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Chez Jeannette Fleurs

Poussez la porte et entrez donc dans le blog culturel de Liliane Langellier. Plus de 1.400 articles.

L'écrivain Colette sur le muguet dans "Pour un herbier"....

Mais fréquentez le marché au muguet, qui avoisine à Rambouillet la résidence présidentielle. Sur des tréteaux le muguet écume et déborde, bottelé dru. Sa longue et verte feuille, il la porte en couronne, selon l'usage contre lequel personne ne songe à s'élever.

En 1947, l'éditeur suisse Mermod proposa à Colette de lui envoyer régulièrement un bouquet de fleurs à chaque fois différentes. Colette, en contrepartie, ferait le "portrait" de l'une ou l'autre de ces fleurs. Le résultat fut un petit recueil de 22 textes qui sont autant d'évocations de fleurs (le lys, la rose, l'anémone, le muguet, la jacinthe, le pavot, etc.) qui parut sous le titre de "Pour un herbier", dans la collection "Le Bouquet". 

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Plus qu'une coquetterie, mieux qu'une superstition, presque une religion, le muguet se fête le 1er mai. Son culte porte à l'effervescence la population d'une capitale, s'éteint au-delà de sa banlieue. Plus loin, la province respire avec calme le parfum acidulé de la petite fleur que le Midi ignore : "Qu'ès aco, muguet ?" s'enquérait la gardienne de ma parcelle provençale, à Saint-Tropez.

Mais venez voir, le premier jour de mai, les rues de Paris, l'assaut des fleuristes, le "brin" à vingt francs, la botte à mille francs, voyez les boutonnières des hommes, les ceintures fleuries des femmes, innombrables témoignages d'une croyance au "porte-bonheur" ! Mais fréquentez le marché au muguet, qui avoisine à Rambouillet la résidence présidentielle. Sur des tréteaux le muguet écume et déborde, bottelé dru. Sa longue et verte feuille, il la porte en couronne, selon l'usage contre lequel personne ne songe à s'élever.

- Et si vous mettiez les feuilles au milieu et les fleurs autour, pour changer, proposai-je à une marchande.

Elle me toisa comme si j'eusse renoncer à la saine raison, puis haussa les épaules.

- Ben merci ! J'en vendrais pas une, dit-elle.

Une fois, je vis des jouvencelles qui se glissaient, paniers au bras, dans le parc de Rambouillet, avec précaution et prestesse.

- On va chez Albert [1],  lui chiper son muguet ! me cria l'une d'elles.

- Et si on vous surprend ? C'est gardé !

- Pensez-vous ! On est d'accord avec les gardes. Ils ne peuvent pas voir le muguet, parce que les graines font crever les jeunes des faisans !

Une vieille chasseresse de tous les produits de la forêt, jacinthes, fraises sauvages, noisettes, digitales, mûres, partait "au muguet" avant le jour, dépassait les étangs de Hollande et leurs alentours trop battus, et entendait n'être pas suivie. Elle rentrait à l'heure où la verte forêt devient bleue. Son long pas de femme âgée et robuste balançait autour d'elle les bottes de muguet pendues, têtes en bas, vingt, trente, cinquante bottes, chacune au bout d'un lasso de ficelle comme un gibier braconné. Elle s'allégeait en les vendant sur son chemin, et je ne manquais pas de m'approvisionner auprès de cette dryade de blanc chevelue, de blanc fleurie, embaumée, majestueuse et qui ressemblait à Louis XIV, en plus agreste.

J'aimais moins les fins de semaines, la forêt assiégée par Paris, les camions automobiles dont la cargaison, pains chauds, pâtés de porc, fromages, bouteillons de vin rouge et de café à l'aller, était toute, au retour, pur muguet sanglé, cueilli trop tôt et verdâtre comme choux-fleurs. Je craignais pour les poules faisanes couveuses, terrifiées dans leur nid de fougère sèche, héroïques et qui se laissaient prendre à la main plutôt que d'abandonner leur progéniture à peine emplumée... O douce petite faisane immobile, chaude sous mes doigts qui l'avaient par hasard rencontrée... Je retirai ma main, je sifflai très bas ma chienne qui, à quelques pas de là, commençait à fleurer l'odeur des plumes, et pour l'éloigner, je lui promis un lézard, une musaraigne, une taupe, tous les gibiers dont elle connaissait les noms - je ne lui avais pas appris celui de la faisane...

Nous revenons au jour tombant par Saint-Léger, par Les Mesnuls, par Monfort-l'Amaury, par Neauphle. Jusqu'à Versailles, des enfants jalonnaient la route, brandissant à pleins poings la botte de muguet, la jacinthe, l'anémone sylvie, les sceaux-de-Salomon, la sauge bleue, le lierre terrestre, la véronique qui perd ses yeux d'azur dès qu'on la cueille, la ravenelle jaune arrachée au vieux mur, et l'ornithogale, dite dame-d'onze-heures, qui se referme si un nuage passe sur le soleil..

Mais nous ne arrêtions plus, et la voiture emportait avec nous le parfum de la fleur altérée et fourbue, la somme de plaisir un peu excédé et de fatigue que récompense, en mai, une journée vouée à la forêt encore tendre et à la fleur du muguet.

Colette

 

[1] Albert Lebrun, président de la République française du 10 mai 1932 au 11 juillet 1940.

 

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