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Chez Jeannette Fleurs

“Je m'intéresse à tout, je n'y peux rien.” Paul Valéry. Poussez la porte de la boutique : plus de 1.600 articles.

6 avril 1943. Parution du Petit Prince d'Antoine de Saint-Exupéry aux éditions Reynal et Hitchcock...

Le Petit Prince de Saint-Exupéry : une légende long-courrier

76 ans après sa publication en France, le trésor intemporel qu’est Le Petit Prince de Saint-Exupéry continue d’engranger des centaines de milliers de nouveaux lecteurs chaque année à travers le monde. Aux enchères, bibliophiles et collectionneurs sont aux aguets. 

Démobilisé après l’armistice, Antoine de Saint-Exupéry noircit des centaines de feuillets lors de son exil new-yorkais à la fin de l’année 1940. Le célèbre écrivain fait paraître le 6 avril 1943, aux éditions Reynal & Hitchcock, son conte philosophique illustré Le Petit Prince. Au fil du temps, le livre bat tous les records éditoriaux : en nombre de ventes par millions, d’éditions par milliers et de traductions par centaines. L’édition originale est donc américaine en langue anglaise, une version française publiée par le même éditeur suit de quelques jours. Ces first printings sont collectionnés à condition d’avoir leur jaquette d’origine, les prix différant en fonction de l’état de l’ouvrage. 897 € pour l’édition originale en langue anglaise (Neuilly, 13 octobre 2020, Aguttes) et 1 800 € pour la première édition en langue française (Paris, 22 mai 2015, Alde). La première édition publiée en France en 1945, sortie en 1946, par l’éditeur historique de Saint-Exupéry, Gallimard, est aussi logiquement recherchée même si les dessins ne sont pas reproduits à partir des originaux, mais recopiés des planches de la version américaine. Un amateur la trouva dans un lot de la vacation «Dans la bibliothèque de Jacques Attali», mais vendue avec la première édition américaine (version anglaise) : les deux ouvrages s’échangèrent à 1 125 € (Paris, 25 juin 2019, Alde). En matière de bibliophilie, le Graal est cependant de se procurer au moins une des deux éditions dites «autographiées», c’est-à-dire numérotées et signées par l’auteur. Soit l’un des 525 exemplaires américains en langue anglaise (10 110 €, Paris, 13 décembre 2019, Pierre Bergé & Associés), soit l’un des 260 exemplaires de la version française (12 500 €, Paris, 7 octobre 2019, Christie’s). Là encore, la jaquette d’origine est impérative, son état faisant varier les prix, de même, bien entendu, que l’existence rarissime d’un envoi de Saint-Exupéry.

 

Des prix soutenus malgré des turbulences
Le manuscrit de 141 feuillets autographes du Petit Prince étant pieusement conservé à la Morgan Library & Museum de New York, accompagné de 35 dessins préparatoires aux illustrations, que reste-t-il à collectionner ? Jusqu’en 2011, on connaissait quatre versions dactylographiées du Petit Prince, certaines avec quelques ajouts autographes et corrections typographiques. Une cinquième version refait surface chez Sotheby’s, à Paris, cette année-là. Avec quelques variantes mineures par rapport à la version imprimée et s’accompagnant de sept dessins, le tapuscrit réalise 70 350 €. L’année suivante, un «trésor» apparaît sur le marché : un brouillon inconnu de deux pages du Petit Prince daté de 1941. Il s’échange à 385 600 € à Paris, le 16 mai 2012, chez Artcurial. Derrière l’enchère, on trouve la société d’investissement Aristophil, qui sera mise en liquidation judiciaire en 2018. Notre manuscrit repassant dans l’une des ventes des «collections Aristophil» est cédé au prix de 62 400 €, proche de l’estimation de 2012 (Paris, 18 novembre 2020, Artcurial). Les achats conséquents opérés pendant plusieurs années par cette société sur toute la vie et l’œuvre de Saint-Exupéry puis leur revente obligée ont désorienté le marché en accentuant également le déséquilibre avec les autres écrits de l’auteur. «Il y a vraiment une exception pour Le Petit Prince, une pression très forte liée à ce texte et ses dessins qui a tendance à occulter les autres écrits de Saint-Exupéry. Nous ne sommes pas du tout dans le même ordre de prix pour les autres documents de Saint-Exupéry», nous confie Frédéric Harnisch, directeur du département Livres & Manuscrits d’Artcurial.

Que vous apporte aujourd’hui la lecture du texte de Saint-Exupéry ?
C’est un livre «pas comme les autres», écrivait déjà le 11 avril 1943, juste après sa sortie, Pamela L. Travers, autrice de Mary Poppins, dans le New York Times. Il se lit et se relit à tout âge. Aujourd’hui, j’y trouve des «leçons de vie», utiles pour un chef d’entreprise : «Pour être heureux, ne soyons pas trop sérieux», me rappelle le businessman, «pour accéder au bonheur, il faut prendre du temps pour soi», me confie l’allumeur de réverbères… Et comme si cela ne suffisait pas, le renard ajoute : «Pour réussir ce que tu entreprends, choisis avec ton cœur.»

Quand avez-vous débuté votre collection ? Et pourquoi ?
Tout a commencé en 1980 alors que j’étais encore étudiant à l’École polytechnique fédérale de Zurich et que j’ai eu l’opportunité de visiter de très nombreux pays en participant à la Course autour du monde, un concours organisé par les télévisions francophones. Durant ce voyage, j’ai constaté que Le Petit Prince avait déjà été traduit dans de nombreuses langues. J’ai été fasciné, par exemple, de découvrir la couverture du livre en arabe et en japonais, deux exemplaires que j’ai alors rapportés de mon périple. Durant les années qui suivirent, des amis voyageurs m’ont offert de nouvelles traductions faisant ainsi grandir ma petite collection. Mais c’est surtout depuis le tournant du siècle, grâce aux possibilités offertes par Internet et en procédant à des échanges et des achats, que ma collection s’est élargie pour devenir la plus grande collection du monde.

Trouvez-vous souvent des pièces aux enchères ou passez-vous par les libraires ?
Les documents et les livres rares, comme ceux dédicacés par Consuelo, l’épouse de Saint-Exupéry ou par Che Guevara à Pancho Gamin, son camarade révolutionnaire, ne peuvent être acquis qu’à des ventes aux enchères. Ceux qui possèdent de tels trésors savent bien qu’ils en tireront le meilleur prix au travers de telles ventes. Pour eux, c’est le meilleur moyen de s’assurer un grand nombre d’intéressés potentiels et surtout de trouver un acheteur solvable.

Parmi tous ces ouvrages, y en a-t-il un qui vous touche particulièrement ?
Pour mes 50 ans, mes trois fils m’avaient offert une traduction qui n’existait pas encore. Il s’agissait du tessinois, la langue de la Suisse italienne. Ce livre est resté longtemps l’unique exemplaire dans cet idiome. En 2008, je me suis décidé à publier cette traduction. Le succès fut au rendez-vous et l’éditeur en est déjà à la quatrième réimpression !

Avez-vous une idée de la somme dépensée pour votre collection ? Comme dit l’adage populaire, «quand on aime, on ne compte pas».  Mais, comme je tiens un inventaire très précis, je peux néanmoins vous dire que cela dépasse largement le million de francs suisses ou d’euros.

Le Petit Prince en Thaï

Des découvertes en attente
Les illustrations faisant partie intégrante du texte, amateurs et spécialistes se sont longtemps demandé où étaient passées les aquarelles ayant servi à l’impression des éditions originales américaines. Égarées ? Détruites ? Non, tout simplement dans les malles de la succession Consuelo, l’épouse de Saint-Exupéry, décédée en 1979. Quelques-unes apparurent ponctuellement sur le marché de la libraire ancienne dans les années 1990. Si, à l’estimation basse de 400 000 €, L’astronome turc découvreur de l’Astéroïde B 612 n’est pas vendue en 2014 chez Artcurial, deux ans après, une autre aquarelle est adjugée pour 133 000 €, soit trois fois son estimation (Paris, 31 mai 2016, Artcurial). Puis, en 2017, issues de la succession Consuelo de Saint-Exupéry, deux autres aquarelles ayant servi à l’illustration du Petit Prince atteignent respectivement 294 000 € et 226 000 € (14 juin 2017, Artcurial, Paris). Olivier d’Agay, petit-neveu d’Antoine et directeur de la Succession Saint Exupéry - d’Agay, est l’un de ceux qui cherchèrent pendant des années les dessins aquarellés ayant servi à l’édition du Petit Prince. Ce dernier est affirmatif, il reste beaucoup d’autres documents à découvrir sur l’écrivain et son ouvrage culte : «La Succession achète des manuscrits ou des dessins. On suit l’actualité des ventes, car une de ses missions est de recenser les documents et dessins qui existent de manière à les exposer dans divers lieux, notamment à la prochaine grande exposition sur Le Petit Prince, qui va ouvrir au musée des Arts décoratifs en février 2022, et où il y aura énormément de prêts de particuliers». À cette occasion, pour la première fois en France, sera présenté le manuscrit original ! Ce Petit Prince n’est pas près de quitter notre imaginaire.

 

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