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Chez Jeannette Fleurs

Poussez la porte et entrez donc dans le blog culturel de Liliane Langellier. Plus de 1.400 articles.

15 Mai 1940. L'autre rafle du Vél d'Hiv...

Même au cœur de la barbarie, il y a toujours une part d'humanité qui permet de ne pas désespérer.

Diane Ducret tire de l'oubli une page sombre de l'histoire de France : l'arrestation en masse de réfugiés par le gouvernement Reynaud, en mai 1940. Entretien.

Dans son dernier livre, Diane Ducret* évoque un épisode méconnu de l'histoire de France : l'arrestation puis la déportation de milliers de femmes célibataires étrangères, du Vélodrome d'Hiver au camp de Gurs, dans les Pyrénées Atlantiques. Une page sombre du "roman national" qui entre en résonnance avec l'actualité récente. Notamment l'internement de familles de migrants dans la Hongrie de Viktor Orbán.

Le Point: Après Femmes de dictateurs (Perrin, 2011) , Lady Scarface (Perrin, 2016) réédité en format poche sous le titre les Marraines du crime (Pocket, 2017), vous traitez à nouveau d'un sujet très sombre. Auriez-vous une inclination pour les sujets dramatiques ?

Je ne crois pas. Je n'ai pas le goût du tragique pour le tragique. Je ne suis pas obsédée par le mal. Je ne suis pas non plus fascinée par les heures les plus noires de notre histoire. Il est vrai que mes livres les plus connus parlent de sujets sombres, mais j'ai aussi écrit des récits qui parlent de résilience comme Corpus Equi (Perrin, 2013) où je raconte le long parcours d'un être qui se reconstruit après un grave accident. Cela dit, il est vrai que je n'ai pas peur de me confronter à des sujets graves. Je crois, au plus profond de moi, qu'il faut parfois traverser l'obscurité pour accéder à la lumière. Je pense qu'on peut trouver la liberté et l'amour par-delà la souffrance. Même au cœur de la barbarie, il y a toujours une part d'humanité qui permet de ne pas désespérer. C'est peut-être cette conviction qui m'a poussée à écrire cette histoire de rafle et de camps que j'ai découverte parce qu'elle s'est passée près de chez moi (le berceau familial de Diane Ducret est à Biarritz, NDLR).

Le camp de Gurs que vous décrivez est méconnu des Français, tout comme cette première rafle du Vél' d'Hiv qui ouvre votre livre. Pourquoi ?

Il y a une forme de déni sur ce camp. J'y vois deux raisons. La première, c'est qu'au contraire de Drancy qui a été créé par le régime de Vichy et donc n'était pas l'œuvre de la République française, le camp de Gurs est né d'une décision du gouvernement Daladier dès le printemps 1939 (d'abord pour interner des réfugiés espagnols, puis des juifs fuyant l'Europe centrale et les exactions nazies à partir de 1940, NDLR). Il n'est pas facile pour la patrie des droits de l'homme d'accepter l'idée qu'elle ait pu produire de tels centres d'internement qui, par la suite, deviendront l'antichambre des camps de la mort pour certaines catégories de prisonniers. La seconde raison, c'est peut-être parce que Gurs était un camp de femmes. Est–ce parce qu'on les a considérées comme « quantités négligeables » (les femmes visées étaient celles qui n'avaient pas d'enfants comme si n'étant pas mère, elles avaient encore moins de valeur que les autres, NDLR) ou parce qu'il apparaissait assez indigne d'avoir ainsi parqué des femmes dans des conditions inhumaines ? Les historiens ont, en tout cas, été peu nombreux à se pencher sur ce sujet.

Les déclarations récentes de Marine Le Pen sur le Vél' d'Hiv et l'écho qu'elles ont reçu montrent qu'une partie de l'opinion veut croire que la France n'est pas responsable des atrocités commises à cette époque. Pensez-vous que plus de 70 ans après notre pays se refuse toujours à regarder en face ces épisodes passés ?

J'en suis convaincue. Et c'est pourquoi je pense qu'il est important que la littérature s'empare de ce sujet pour amener les mentalités à s'ouvrir et à accepter enfin ce qui s'est passé. La première rafle du Vel' d'Hiv se déroule le 15 mai 1940, avant que Philippe Pétain n'accède au pouvoir (le 16 juin 1940, NDLR). Encore une fois ce n'est pas Vichy (les pleins pouvoirs à Pétain ne seront votés que le 10 juillet 1940, NDLR). C'est encore la République ! C'est l'œuvre d'une coalition centriste, présidée par Paul Reynaud. Une coalition qui n'a duré que trois mois, certes... On me dit que cette parenthèse est trop courte pour qu'on puisse affirmer que c'était la France. Mais la brièveté de ce gouvernement n'est pas un argument. Si on suit ce raisonnement, ce n'est jamais la faute de la France !

À l'heure où les derniers témoins de cette période disparaissent, pensez-vous qu'il revient désormais aux romanciers d'entretenir la mémoire de cette tragédie ?

Si j'ai abordé cette histoire sous l'angle de la fiction, ce n'est pas seulement pour faire œuvre de mémoire comme vous dites. Quand je considère mes personnages principaux, Lise et Eva (elle montre la couverture où deux jeunes femmes anonymes prêtent leurs traits aux héroïnes, comme si elles s'étaient prises en selfie), je vois deux figures intemporelles. Ce pourraient être des copines qui vivent aujourd'hui. En consacrant un roman à cette histoire que j'ai voulue aussi documentée que possible, c'est que je voulais montrer son caractère universel. Ce n'est pas un roman historique au sens où je ne veux pas me limiter à la reconstitution fidèle d'un événement. J'espère faire réfléchir mes lecteurs au fait que de tels drames peuvent se reproduire : aujourd'hui en Hongrie avec les migrants, demain ailleurs.

En ce sens votre démarche s'inscrit dans le sillage de celle du sociologue Alain Chouraqui, qui essaye de faire réfléchir nos contemporains aux dangers que représentent les extrémismes identitaires

Sans doute. Même si je n'aime pas faire des parallèles avec ce qui s'est passé dans l'Allemagne hitlérienne, je constate que notre époque est traversée de signes qui font écho à la période des années 1930. Comme si ressurgissaient les symptômes d'une maladie qui peut à nouveau contaminer l'Europe. Je suis inquiète de voir les décisions prises en Hongrie comme en Pologne. Les régimes qui considèrent les étrangers, les femmes et les homosexuels comme une triade maudite peuvent conduire leur pays au bord de l'abîme. Dès qu'on stigmatise une catégorie de population, qu'on rend une caste responsable des difficultés du moment, tout peut très vite basculer.

Est-ce à dire que vous allez vous engager en politique pour contrer la montée de ces extrémismes ?

Pas sur la scène politique. Mes livres sont ma contribution au débat. J'assume leur côté engagé. Je ne l'osais peut-être pas au début. Je pensais alors qu'il me suffisait de me mettre au service de mes sujets. Mais à mesure que j'avance en âge, mes livres sont de plus en plus personnels.

L'un de vos personnages affirme à un moment qu'« il vaut mieux allumer des lumières que de se plaindre de l'obscurité ». Serait-ce votre leitmotiv ?

Absolument. Cette phrase qui a été gravée dans le marbre par une infirmière du camp pourrait être ma devise. Elle représente ma manière d'envisager l'existence. C'est, de mon point de vue, parce que certaines personnes ont eu cette philosophie de vie, au moment de la Deuxième Guerre mondiale, que l'Europe n'a pas collapsé.

 

*Les Indésirables, de Diane Ducret, Flammarion, 313 pages, 19,90 euros.

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