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Chez Jeannette Fleurs

Poussez la porte et entrez donc dans le blog culturel de Liliane Langellier. Plus de 1.500 articles.

Laurent Joly. La rafle sur Charlie Hebdo....

Laurent Joly, historien : « La rafle du Vel d’Hiv est, de loin, la plus importante organisée en Europe de l’Ouest »

Le 24 avril 1967, le magazine Le Nouveau Candide publiait les extraits d’un livre intitulé La Grande Rafle du Vel d’Hiv, de Claude Lévy et Paul Tillard. Pour beaucoup, ce fut un choc car c’était la première fois qu’un ouvrage grand public abordait la persécution des Juifs en France pendant la guerre, en racontant une des plus grandes rafles mises en œuvre dans toute l’Europe : la rafle du Vel d’Hiv. Pour illustrer la publication de ces extraits, Le Nouveau Candide fit appel à un jeune dessinateur de 29 ans : Cabu. Les 15 dessins qu’il avait réalisés sont pour la première fois exposés au Mémorial de la Shoah, à Paris, du 1er juillet au 7 novembre, et reproduits dans « Cabu. La rafle du Vel d’Hiv », accompagnés de commentaires de l’historien Laurent Joly. Les 80 ans de la rafle du Vel d’Hiv sont l’occasion de nous replonger dans cette sombre période et de tordre le cou aux idées reçues et aux manipulations de certains idéologues. C’est ce qu’a fait Laurent Joly dans La Rafle du Vel d’Hiv. Paris, juillet 19422 – ouvrage à ce jour le plus exact sur le sujet –, et qui a bien voulu répondre à quelques questions pour Charlie.

Comment expliquer que, malgré son ampleur et les moyens mis en œuvre, la rafle n’ait abouti à l’arrestation « que » d’un tiers des Juifs visés ?

C’était la première fois qu’on prévoyait, en France occupée, d’arrêter des familles entières pour les déporter vers l’est. Il y a eu des ratés et des lenteurs dans l’organisation, d’où des fuites inévitables. Et surtout un environnement de la persécution moins dégradé, pour les victimes, qu’ailleurs, favorisant davan­tage les possibilités de sauvetage. Dans cet environnement moins défavorable qu’à Berlin ou qu’à Amsterdam, il y avait des policiers qui ont prévenu, des voisins qui ont aidé, etc. C’est tout cela mis bout à bout qui explique le bilan de la grande rafle : 12 884 arrestations, alors que plus de 35 000 personnes étaient visées.

On se focalise à juste titre sur la rafle du Vel d’Hiv car elle est la plus importante, mais on apprend dans votre livre que, entre juillet 1942 et février 1944, la police parisienne a effectué 15 rafles ! Sait-on combien de rafles ont été réalisées dans la même période dans d’autres villes d’Europe ?

À Amsterdam ou à Berlin, il y a eu aussi de nombreux « raids », et dans ces deux villes également deux « grosses » rafles, en 1943, mais avec un nombre de victimes moindre (entre 5 000 et 6 000)… La rafle du Vel d’Hiv est, de loin, la plus importante organisée en Europe de l’Ouest.

Il est stupéfiant de découvrir que, jusqu’au début des années 1980, des historiens comme Alain Decaux répercutaient encore des idées fausses sur la rafle, comme celle qui consiste à dire que ce sont les Allemands qui l’ont conduite, et que « Pétain s’indigne en vain  ». Comment expliquer que des historiens aient pu si longtemps continuer de propager de telles erreurs, pour ne pas dire de tels mensonges ?

La vérité historique était déjà poursuivie par des chercheurs, anciens déportés ou résistants, comme Georges Wellers, rescapé d’Auschwitz, le premier historien de la rafle du Vel d’Hiv – avec dès 1949 et une série d’articles pionniers. Mais ces travaux n’avaient quasiment aucune audience. Puis il y a eu le livre de Lévy et Tillard [La Grande Rafle du Vel d’Hiv, ndlr], œuvre aussi de « militants », en 1967. Ce fut un best-seller. Mais, au-delà de la communauté juive, il y a eu une réception essentiellement de « gauche », de milieux « progressistes ». En parallèle existait une production historique qui ignorait ce savoir pionnier et dérangeant, et visait avant tout le grand public conservateur… C’était le cas des livres de Decaux et de Castelot, qui n’ont jamais été considérés comme des historiens réputés, mais comme des vulgarisateurs de bon aloi… Plus gênants étaient les biais dans les manuels scolaires, qui, jusqu’au début des années 1980, faisaient l’impasse sur la participation de la police parisienne à la grande rafle des 16–17 juillet 1942. Le fait est que pointer la responsabilité de la police parisienne, « héroïne » des combats libérateurs d’août 1944, et celle du maréchal Pétain, qui restait populaire dans l’opinion (voir le sondage du Figaro Magazine en 1980 !), dans ces crimes odieux de l’été 1942 avait quelque chose de gênant, de tabou, pour une large partie de l’opinion… •

Propos recueillis par Riss

Dessins Cabu

 

Lire ici l'article sur Charlie Hebdo

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