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Chez Jeannette Fleurs

“Je m'intéresse à tout, je n'y peux rien.” Paul Valéry. Poussez la porte de la boutique : plus de 1.600 articles.

11 novembre 1918 : la « joie de Paris » dans Le Figaro...

A onze heures, les coups de canon signalent un moment attendu depuis plus de quatre ans : la fin de l'implication de la France dans la Première Guerre mondiale. Un reporter s’immisce dans la foule parisienne en liesse et fait le compte-rendu d’un instant de joie pure.

 

Le 12 novembre 1918, une seule accroche sur l’ensemble des Unes de la presse : pour l'armée française, la guerre est terminée. Après quatre années d’horreur, premières expériences de ce que l’on nommera bientôt la « guerre moderne », c’est l’armistice. Plus d’un siècle plus tard, il est difficile de s’imaginer le soulagement que ce moment, attendu entre tous, a pu susciter. Il est possible en revanche de le lire.

Un rédacteur anonyme mandaté par le Figaro suit les Grands boulevards parisiens tandis que la nouvelle se diffuse. Paris dans son ensemble gagne la rue. Les soldats étrangers alliés aussi. La foule exulte. La Marseillaise résonne. C’est l’euphorie partout : faubourg Montmartre, boulevards des Italiens, place de l’Opéra. L’espace d’une journée, tout le monde oublie ses disparus.

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Depuis cinquante ans, Paris n'avait pas vraiment chanté la Marseillaise. Il l'avait répétée pendant la paix, aux fêtes, en souvenir. Il l'avait chantée en août 1914, dans l'espérance et dans l'angoisse. Mais hier, à pleins poumons, comme la seule juste expression de sa joie délirante, enfin, il l'a chantée comme il fallait :

Le jour de gloire est arrivé !

Dominant le tumulte d'une foule telle que Paris n'en avait jamais vue, d'une foule d'où jaillissaient les cris de triomphe de toutes les nations alliées, sortant des cortèges d'hommes et de femmes qui circulaient drapeaux en tête, reprise aux fenêtres des maisons, roulant dans la vue pour s'élever de nouveau, la Marseillaise a plané sur Paris infatigable, proclamant la Victoire.

Toute cette joie frémissante de Paris, à grand’ peine contenue pendant ces derniers jours d'attente fiévreuse, a fait explosion tout à coup, à onze heures, lorsque retentirent les premiers coups de canon annonciateurs de l'armistice. En même temps, les cloches de toutes les églises entraient en branle et se mettaient à sonner à toute volée. En un instant, les drapeaux, tous les drapeaux aux couleurs alliées, surgirent de toutes les fenêtres, se hissèrent à toutes les devantures, les taxis, les camions et tous les véhicules arborèrent les leurs, et, de toutes parts, on ne vit plus que drapeaux, oriflammes et étendards flottant dans le brouillard léger du matin.

Aux façades des journaux : l’Écho de Paris, au Gaulois, au Matin, à Radio, de grandes affiches firent leur apparition acclamées par la foule. Et les avions qui bientôt évoluèrent dans le ciel firent pleuvoir leurs papillons de joie.

Le Boulevard avait d'abord gardé jusque-là sa physionomie habituelle. Soudain, les passants, électrisés, bondirent sur place. Puis tout le monde se mit à courir. Paris ressembla alors à une immense classe que surprend le signal joyeux de la récréation. Comme des écoliers qui se répandent dans la cour en criant et en battant des mains, chacun prit sa course pour être le premier à annoncer aux siens la grande nouvelle. L'impatience, il est vrai, était souvent trop forte ; on vit alors des femmes s'embrassant entre elles, sautant au cou des soldats qui passaient, pour reprendre aussitôt leur élan, dansant, criant et chantant.

Dans la plupart des quartiers, ce furent les enfants des écoles qui les premiers donnèrent le signal de l'allégresse.

Dès les premiers tintements des cloches, filles et garçons, mus par un ressort, se dressèrent sur les bancs, et, d'une seule voix, crièrent : « Vive la France ! » pendant que plus d'un professeur traçait à son tour au tableau noir le cri fameux de « la Dernière Classe ».

De tous les pupitres, de petits drapeaux surgirent et l'on se précipita au dehors où des cortèges se formèrent pour défiler par les rues aux applaudissements des parents émus jusqu'aux larmes. Il va sans dire que les enfants ont eu congé l'après-midi.

A la même heure, dans les gares, les employés et les gardes-voies ne résistaient pas au plaisir de faire sauter tous les pétards. Dans les grands magasins, les vendeuses et tout le personnel entonnaient la Marseillaise. Puis usines et ateliers se vidèrent comme par enchantement. La journée était finie, et pour certains les salaires avaient été doublés. Et tout le flot de la jeunesse parisienne fit irruption dans la rue ou se dirigea vers les boulevards où l'animation ne cessait de grandir. Les midinettes en bandes y arrivèrent vers midi. Tous les chapeaux étaient enrubannés, tous les corsages fleuris de cocardes tricolores. Quelques fillettes avaient même oublié de se séparer de Nénette et de Rintintin qui furent incontinent sacrifiés.

A travers les rues, les taxis pavoisés emportaient maintenant des grappes de soldats, brandissant des drapeaux et les camions étaient pris d'assaut ; hommes, femmes, enfants sautaient sur les marchepieds, se cramponnaient aux ridelles, se hissaient sur les bâches.

Un mariage passa ; dans un taxi découvert, la mariée en toilette blanche tenait par le bras son nouvel épousé, un poilu rayonnant. Et la foule se précipite en poussant des vivats.

De temps à autre, des éclatements de pneus retentissaient et chacun tressaillait à tous bruits qui fouettaient ses nerfs et excitaient encore sa joie. Des clairons sonnaient dans le brouhaha, des tambours battaient et des orchestres s'improvisaient, attaquant des marches militaires et entraînaient à leur suite la foule enthousiaste. Des monômes de jeunes gens se formaient, conspuant « Guillaume » sur l'air des lampions.

Et la joie alla grandissante et la foule alla croissant toute la journée.

Jamais on ne vit sur les boulevards, entre deux et quatre heures, tant de soldats anglais, américains, belges, italiens, voire français, empressés à embrasser les jeunes filles !

Et, d'ailleurs, avec quelle gentillesse n'accordaient-elles pas l'innocente faveur que leur demandaient les vainqueurs ! Elles n'attendaient même pas toujours qu'on la leur demandât... Sur le boulevard des Italiens, nous avons vu passer un permissionnaire dont le succès fut immense. Il arrivait, celui-là, du front, directement, couvert de boue, casqué, chargé de son sac et de ses musettes. Depuis la gare, il avait été abreuvé par maints passants enthousiastes et commençait à tituber. Une jeune fille voulait embrasser ce brave ; puis quelques autres le voulurent aussi, et ce fut un défilé d'une gaieté folle, autour de celui qui subissait cet assaut avec un sourire résigné, très comique...

Dans les rues adjacentes, comme sur les boulevards, les incidents joyeux sont à noter, à chaque pas. Au coin de la rue Rougemont, des musiciens chantent et vendent les couplets de Madelon. Une foule les entoure, et chante avec eux. Visions de kermesse : des défilés de groupes américains, qui passent en chantant. Les soldats ont des bouteilles de bière à la main, et se les passent... Et l'on boit « à la régalade », en continuant son chemin.

Une musique passe. On l'acclame. C'est une musique militaire anglaise, partie de la statue de Strasbourg et qui va vers la place de la République, jouant la Marseillaise.

Faubourg-Montmartre, un Écossais musicien promène sa musette, sa bagpipe, en jouant des airs du pays. D'autres Écossais l'entourent. On s'arrête. Les Écossais se mettent à danser. Joie générale. Deux ou trois boutiquières, d'âge mur, « entrent dans la danse » ; et c'est bientôt une ronde éperdue qui met en joie tout ce coin de faubourg.

Dès le début de l'après-midi, la place de la Concorde est noire de monde. Elle est le confluent vers lequel la foule roule à torrents de toutes les artères environnantes : c'est une mer humaine par-dessus laquelle ondulent les drapeaux et d'où émergent, à cheval sur la gueule des canons dressés, des silhouettes de gamins gesticulant. Car les canons vaincus sont devenus les jouets de la jeunesse en délire. Les prolonges et les affûts sont les tréteaux improvisés des curieux. Mais les canons eux-mêmes n'ont pu rester immobiles. Les enfants s'y sont attelés et les lourds canons fatigués et grinçants s'en sont allés, tirés, poussés, fendant la foule vers les Champs-Élysées où on les retrouvera, abandonnés dans quelque coin.

Vers trois heures et demie, un long monôme d'étudiants débouche de la rue Royale et se fraye un chemin à travers la place. Parti du quartier Latin, le cortège a fait le tour par les boulevards mais nos futurs docteurs et avocats ont voulu promener, eux aussi, leur trophée, et leurs muscles, déjà solides, se sont attaqués sans hésiter à une respectable pièce : un lourd canon, de taille imposante, que traînent courageusement des « servants » improvisés. Alentour les camarades gambadent et vocifèrent, conspuant d'abondance « Guillaume » le déchu ou chantant, à perdre haleine, la Marseillaise.

Les statues de Strasbourg, de Lille disparaissent sous les drapeaux et les fleurs. Paris leur a apporté toutes ses offrandes et n'a pas oublié, non loin de là, l'image de Jeanne d'Arc, elle aussi magnifiquement pavoisée et fleurie. La foule, cependant, s'écoule lentement vers la Chambre des députés, où l'on espère acclamer à son arrivée, puis à sa sortie, M. Clemenceau.

Elle reflue ensuite vers la place de la Concorde. Les canons du Champ-de-Mars qui tonnent à coups rapides ébranlent l'air ; à travers les arbres dénudés leur lueur jette des éclairs rouges et met dans la Seine des reflets flamboyants. Les curieux massés contre les parapets regardent de tous leurs yeux, cependant qu'aux quatre coins de l’immense place, des feux de Bengale s'allument dans le soir qui descend.

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