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Chez Jeannette Fleurs

Poussez la porte et entrez donc dans le blog culturel de Liliane Langellier. Plus de 1.500 articles.

Télérama : “Blonde” sur Netflix : Marilyn, martyre ou martyrisée ?

Adapté du roman de Joyce Carol Oates, cet anti-biopic cauchemardesque sur la vie de Marilyn Monroe voit enfin le jour, après dix ans d’acharnement du cinéaste Andrew Dominik. Le résultat : un trip expérimental, qui séduit ou irrite.

POUR 

Ne pas prendre le film Blonde pour ce qu’il n’est pas : un biopic glamour et hagiographique sur Marilyn Monroe. À l’instar de Todd Haynes, et de son I’m Not There kaléidoscopique sur Bob Dylan, Andrew Dominik emprunte un autre chemin, bien guidé il faut le dire par le best-seller Blonde (2000), de l’écrivaine Joyce Carol Oates, dont son film est une adaptation très fidèle. Le roman, et non la biographie, s’inspirait de la vie tragique de Marilyn pour brosser l’envers du décor de l’industrie cinématographique américaine, la manière peu reluisante (euphémisme) avec laquelle le cinéma avait traité une actrice – déjà perturbée par une histoire familiale complexe – rapidement prise au piège d’une dualité aliénante, Norma Jean/Marilyn.

Cette vision sombre fait écho à d’autres déboulonnages en règle de grandes figures populaires. On se souvient du sulfureux Hollywood Babylone, du cinéaste Kenneth Anger, énumération hallucinante qui mêlait vérités interdites et bribes de ragots pour dépeindre les dessous gratinés (et parfois criminels) du monde du cinéma au milieu du siècle dernier (il y a d’ailleurs un chapitre sur la mort mystérieuse de Marilyn). Ou encore de la trilogie Underworld USA, de James Ellroy, pour le versant politique, et sa description sans fard du comportement sexuel sordide du président Kennedy – dont on découvre un aperçu écœurant dans Blonde.

Blonde, le film, est aussi un livre d’images. Un roman-photo aux couleurs et cadrages variés qui déverse (dégueule ?) les clichés, connus ou pas, de la vie de l’« actrice blonde » et les détourne par une mise en scène proche du cinéma d’horreur, surréaliste, qui fait se répondre les scènes entre elles, parfois dans un même plan. Tout n’est pas réussi : le film trébuche notamment sur les histoires balisées des relations maritales de Marilyn avec Joe DiMaggio et Arthur Miller. Mais l’ensemble demeure une plongée expérimentale remarquable, brutale et terrifiante, dans un cauchemar américain vécu à travers la psyché du personnage principal, soulignée par l’envoûtante musique de Nick Cave et Warren Ellis qui mêle synthés oniriques et piano menaçant.

Cet aspect « crépuscule des idoles », très contemporain, ne se résume pas à une simple approche des coulisses du showbiz. Il nous interroge sur notre propre regard et notre rapport cathartique au cinéma. Tout le monde projette ses désirs sur Marilyn : sa mère, les producteurs, les réalisateurs, ses maris, les journalistes (les flashs crépitent comme des coups de feu)… mais aussi le public. Son identité se dérobe sous notre regard et nos fantasmes portés vers cet « être de pellicule » (pour reprendre l’« être de papier » de Roland Barthes).

Ce regard, il est bien entendu matérialisé par la caméra. C’est la grande valeur ajoutée du film par rapport au roman. Une caméra-ennemie intrusive (y compris physiquement), qui ne laisse aucun répit à Marilyn. Il faut souligner la performance d’Ana de Armas, impressionnante en petite fille prisonnière d’un corps d’adulte qui ne lui appartient plus.

Mais qu’elle l’incarne bien ou non, que son personnage soit vraiment Marilyn ou pas, que les faits soient vrais ou romancés, finalement, peu importe. Ce qui compte, c’est qu’elle interprète une femme qui souffre derrière la figure iconique. Elle est avant tout un réceptacle de toutes les maltraitances vécues silencieusement par de nombreuses actrices et de nombreuses femmes. Un corps-étendard victime du patriarcat, mais aussi sacrifié sur l’autel de nos désirs, symbole d’un geste féministe radical et nécessaire.

– Samuel Douhaire

CONTRE

Dans la première partie de Blonde, Marilyn Monroe, alors au début de sa carrière, passe une audition comme si sa vie en dépendait, devant un aréopage de décideurs quelque peu interloqués par son style de jeu qui ferait passer l’Actors Studio pour un modèle de sobriété. Verdict du réalisateur : « On dirait une folle. » Le problème est que, au terme des interminables cent soixante-cinq minutes du film d’Andrew Dominik, on ne retient que cela de Marilyn. La complexité de la star, la fantaisie de l’actrice, sa drôlerie ? Oubliées… Seuls sa figure de victime, ses malheurs de femme-enfant brisée psychiquement par la domination masculine, intéressent le cinéaste, dans un crescendo d’humiliations et d’horreurs qui témoignent d’une complaisance malsaine à filmer la déchéance mentale et physique de son héroïne.

Andrew Dominik a beau tenter de reproduire les cauchemars éveillés des chefs-d’œuvre de David Lynch (jusqu’à la bande originale de Nick Cave et Warren Ellis qui pastiche les partitions d’Angelo Badalamenti pour Lost Highway ou Mulholland Drive), multiplier les effets de mise en scène arty (telle l’image qui change de format sans prévenir), Blonde est paradoxalement et désespérément balisé de bout en bout, suscitant lassitude et, in fine, rejet. Avec des fautes de goût pour le moins embarrassantes… Enchaîner un plan d’Ana de Armas en plein orgasme avec une image des chutes du Niagara empruntée à Niagara, le film qui a fait de Marilyn une star, ou filmer un examen gynécologique avec la caméra placée dans le vagin (Andrew Dominik serait-il fan de Gaspar Noé ?), passe encore : dans les deux cas, c’est vulgaire, idiot, mais inoffensif. En revanche, on ne pensait pas découvrir, dans un film aussi ouvertement féministe, des images d’un fœtus implorant sa mère de ne pas « [le] tuer cette fois ». Une séquence digne des pires spots de propagande anti-avortement financés par la droite religieuse aux États-Unis.

 Sébastien Mauge

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