès qu'il plonge dans l'action, René Clément se retrouve. Brusquement nous nous mettons à nous intéresser à une histoire et à des personnages qui, jusque-là, nous avaient laissés plutôt indifférents. La menace qui pèse sur les deux protagonistes - lui est un aviateur américain, " descendu " par les Allemands, et qui cherche à gagner l'Espagne ; elle est une bourgeoise du XVIe arrondissement, que les circonstances ont entraînée à " convoyer " cet aviateur, - cette menace, donc, crée un " suspense ", dont le réalisateur tire adroitement profit. La longue séquence du train, au cours de laquelle nous voyons l'homme et la femme épiés et poursuivis par la Gestapo, constitue un tour de force technique et un excellent morceau de cinéma d'aventures.

Cet épisode représente d'ailleurs le sommet du film. En deçà il y a les lenteurs de la première partie. Au-delà, après une suite de scènes auxquelles le talent de Pierre Dux donne un piquant relief, nous tombons dans un méli-mélo sentimental, trop attendu et trop conventionnel pour nous retenir sérieusement.



Simone Signoret incarne Thérèse. Elle joue son rôle en grande comédienne, encore qu'à mon avis le personnage ne lui convienne qu'à moitié. Thérèse, en effet, telle que René Clément nous la présente, est une femme murée dans son égoïsme, son indifférence, et une certaine veulerie, à qui les circonstances font brusquement prendre conscience de l'absurdité de son existence. Or la passion et l'énergie sont inscrites sur le visage de Simone Signoret. On ne peut croire qu'elle soit une " endormie ", une bourgeoise lointaine. D'emblée nous pressentons en elle une héroïne. La métamorphose de Thérèse, qui est, au fond, le vrai sujet du film, nous apparaît ainsi moins évidente, moins significative qu'elle n'aurait dû l'être. Parce que nous ne doutons jamais d'elle et de ses qualités morales, parce qu'elle n'hésite, ni ne flotte jamais, comme l'aurait fait une femme au caractère moins accusé, le film perd une bonne part de son intérêt.

Le choix de l'Américain Stuart Whitman m'a paru, en revanche, très heureux.

Des comédiens très sûrs (Geneviève Page, Michel Piccoli, Pierre Dux) entourent les deux protagonistes. Belles images d'Henri Decae, dialogues solides de Roger Vailland. Mais, je l'ai déjà dit, techniquement le Jour et l'Heure est un film impeccable. Quel dommage que la vie, la vérité et même la vraisemblance soient si souvent étouffées sous cette brillante écorce !

 

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