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Chez Jeannette Fleurs

“Je m'intéresse à tout, je n'y peux rien.” Paul Valéry. Poussez la porte de la boutique : plus de 1.600 articles.

6 juillet 1971, le jazz perd son génial ambassadeur Louis Armstrong🎺.

Mort en juillet 1971, le trompettiste et chanteur américain avait réussi à fédérer Blancs et Noirs autour de sa musique malgré le racisme ambiant.

Un sourire lumineux, un son de trompette éclatant, un timbre de voix à réchauffer la banquise : l'alliance du génie musical et du charisme personnel semblait prémunir Louis Armstrong de toute critique, de toute réserve. Tel ne fut pas le cas. A partir des années 1950, les critiques blancs tordent le nez devant Mack The Knife (1955) ou Hello Dolly (1964), succès trop éloignés du « vrai jazz ». Au sein de la communauté noire, on fustige son attitude envers les Blancs, jugée trop complaisante.

Quoi de plus exemplaire pourtant que son parcours ? Né le 4 août 1901, noir et pauvre, dans un des quartiers les plus déshérités de La Nouvelle-Orléans, il avait su déjouer les mauvaises cartes du destin. Sa ville fut sa chance. En ce début du XXe siècle, elle est un conservatoire à ciel ouvert. On y entend des quadrilles français, des polkas, des marches militaires mexicaines, des airs espagnols et italiens, et bien sûr des hymnes religieux et du blues. Tendre l'oreille, c'est prendre une leçon de musique.

Sa deuxième chance fut la rencontre avec Joe « King » Oliver, le cornettiste le plus admiré de l'époque, qui le prend sous son aile. En 1919 Oliver part pour Chicago, où le blues fait fureur. Il fait venir son protégé en 1922 comme second cornet au sein du Creole Jazz Band, « un orchestre qui aurait donné envie de se trémousser à la tour de Londres », écrit le critique de jazz Alain Gerber (1).

Dans l'orchestre d'Oliver, une jeune femme, passée par l'université, tient le piano. Son nom : Lil Hardin. Et bientôt : Lil Armstrong. Elle lui insuffle son exigence. Le pousse à quitter l'orchestre de Joe Oliver. Dès 1924 Louis Armstrong vole de ses propres ailes.

Entre 1925 et 1928, avec son groupe - baptisé Hot Five ou Hot Seven selon la configuration -, il grave 65 morceaux qui sortent le jazz de sa chrysalide. Il s'éloigne des improvisations collectives de La Nouvelle-Orléans pour jouer une musique de soliste. Et quel soliste ! Les improvisations d'Armstrong réunissent le pouvoir émotionnel du blues, la rigueur d'une partition classique, et une liberté rythmique génératrice de swing. Elles sont portées par une trompette incandescente qui arpente avec majesté les terrae incognitae du registre aigu. « C'est comme si j'avais regardé dans l'oeil du soleil », déclare après l'avoir entendu le trompettiste Max Kaminsky.

A partir de 1929 Armstrong va changer également la musique populaire. Son chant se révèle aussi révolutionnaire que son jeu de trompette. Par son timbre rocailleux bien sûr - séquelle d'une laryngite mal soignée dans les années 1920. Par ses ornementations à base d'inflexions de blues, de commentaires humoristiques, et de scat (onomatopées improvisées), il ringardise le chant sirupeux des crooners de son époque.

Au début des années 1930, Louis Armstrong devient un des plus gros vendeurs de disques du pays. Il a mis dans sa poche la middle class blanche. Dans la communauté noire, il fait figure de héros. On lui sait gré d'avoir délaissé le travestissement en blackface - ce maquillage exagérant les contours de la bouche, héritage honni des minstrels shows (2) du XIXe siècle, encore vivace dans les années 1930. Idole de Harlem, il incarne l'artiste noir moderne.

Star noire dans un pays ségrégué, il n'échappe pas aux humiliations. A Memphis, en 1931, il est mis en prison car l'un de ses musiciens a été aperçu, dans le bus assurant sa tournée, assis à côté de l'épouse blanche de son manager. Comme les autres artistes noirs, il se produit régulièrement dans des établissements où il n'a pas le droit de commander un verre d'eau  !

Dans les années 1950, Louis Armstrong, à la tête de son All Stars (formé en 1947), vole de succès en succès. Mais son image auprès de la communauté afro-américaine s'écorne. Son jeu de scène, ses grimaces, ses sourires appuyés, sont ressentis comme une manière de complaire aux stéréotypes racistes du « bon Noir ». On lui reproche aussi sa chanson signature, When It's Sleepy Time Down South, où le vieux Sud est évoqué avec une nostalgie troublante. Pour certains Africains-Américains, le héros noir des années 1930 s'est changé en Oncle Tom.

All Stars, un groupe mixte

Derrière ses sourires, Armstrong est taraudé par la question raciale. En 1957 il sort du bois. Les regards sont braqués sur Little Rock, capitale de l'Arkansas, et ces neuf adolescents noirs qu'une foule hostile - et la Garde nationale de l'État - empêche d'accéder à leur lycée. Dans une interview du 17 septembre 1957, Armstrong ne ménage pas ses coups contre le président Eisenhower, traité de « lâche » et d'« hypocrite ». Il s'interroge : « On peut se demander si les Noirs ont encore le droit de se sentir chez eux dans ce pays ! » Armstrong met en danger sa carrière. Dans le Sud, on boycotte ses disques. Mais il n'est guère soutenu par les autres grandes figures de la communauté noire...

En mars 1965, au moment des grandes manifestations de Selma pour les droits civiques, il reste en retrait : « Faire passer toutes ces lois, bravo, très bien. Mais ce n'est pas ça qui va changer les coeurs », déclare-t-il. Il refuse néanmoins alors de jouer dans les établissements interdits aux Noirs. Et se plaît à répéter qu'en faisant chaque soir applaudir un groupe mixte, son fameux All Stars, par un public de Noirs et de Blancs mélangés, il agit à sa manière pour la communauté africaine-américaine.

A la fin des années 1960 les critiques s'estompent. Sur son avant dernier-disque Louis Armstrong and His Friends (mai 1970) il chante avec une bouleversante ferveur l'hymne des droits civiques We Shall Overcome, qui sonne comme une réconciliationUn choeur réunissant des musiciens noirs de toutes générations (Miles Davis et Ornette Coleman entre autres) l'accompagne. Quand Armstrong meurt, le 6 juillet 1971, le regard des Africains-Américains n'est déjà plus le même. Le trompettiste Dizzy Gillespie fait son mea culpa : « Je l'avais mal jugé. J'avais interprété sa bonne humeur comme la volonté obséquieuse de plaire aux Blancs les plus racistes, alors qu'il s'agissait en fait du refus absolu de laisser quoi que ce soit, fût-ce la colère contre le racisme, lui voler sa joie de vivre et son fantastique sourire. »

 

Notes

1. A. Gerber, Louie, Fayard, 2002.

2. Les minstrels shows sont des spectacles créés vers la fin des années 1820 aux États-Unis dans lesquels des acteurs blancs se noircissaient le visage. La montée de la lutte contre le racisme les fit disparaître définitivement dans les années 1950.

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