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Chez Jeannette Fleurs

“Je m'intéresse à tout, je n'y peux rien.” Paul Valéry. Poussez la porte de la boutique : plus de 1.600 articles.

21 novembre 1946 : parution de "J'irai cracher sur vos tombes" de Boris Vian..

Il croyait qu’en faisant le bien, on récoltait le bien, or, quand ça arrive, ce n’est qu’un hasard.

 Il y a 76 ans, le 21 novembre 1946, les éditions du Scorpion publiaient J'irai cracher sur vos tombes. A sa parution, ce roman est présenté comme l'oeuvre d'un écrivain noir-américain, un certain Vernon Sullivan. Son traducteur français n'est autre que Boris Vian, féru de littérature américaine. L'ouvrage relate l'histoire de Lee Anderson, un métis du sud des Etats-Unis qui, après la mort de son frère lynché parce qu'il était amoureux d'une blanche, décide de se venger en tuant deux jeunes blanches de la bourgeoisie locale.

Ce récit violent et cru dénonce le racisme et la condition précaire des noirs dans une Amérique blanche encore fortement ségrégationniste. En raison de sa composante érotique, le livre, présenté par son éditeur comme le "roman que l'Amérique n'a pas osé publier", devient un best-seller en France dès 1947. Il est alors ciblé par le Cartel d'action sociale et morale qui réclame des poursuites pénales.

Pris dans la tourmente, Boris Vian révèle qu'il s'agissait d'un canular et qu'il était le véritable auteur. A l'époque, l'annonce fait sensation, l'artiste étant déjà protéiforme : écrivain, poète, parolier ou musicien de Jazz. Boris Vian est l'icône de Saint-Germain-des-Prés et bénéficie d'une certaine notoriété. Mais ce roman va changer sa vie et deviendra un boulet qu'il traînera jusqu'à sa mort prématurée, le 23 juin 1959.

L'archive en dessous de cet article est un extrait du magazine radio "Tribune de Paris", diffusé le 8 juillet 1959, quelques jours après le décès de Boris Vian d'une crise cardiaque, alors qu'il assistait à une projection de l'adaptation cinématographique de son livre. Cet entretien audio est d'autant plus précieux que c'est aussi le dernier que réalisera l'écrivain, début juin 1959. 

Un livre censuré

En ce début juin, Boris Vian est donc invité à parler de son livre en cours d'adaptation pour le cinéma. Treize ans après sa parution, J'irai cracher sur vos tombes est encore un sujet sensible pour Boris Vian. Il revient d'ailleurs sur la censure dont il a fait l'objet deux ans après sa parution, en 1948, sous le motif qu'il s'agissait d'une traduction mais surtout parce qu'il avait été qualifié à l'époque de "pornographique", une accusation que démentait Boris Vian : "Puisque le héros du livre est un métisse, je pense que le problème du métis ne se pose que si il y a problème sexuel, et que honnêtement parlant, il fallait traiter de ce sujet du point de vue sexuel. S'il n'y avait pas de rapport sexuel entre les blancs et les noirs, il n'y aurait pas de métis et il n'y aurait pas de problème. Donc si on le traite d'un autre point de vue, on est malhonnête. J'ai toujours été honnête, je m'excuse, j'ai été attaqué par la justice, mais je trouve que c'était malhonnêtement attaqué."

Une censure ridicule à ses yeux, et surtout irrespectueuse vis-à-vis des lecteurs : "Songez que ce livre a eu énormément de lecteurs et qu'il a suffi d'une plainte, d'une personne pour le faire interdire (…) Le livre a été interdit deux ans après sa parution et je n'ai jamais essayé de le faire reparaître."

A l'instant où il s'exprime, cette censure, Boris Vian la vit toujours comme une injustice obsolète : "On m'a accusé d'avoir présenté ce livre comme une traduction et on a établi les poursuites d'après un décret de loi de Daladier de 1939, qui autorisait la justice à poursuivre des traductions préjudiciables au 'moral de la Nation'. Ceci après m'avoir forcé à avouer que c'était moi qui l'avait écrit, et que ce n'était pas du tout un auteur américain comme je l'avais dit pour l'amusement."

Une oeuvre trahie

Boris Vian n'essayera pas en effet de rééditer son ouvrage contesté mais va tenter de l'adapter au théâtre. En avril 1948, il le crée pour le théâtre Verlaine, dans une mise en scène d'Alfred Pasquali. Face aux critiques, la pièce quitte l'affiche après 4 mois. Ce succès empoisonné ne le dissuade pas de tenter l'aventure au cinéma. En 1953, Boris Vian décide donc d'écrire une adaptation. Malheureusement, le scénario va être racheté et dénaturé par une société de production qui ne conservera que l'impact commercial du titre. Boris Vian dépité va demander à ce que l'on retire son nom du générique. Dans ce second extrait de l'interview, l'écrivain contrarié revient sur cette trahison de son œuvre.

"Ce roman avec une hypocrisie superbe a été interdit par la 4e  République. Il a été interdit parce qu'il était un peu trop violent. Le roman a été interdit mais pas le titreC'est le titre qui a servi à faire le film. Mais le film a été évidemment affadi, parce que s'il avait été aussi brutal que le roman original, le film aurait été interdit aussi (…)"

Boris Vian déplore ici clairement l'utilisation de son titre à des fins commerciales et l'adaptation édulcorée qui n'a plus rien à voir avec sa "violence originelle" : "Il va donc y avoir une cascade d'affadissements qui seront probablement compensés par un enrichissement anecdotique, ce qui pour moi a un intérêt extrêmement secondaire, puisque le sujet de ce film est absolument abstrait. C'est une histoire de vengeance pure et simple".

Un auteur incompris

Un sujet, qui au moment de l'interview, raisonnait particulièrement avec l'actualité ségrégationniste américaine.

Cette réalité cruelle, c'est ce qu'il avait voulu dépeindre dans son roman. "Ces choses-là, je les ai dites un peu fort parce que j'étais jeune et parce que je ne suis pas hypocrite", déclarait-il avant d'ajouter, "maintenant, il faut faire marcher le bénitier à tout va et respecter le sabre mais "J'irais cracher sur vos tombes" date d'une époque où l'on était encore libre". 

Le Pitch 

Lee Anderson, vingt-six ans, a quitté sa ville natale pour échouer à Buckton où il devient gérant de librairie. Il sympathise dans un bar avec quelques jeunes du coin. Grand, bien bâti, payant volontiers à boire, Lee, qui sait aussi chanter le blues en s'accompagnant à la guitare, réussit à séduire la plupart des adolescentes. Un jour il rencontre Dexter, le rejeton d'une riche famille qui l'invite à une soirée et lui présente les soeurs Asquith, Jean et Lou (17 et 15 ans), deux jeunes bourgeoises avec "une ligne à réveiller un membre du Congrès". Lee décide de les faire boire pour mieux les séduire... et poursuivre son sinistre dessein.
Écrit à la suite d'un pari, cet excellent pastiche de roman noir fut publié en 1946 sous le pseudonyme de Vernon Sullivan, un prétendu auteur américain. Récit d'une vengeance, dénonciation du racisme et de l'intolérance, ce best-seller fut jugé à l'époque immoral et pornographique, ce qui amena son interdiction en 1949 et la condamnation de son auteur pour outrage aux bonnes mœurs.

Quatrième de couverture

Si vous le lisez avec l’espoir de trouver dans J’irai cracher sur vos tombes quelque chose capable de mettre vos sens en feu, vous allez drôlement être déçu.
Si vous le lisez pour y retrouver la petite musique de Vian, vous l’y trouverez. Il n’y a pas beaucoup d’écrits de Vian dont il ne suffise de lire trois lignes anonymes pour dire tout de suite : «Tiens, c’est du Vian !» Ils ne sont pas nombreux, les écrivains dont on puisse en dire autant. Ce sont généralement ces écrivains-là qui ont les lecteurs les plus fidèles, les plus passionnés, parce que, en les lisant, on les entend parler. Lire Vian, lire Léautaud, lire la correspondance de Flaubert, c’est vraiment être avec eux. Ils ne truquent pas, ils ne se déguisent pas. Ils sont tout entiers dans ce qu’ils écrivent. Ça ne se pardonne pas, ça. Vian a été condamné. Flaubert a été condamné… Delfeil de Ton.

Extraits

"Elle était lisse et mince comme une herbe, et odorante comme un magasin de parfumerie. Je m’assis et me penchai au-dessus de ses jambes, et je lui embrassai l’intérieur des cuisses, à l’endroit où la peau des femmes est aussi douce que les plumes d’un oiseau. Elle resserra ses jambes et puis les écarta presque aussitôt, et je recommençai un peu plus haut. Son duvet brillant et bouclé me caressait la joue, et, doucement, je me mis à la lécher à coups légers. Son sexe était brûlant et humide, ferme sous la langue, et j’avais envie de la mordre…"

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"Les livres sont très chers, et tout cela y est pour quelque chose; c'est bien la preuve que les gens se soucient peu d'acheter de la bonne littérature; ils veulent avoir lu le livre recommandé par leur club, celui dont on parle, et ils se moquent bien de ce qu'il y a dedans."

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"Elle a ouvert les yeux de nouveau. Le jour venait, et je les voyais briller de larmes et de rage ; je crois que je reniflais comme une espèce de bête et elle s’est mise à gueuler. Je l’ai mordue en plein entre les cuisses. J’avais la bouche remplie de ses poils noirs et durs ; j’ai lâché un peu et puis j’ai repris plus bas où c’était plus tendre. Je nageais dans son parfum, elle en avait jusque-là, et j’ai serré les dents. Je tâchais de lui mettre une main sur la bouche, mais elle gueulait comme un porc, des cris à vous donner la chair de poule. Alors, j’ai serré les dents de toutes mes forces, et je suis rentré dedans. J’ai senti le sang me pisser dans la bouche, et ses reins s’agitaient malgré les cordes. J’avais la figure pleine de sang et j’ai reculé un peu sur les genoux. Jamais je n’ai entendu une femme crier comme ça ; tout d’un coup, je me suis rendu compte que tout partait dans mon slip ; ça m’a secoué comme jamais…"

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"La guitare, c'est un instrument qui vous rend paresseux. On la prend, on joue un air, et puis on la laisse, on flemmarde, on la reprend pour plaquer un ou deux accords ou s'accompagner pendant qu'on siffle."

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"J’aimais voir cette fille se pencher en avant. Elle portait une espèce de jersey collant avec un décolleté complètement rond qui lui découvrait la naissance des seins, et cette fois, ses cheveux étaient tous rejetés d’un seul côté, comme le jour où je l’avais vue, mais à gauche. Elle était beaucoup moins maquillée, et vraiment à mordre dedans."

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"Ici, nos moralistes bien connus reprocheront à certaines pages leur... réalisme un peu poussé. Il nous paraît intéressant de souligner la différence foncière qu'il y a entre celles-ci et les récits de Miller ; ce dernier n'hésite en aucun cas à faire appel au vocabulaire le plus vif ; il semble, au contraire, que Sullivan songe plus à suggérer par des tournures et des constructions que par l'emploi du terme cru ; à cet égard, il se rapprocherait d'une tradition érotique plus latine.
(extrait de la préface de Boris Vian)"

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