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Chez Jeannette Fleurs

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« La Grande Rafle du Vél’ d’Hiv », le livre de Claude Lévy et Paul Tillard...

Il y a plusieurs choses à lire et indispensables. Ce livre réédité en poche, et paru en 1967. Jusque là, silence quasi tabou.
Paul Tillard était un grand journaliste écrivain.
Pierre Lescure

L'article du Monde (Henri Michel) du 29 mai 1967.

Ni le regretté Paul Tillard ni Claude Lévy n’ont été des acteurs ou des témoins de la Grande Rafle du Vél’d’Hiv, qu’ils ont entrepris de raconter. Leur grand mérite est d’avoir réussi, à l’aide de documents et de témoignages, sans élever le ton ni forcer la note, à reconstituer de façon saisissante l’épouvantable drame qu’ont commencé à vivre « ce jour-là », le 16 juillet 1942, douze mille juifs résidant à Paris, en majorité étrangers, un drame qui devait s’achever, pour la plupart d’entre eux, dans les crématoires d’Auschwitz.

La densité de la souffrance humaine, la mort qui attend les malheureuses victimes, la honte et l’horreur que chacun ressent à l’évocation de crimes d’autant plus atroces qu’ils étaient totalement dénués de sens, autant de raisons pour la critique historique de s’arrêter dès le seuil du livre, de demeurer discrètement à la porte du récit. Je pense cependant que l’argumentation de Paul Tillard et de Claude Lévy n’aurait pu que gagner en force par une meilleure présentation des sources dont ils ont disposé ; il est regrettable que, dans leur bibliographie, soient juxtaposés romans, récits de compilation, essais de synthèse et publications de documents. La seule indication des cotes des fonds d’archives utilisés ne fournit au lecteur aucun élément d’appréciation sur la nature, l’importance et la valeur des documents. Pour ne prendre qu’un exemple, il est fâcheux que nous ne sachions rien des documents d’où est tirée l’affirmation de la terrible responsabilité prise par Pierre Laval en proposant de lui-même aux Allemands étonnés la déportation de quatre mille enfants juifs.

L’opération « Vent printanier »

Avec raison, Paul Tillard et Claude Lévy ont, par de judicieux rappels d’autres événements contemporains du même ordre, souligné que l’opération baptisée poétiquement « Vent printanier » dont étaient victimes les juifs parisiens, n’était qu’un élément d’un vaste plan appliqué en même temps aux juifs de toute l’Europe occupée, le commencement de l’exécution de « la solution finale » du problème juif – euphémisme qui désignait l’extermination des juifs. Ils ont eu l’heureuse idée de donner au lecteur, en annexe, un exposé succinct de l’antisémitisme en France tiré des ouvrages de J. Isaac et de Poliakov, où il aurait fallu, à mon sens, faire une place au Front populaire.

Une autre annexe, plus précise, inspirée par les recherches du C.D.J.C. (1), dont il convient de rappeler à cette occasion l’étendue et le mérite, explique dans quel ensemble de pièges, d’entrelacs et de chausse-trapes, de règlements de police et de mesures discriminatoires, le malheureux gibier juif était inévitablement capturé, sans que lui soit laissées de véritables chances de se sauver. À cette occasion, on aurait aimé cependant que soit mieux expliquée la différence entre l’antisémitisme vichyste – plus xénophobe que raciste – et l’antisémitisme nazi, fondement de la doctrine et de la politique du IIIe Reich, pour qui le juif est « l’anti-race ». Quant à l’effroyable collaboration qui a fait participer activement à la rafle fonctionnaires et policiers français, elle était inscrite dans l’armistice de Rethondes (2).

Un crime gratuit

Il reste que Paul Tillard et Claude Lévy ont voulu faire un « reportage » vivant, et qu’ils y ont parfaitement réussi. Le livre fermé, il est impossible au lecteur de ne pas être poursuivi par l’odeur pestilentielle, les images de folie et de suicide, les relents de promiscuité dégradante, les cris des enfants et des malades, l’angoisse poussée jusqu’à l’épouvante qui ont marqué chaque heure des sept jours vécus par les douze mille hommes, femmes et enfants, entassés au Vél’d’Hiv, avant de l’être dans les blocks de Birkenau, parce qu’ils étaient juifs et qu’ils vivaient en France depuis peu. C’est un Breughel, où l’acuité et la précision des détails composent cependant un ensemble ordonné et lisible. Rien n’y manque : la lâcheté des uns, l’inconscience du plus grand nombre, et, de-ci de-là, un geste trop rare d’humanité et de courage, qui ne suffit pas pour apaiser le sentiment de responsabilité qui s’empare du lecteur.

Aussi bien, par-delà l’émotion qu’il provoque et la réflexion qu’il suscite, ce récit est d’une grande importance pour l’histoire de la deuxième guerre mondiale. Il est de ceux qui montrent l’inanité des byzantines discussions ouvertes par l’historien anglais Taylor sur les origines de la deuxième guerre mondiale et sur les responsabilités hitlériennes : les victimes du Vél’ d’Hiv et, de façon plus large, celles du système concentrationnaire nazi – des millions d’hommes –, n’avaient rien à voir avec l’évolution du conflit et les buts de guerre proclamés par les nazis ; leur mort n’était d’aucun secours à la Wehrmacht dans la steppe russe ou sur les plages de Normandie. Cet immense crime était un crime gratuit.

Au-delà encore, quand on sait que l’antisémitisme renaît toujours de ses cendres, fussent-elles celles de Maïdaneck et d’Auschwitz, il est salubre, il est nécessaire que soient constamment rappelés les horribles excès auxquels leur antisémitisme a conduit les nazis et leurs complices français, et que soit éveillée et mise en garde la conscience de chacun.

 

(1) Centre de documentation juive contemporaine, 17, rue Geoffroy-l’Asnier, Paris. (2) Qu’il me soit permis d’indiquer aux auteurs que leurs chiffres globaux de déportés doivent être revus à la lumière des travaux effectués par le C.D.J.C., le ministère des anciens combattants et le Comité d’histoire de la deuxième guerre mondiale.

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