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Chez Jeannette Fleurs

Poussez la porte et entrez donc dans le blog culturel de Liliane Langellier. Plus de 1.400 articles.

Les béguines, une communauté de femmes pieuses, libres et insoumises...

« Ces femmes qu’on nomme béguines » (1/6). Né en Europe du Nord au XIIᵉ siècle, ce mouvement spirituel réunit au sein de communautés laïques des rebelles au mariage et aux ordres religieux. Il a posé les bases de l’une des expériences les plus novatrices de l’Occident médiéval.

Christelle Enault

« Chez nous, il y a des femmes qu’on nomme béguines. Un certain nombre d’entre elles excellent en arguties et raffolent de nouveautés. Elles lisent la Bible en groupe, sans respect, d’une manière pleine d’audace, et cela en petites assemblées, dans des ateliers et même en pleine rue », s’offusque le moine Guibert de Tournai, lors du concile de Lyon, en 1274. Et de s’inquiéter de l’ampleur prise par ce mouvement spirituel féminin depuis sa naissance, un peu mystérieuse, à la fin du XIIe siècle. Le nom de ces femmes est d’ailleurs un sobriquet aux origines mal connues, « qui fait vraisemblablement allusion au fait de ressasser des prières », explique Sylvain Piron, médiéviste à l’Ecole des hautes études en sciences sociales. Il dérive peut-être du moyen néerlandais beggan, dont le sens est « réciter, psalmodier ».

C’est en tout cas vers 1180 que se constituent, de manière probablement spontanée, des communautés de femmes en Europe du Nord, dans les provinces de Liège et du Brabant, posant les bases d’une des expériences religieuses les plus novatrices de l’Occident médiéval. A une époque où l’horizon des femmes s’avère restreint, entre vie maritale ou vie religieuse, les béguines refusent cette alternative. Ni épouses ni moniales, elles inventent un état intermédiaire où elles se trouvent libres de la tutelle des hommes. Libres de prier, de travailler. Libres de ne pas prononcer de vœux – même si elles restent chastes. Libres aussi de mettre fin à ce statut si elles le souhaitent, pour se marier ou se faire nonnes.

La « puanteur » de l’argent

Il est vrai qu’aux XIe et XIIe siècles les innovations sont dans l’air du temps. Soutenue par un redressement démographique notable, la société se transforme. L’amélioration des techniques agricoles permet de meilleurs rendements, tandis que les forêts et les friches reculent, d’où le développement de cités nouvelles aux noms évocateurs (Villeneuve, Neufchâteau…). Dans ces bourgades, les commerçants et artisans s’organisent en confréries et en corporations, libérés du joug du seigneur ou du prince. Revitalisée par l’essor de nouvelles voies commerciales, l’économie se transforme en profondeur, jetant les bases du capitalisme moderne. Dans les villes, la bourgeoisie naissante fait reposer son pouvoir sur l’argent, qui circule sous la forme de pièces métalliques.

De tels bouleversements ne sont pas sans générer une inquiétude diffuse parmi les contemporains. En consacrant le règne de l’argent, ne sont-ils pas en train de vendre leur âme au diable ? Dès les années 1180, des prédicateurs appellent à se méfier de ces rondelles de métal qui deviennent « la quintessence de la saleté », observe Sylvain Piron. Saint François d’Assise – lui-même fils d’une riche famille marchande – est de ceux qui dénoncent la « puanteur » de l’argent, exhortant à revenir à une vie simple, conforme aux idéaux de l’Evangile.

Le fondateur de l’ordre des franciscains est loin d’être le seul à nourrir cette aspiration de retour au modèle évangélique. Régulièrement accusée de s’en être éloignée, l’Eglise catholique se voit dans l’obligation de prendre en compte ce désir de pureté. La réforme grégorienne, opérée durant la seconde moitié du XIe siècle, entend mettre fin à certaines lacunes du clergé, invité à davantage de dépouillement et d’exigence morale. De nouvelles fondations religieuses vont plus loin encore dans leur incitation à la vie ascétique : l’ordre de Cîteaux (fondé en 1098), puis les ordres mendiants – en particulier les franciscains (1209) et les dominicains (1215).

Mais cet appel à la perfection évangélique est tel que des courants hérétiques estimant l’Eglise incapable de se réformer en profondeur voient le jour – bogomiles, cathares, vaudois ou secte du Libre-Esprit, parfois rapprochée du mouvement des béguines –, suscitant l’inquiétude des autorités ecclésiastiques. En 1022, des chanoines de la cathédrale d’Orléans sont jugés hérétiques et remis au roi Robert le Pieux qui les condamne au châtiment suprême. Premier bûcher de la chrétienté, qui allait en connaître bien d’autres jusqu’à l’époque moderne.

Christine « l’Admirable »

Implantées dans les villes et portées par une exigence spirituelle intense, les béguines s’inscrivent pleinement dans ce contexte d’effervescence sociétale et religieuse. Vivant pieusement et pauvrement, elles ne forment toutefois pas un courant uniforme : certaines sont actives auprès des malades, d’autres itinérantes, d’autres encore vivent recluses au cœur des bourgs, parfois réunies en petits groupes dans des maisons nommées plus tard béguinages. Notons que des collectifs masculins fonctionnant sur le même modèle, les bégards, se forment aussi, de manière cependant plus discrète et moins pérenne.

De ces premières générations d’ascètes féminines, l’histoire a retenu le nom de Marie d’Oignies (1177-1213), dont la vie exemplaire au service des lépreux a été relatée par le théologien Jacques de Vitry, ou celui de Christine dite « l’Admirable » (morte en 1224). Haute en couleur, l’existence de cette prédicatrice mendiante a été ponctuée de phénomènes extraordinaires dès son plus jeune âge, puisqu’elle se serait réveillée d’une mort apparente lors de sa messe de funérailles. « Elle fut pendant longtemps incapable de s’approcher des humains, indisposée par l’odeur de péché qui émanait d’eux, raconte Sylvain Piron, auteur d’une biographie de la sainte (éditions Vues de l’esprit, 2021). C’est pourquoi elle vivait dans les arbres ou grimpait au sommet des bâtiments. »

Christelle Enault

Quoique embarrassé par le mode de vie atypique de ces femmes, le pape Grégoire IX est conscient du potentiel spirituel de celles qu’on désigne alors par le nom latin de mulieres religiosae – « femmes religieuses », terme qu’il faut entendre au sens de « pieuses ». En 1233, il autorise ces collectivités féminines placées sous la direction d’une maîtresse. Dans toute l’Europe, prise d’une sorte de « béguine mania », les béguinages commencent à pulluler dès 1240. Les saintes femmes y vivent protégées à l’abri de l’enceinte, mais demeurent libres d’en sortir afin de vaquer à leurs occupations à l’extérieur pendant la journée – surtout pour prendre soin des malades et des mendiants, moyen pour elles d’honorer l’humanité du Christ.

Impressionnés par ces femmes vertueuses et dévouées, de grands seigneurs les placent sous leur protection et encouragent de nouvelles fondations. Jusqu’au roi Saint Louis, qui crée en 1264, à Paris, le grand béguinage royal dans le quartier du Marais. En Europe, il y aurait eu « à peu près un million de béguines au sommet de l’expansion du mouvement, au XIIIe siècle », selon une estimation donnée par Silvana Panciera, autrice des Béguines, une communauté de femmes libres (Almora, 2021). En ce siècle, on dénombre par exemple 85 béguinages à Strasbourg, qui compte alors 15 000 habitants.

Versées dans l’étude des textes sacrés, ces laïques issues de tous les milieux sociaux (des plus aisés aux plus modestes), telles Hadewijch d’Anvers et Marguerite Porete, ont écrit parmi les plus belles pages de la littérature mystique. D’autres ont exercé une autorité intellectuelle remarquable, à l’instar d’Agnès d’Orchies, qui dirigeait le béguinage de Paris. De fait, il n’était pas impossible que des femmes accèdent à des charges prestigieuses aux XIIe et XIIIe siècles : à l’abbaye de Fontevraud (dans l’actuel Maine-et-Loire) fondée par l’ermite et prédicateur itinérant Robert d’Arbrissel en 1101, des religieux des deux sexes cohabitaient pendant le culte, la direction étant assurée par une femme, Pétronille de Chemillé.

Néanmoins, ces situations, déjà rares en elles-mêmes, ne se rencontraient que chez les religieuses ou les femmes de haut rang, ces dernières étant en outre exaltées dans la littérature courtoise – la puissante Aliénor d’Aquitaine (1122-1204), par exemple. Les béguines, elles, ouvrent la voie vers une possible sanctification laïque, qui plus est féminine : du jamais-vu. Mais si l’historien Michel de Certeau (1925-1986) qualifiait les béguinages de « républiques féminines fort indépendantes », faut-il considérer les mulieres religiosae comme des féministes à part entière ? « Cela serait anachronique, tempère le médiéviste Sylvain Piron, bien qu’il s’agisse clairement d’un mouvement de femmes qui voulaient faire des choses par elles-mêmes. » Sans doute serait-il plus juste de voir en elles les pionnières de courants féministes ultérieurs.

« Elles ne promettent obéissance à personne »

Toujours est-il que cette dimension avant-gardiste va rapidement leur porter préjudice. Des voix se lèvent pour railler le mode de vie jugé immoral des béguines, trop autonomes et en odeur d’hérésie. Dans son Dit des Béguines, le poète Rutebeuf (XIIIe siècle) les taxe d’hypocrisie : « (…) Si une Béguine se marie/c’est là son genre de vie à elle :/ ses vœux, sa profession/ne sont pas pour toute la vie./ Celle-ci pleure, celle-ci prie,/ et celle-ci prendra un époux./ Tantôt elle est Marthe, tantôt Marie,/ tantôt elle se garde, tantôt elle se marie (…) »

Plusieurs conciles les vouent aux gémonies, et certaines finissent sur le bûcher – Lutgarde de Trèves en 1231, Aleydis de Cambrai en 1236, Marguerite Porète en 1310. Lors du concile de Vienne en 1311-1312, le pape Clément V s’indigne : « Puisqu’elles ne promettent obéissance à personne, elles ne sont en rien religieuses, c’est pourquoi nous décidons que leur manière de vivre soit pour toujours interdite et qu’elles soient exclues de l’Eglise de Dieu. » Et ordonne la fermeture de toutes les communautés, à l’exception de celles du Nord, finalement protégées par deux bulles papales.

Les béguinages ne pourront s’y maintenir qu’après une enquête ecclésiastique sur leur foi et leurs mœurs, et à condition de se rapprocher d’ordres religieux conventionnels, en particulier franciscains. Si une forme d’autonomie subsiste, le souffle de liberté n’est plus le même qu’aux débuts du mouvement. Les mulieres religiosae poursuivent néanmoins leur chemin, certes plus escarpé. En 1960, six cents d’entre elles subsistent en Flandre. La dernière béguine traditionnelle, Marcella Pattyn, s’est éteinte à Courtrai en 2013. La fin de l’aventure béguinale ? Pas si sûr. Depuis quelques années, des lieux de vie communautaire, sortes de colocations spirituelles, éclosent çà et là en Europe. Béguinages des temps nouveaux, ils reprennent en partie les intuitions des fondatrices du Moyen Age, décidément trop modernes en leur époque.

 

Virginie Larousse

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