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Chez Jeannette Fleurs

Poussez la porte et entrez donc dans le blog culturel de Liliane Langellier. Plus de 1.400 articles.

Le droit à l’avortement, une conquête fragile...

« Aucune femme ne recourt à l’avortement de gaieté de cœur. Il suffit d’écouter les femmes. C’est toujours un drame et ça restera toujours un drame. »
Simone Veil, le 26 novembre 1974

L’interruption volontaire de grossesse est l’objet d’âpres batailles dans de nombreux pays du monde. Un rapide panorama de la situation actuelle permet de saisir combien le droit à l’avortement est un acquis récent, et encore vulnérable.

Le 5 avril 1971, des femmes publient le « Manifeste des 343 salopes ». Elles réclament un avortement libre et gratuit contre une clandestinité qui leur fait éprouver la honte d’être des femmes. Elles tiennent une parole politique au nom de l’émancipation : leur corps leur appartient et non plus à l’État, ni à une famille ou à un enfant dont elles ne veulent pas. Le 17 janvier 1975, la loi Veil est promulguée.

En 2020, le droit à l’avortement est sévèrement contesté dans trente-deux pays. Les gouvernements des États-Unis, du Brésil, de la Hongrie ou encore de l’Égypte affirment la volonté d’une souveraineté nationale pour les lois liées à l’interruption volontaire de grossesse. L’avortement n’est pas l’affaire des femmes, mais de l’État, qui peut condamner un tel droit et agir contre la liberté de sujets de droit. De tels États affirment la persistance du patriarcat, piétinant les droits des femmes acquis par des luttes continues. Ni liberté, ni égalité, au nom de normes morales, religieuses ou culturelles manipulées politiquement. Les avortements clandestins ne sont pas qu’une affaire de non-droit ; ils se font au détriment de la santé des femmes et de leur sécurité.

La question de l’interruption volontaire de grossesse est, en ce début de xxie siècle, un champ de bataille permanent, d’autant que l’accès à l’avortement est très inégal d’un pays à l’autre. En Europe et en Amérique du Nord, il est autorisé à la demande des femmes, avec de grandes variations dans la réalité des pratiques et des offensives des mouvements anti-avortement qui peuvent être relayés par les pouvoirs politiques en place. Le gouvernement polonais, très conservateur, a ainsi imposé aux femmes l’un des accès à l’avortement le plus restrictif d’Europe. De très importantes protestations ont eu lieu dernièrement dans les rues de Varsovie malgré la pandémie qui sévit. Il y avait beaucoup de jeunes, hommes et femmes. C’est un fait dans toutes les dernières manifestations en faveur du droit à l’avortement : les jeunes sont présents pour le défendre. A contrario de la Pologne, à Cuba, en Chine, au Vietnam et dans d’autres régions du monde qui ont une histoire récente liée au communisme, l’avortement se pratique légalement et peut même être considéré comme un moyen de contraception. En Russie, il est légal et gratuit depuis 1920. En Amérique du Sud et en Afrique, l’accès est très restrictif ou interdit. L’avortement a été partiellement dépénalisé au Chili en août 2017 ; les mouvements féministes continuent à manifester pour son élargissement.

En Europe, les femmes ont longuement lutté et continuent de le faire dans la perspective d’un droit à disposer de leur corps et d’une justice reproductive. Pouvoir avorter de manière sécurisée et à la demande des femmes revient à affirmer de manière concrète une égalité de corps avec les hommes, à l’inverse de ce qui s’est construit pendant des siècles : un contrôle de sociétés dirigées par des hommes sur le pouvoir reproductif des femmes. Les religions monothéistes, et plus particulièrement la religion catholique, ont été très opposées à cette libéralisation de l’avortement au nom du principe de vie : les femmes sont des mères et portent une vie qui les dépasse, dont elles ne sauraient être les uniques responsables. Toutefois, il est significatif de noter que l’Irlande, pays très catholique et longtemps aligné sur la doctrine de l’Église, a reconnu l’avortement comme un droit par référendum en 2018 (66 % des voix pour la légalisation). La méthode est intéressante : elle fait de l’avortement l’affaire de toute une nation et introduit un débat public avec un encadrement réellement démocratique.

Généralement, en Europe, le droit est assorti d’une prise en charge par le système de santé, selon l’idée que l’interruption volontaire de grossesse ne saurait être réservée à des privilégiées, qu’elle est l’affaire de toute la société et qu’il faut surtout considérer les situations plus précaires. Il n’en va pas de même aux États-Unis où la situation est beaucoup plus complexe et plus préoccupante. Depuis 1973, la Cour suprême garantit l’accès légal à l’avortement. Toutefois, la bataille est extrêmement idéologique dans la mesure où les militants anti-avortement (que l’on nomme aussi pro-vie ou anti-choix) constituent une minorité active qui rogne progressivement l’accès à l’avortement. De nombreux gouverneurs d’État promulguent des lois très restrictives. Depuis mai 2019, en Alabama, une loi draconienne permet de condamner à la réclusion à perpétuité les médecins qui pratiquent les avortements, alors même que l’avortement est déjà inaccessible pour de nombreuses femmes. En effet, à l’instar de nombreux États, l’Alabama n’inclut pas l’avortement sur la liste des services de santé dont les personnes à faibles revenus peuvent bénéficier grâce au programme de couverture santé financé par les pouvoirs publics (Medicare). Selon les sources d'Amnesty International, six États américains ne disposent que d’une seule clinique fournissant des services d’avortement.

La bataille en faveur de l’avortement ne concerne pas seulement la légalisation de l’avortement, mais aussi une justice reproductive qui exige un système de santé gratuit, universel et non lucratif, ainsi que la fin de pratiques racistes et eugénistes. Il ne s’agit pas seulement de droit, mais d’accès à ce droit pour toutes les femmes, quels que soient leur classe sociale, le territoire où elles habitent ou leur origine ethnique. Dans de nombreux pays pauvres ou très patriarcaux (dont une grande partie de l’Afrique), les avortements clandestins sont une cause importante de mortalité maternelle. Pour protéger les femmes, le droit à l’avortement devrait devenir un droit humain, tout du moins acquérir une visibilité internationale contre l’emprise de pouvoirs nationaux très arbitraires et peu soucieux de la vie des femmes.

Les batailles à venir sont importantes pour les femmes et surtout pour les démocraties qui tiennent l’égalité réelle comme une valeur (des femmes entre elles, et des femmes et des hommes). Les mobilisations pour obtenir ce droit sont fortes et elles tiennent dans la durée. En Argentine, où un projet de loi avait été adopté par la Chambre des députés en juin 2018 et rejeté par le Sénat deux mois plus tard, les mouvements féministes restent mobilisés pour ce droit. De plus en plus de jeunes se rallient à cette cause.

L’avortement, quand il est associé à la perspective d’une justice reproductive, est un moyen de lutter contre la persistance du patriarcat et en faveur d’un idéal démocratique. Quand les femmes gagnent le contrôle sur leur propre corps, elles commencent alors à être considérées comme des êtres humains capables de prendre par elles-mêmes une décision. Elles deviennent des sujets à part entière.

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