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Chez Jeannette Fleurs

Poussez la porte et entrez donc dans le blog culturel de Liliane Langellier. Plus de 1.500 articles.

The Hours. Le film de Stephen Daldry (2002)...

Mrs Dalloway dit qu’elle irait acheter les fleurs elle-même.

  • Virginia Woolf (Nicole Kidman), grande romancière du début du xxe siècle, accablée par la maladie mentale, s'ennuie dans la banlieue de Richmond, au Royaume-Uni, où son mari Leonard l'a emmenée pour qu'elle se repose de l'agitation de Londres. Elle commence une nouvelle œuvre, Mrs Dalloway, qui sera la plus grande réussite de sa carrière. Le film débute et finit par son suicide dans la rivière proche. Elle laisse à son mari un mot où elle le remercie pour sa patience et lui dit qu'elle n'aurait pu être plus heureuse.
  • Laura Brown (Julianne Moore), mère au foyer dans l'Amérique des années 1950, souffre d'angoisses et d'un mal-être profond. Enceinte de son second enfant, elle lit le roman Mrs Dalloway et comprend que le suicide mettrait fin à ses tourments. Son jeune fils, Richie, est le seul à percevoir la fragilité de sa mère et en est bouleversé. Laura choisit finalement de vivre mais au prix de l'abandon de sa famille, abandon dont elle ne regrette pas l'ignominie puisqu'il est commandé par l'instinct de survie.
  • Clarissa Vaughan (Meryl Streep), éditrice de New York au xxie siècle, en couple lesbien avec Sally, s'occupe depuis des années de son meilleur ami et ancien amant Richard Brown (le petit Richie, fils de Laura) atteint du sida. Elle organise une réception en l'honneur du prix littéraire reçu par Richard. Mais celui-ci, dans l'après-midi précédant la cérémonie, se défenestre sous les yeux de Clarissa. Richard l'appelle Mrs Dalloway car elle est effectivement la version moderne de Clarissa Dalloway, l'héroïne de Virginia Woolf, qui s'interroge sur le bonheur et s'enlise dans une existence futile.

 

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

La Bovary de Flaubert, la Jeanne Le Pertuis de Maupassant, la Dalloway de Woolf : la littérature s'est nourrie de ces destinées féminines où le quotidien consiste à tromper l'ennui, où l'échappatoire par l'art ou l'amour n'est qu'illusoire. Stephen Daldry, heureux metteur en scène de Billy Elliot, s'est emparé du roman de Michael Cunningham, qui constituait une variante autour de Mrs Dalloway (dont Les Heures était d'ailleurs le titre originel). Le premier obstacle à cette adaptation était la cinégénie a priori contrariée du livre, où s'enchevêtrent trois récits dans trois époques différentes, avec leurs propres personnages. De ce point de vue, le pari de Daldry (sur lequel Bouhnik s'est cassé les dents avec 24 heures de la vie d'une femme) est parfaitement assumé: le montage alterné aurait pu diluer l'émotion - celle-ci n'en est que renforcée. The Hours est ainsi construit avec délicatesse sur un système d'échos inconscients qui cristallisent des sentiments partagés par ses protagonistes à travers les années. Ici, c'est l'oeuvre dans l'oeuvre, le roman de Woolf qui fait office de ciment, de catalyseur de la mémoire et de fil d'Ariane invisible entre les personnages, à l'image de la madeleine ou de la sonate de Vinteuil proustiennes. Une goutte d'eau pour suggérer un océan, un détail pour suggérer un monde - Daldry rejoint ici la démarche de Woolf (et par extension celle de Proust).

"Projeter en vrac le paquet confus d'impressions que nous sommes, afin de saisir au moyen d'éclairs isolés et discontinus une réalité continue", c'est en ces termes que Woolf parlait de son oeuvre (et plus particulièrement de Mrs Dalloway). Regard révélateur si l'on observe l'oeuvre de Daldry, qui s'attache à des principes purement identiques: comment capter l'existence de ses trois héroïnes en une seule journée. A partir de cet héritage littéraire, il reste au réalisateur à mettre en scène ses trois muses.

FEMMES AU BORD DE LA CRISE DE NERFS

Si The Hours peut s'apprécier au-delà de toute considération purement littéraire, c'est grâce à sa haute tenue dans un genre (le mélo) souvent vulgarisé à coups de violons torves. L'univers ici dépeint est en effet trop sombre et pessimiste pour laisser place à la sensiblerie. Daldry fait le portrait de femmes à qui se présente un choix des plus radicaux : vivre ou mourir. Supporter ou abandonner, se voiler le visage ou avoir les yeux brûlés. Dans un film féministe où la tragédie sourde peut prendre naissance dans un coin de cuisine (et qui rappelle en ce sens Loin du paradis de Todd Haynes, qui sort simultanément), Daldry se fait le peintre de femmes écrasées par une société patriarcale qui dicte leur existence (et l'astuce est de montrer davantage la solitude féminine plutôt qu'une manichéenne opposition homme/femme). Que reste-t-il pour s'affranchir de la sentence? L'art, ou l'amour. Si ce n'est pour se sauver, du moins pour supporter. Virginia Woolf, ou Laura Brown, dont le prénom de femme fatale devient l'antithèse de son patronyme anonyme, sont concernées: elles sont deux femmes de la première moitié du siècle dernier, celles dont la vie est régie (au sens le plus propre) par l'homme (ou des conventions sociales qui confinent Brown à ses fourneaux et ses doutes sentimentaux au placard), où le doux foyer devient cercueil de velours. Compter les heures, et puis mourir. Qu'importe le choix: vivre ou s'éteindre, aucun n'est bon. Et The Hours de prendre une dimension tragique supérieure...

La touche de lumière naissante dans ce portrait filé de femmes du XXe siècle semble venir du personnage de femme moderne incarné par Clarissa Vaughan. La Mrs Dalloway nouvelle s'est affranchie du carcan patriarcal et trouve de cette façon écho à sa voix: contrairement à ses aînées, il ne lui sera pas imposé de choix. Mais ici, la dimension tragique prend une tournure plus universelle (il est moins question d'une pression sociale écrasant exclusivement le sexe féminin), et se raccroche au drame des "anciennes", quant aux rapports contrariés entretenus à l'art (Clarissa et sa fascination pour un poète auquel elle voue son existence) ou à l'amour (les hésitations amoureuses de Clarissa ne lui ont-elles pas gâché l'existence?). Trois récits qui s'unissent donc dans la tristesse, marqués par la même désillusion.

 

L'HEURE MAGIQUE

Clefs de voûte de cette émotion, le trio royal d'actrices que s'est offert Daldry : Nicole Kidman, Meryl Streep et Julianne Moore. Si Streep, au demeurant irréprochable, dispose d'un rôle quelque peu ingrat, on retiendra surtout les incarnations de Kidman et Moore, en état de grâce. On a beaucoup parlé du "déguisement" de l'actrice australienne, méconnaissable en Virginia Woolf, jusqu'à sa voix transformée, mais il ne faudrait pas occulter la puissance du jeu déployé, faisant parfaitement état de l'exalté désespoir qui a longtemps accompagné l'écrivain - une nouvelle performance marquante après Moulin Rouge ! et Les Autres. Julianne Moore, bénéficiant probablement du segment le plus fort, offre à Laura Brown une dignité cristalline, qui fait la beauté de son somptueux personnage, et signe là encore une magnifique performance. Philip Glass, de par une partition brillante, se fait le dernier trait d'union entre ces vies. Rare impression au final que d'avoir le sentiment de contempler un chef d'oeuvre immédiat - ou du moins un film qui, d'une manière, touche à la perfection. Quelques images qui se bousculent: Virginia au bord de la rivière ou Laura au volant de sa voiture - l'ironie (et probablement la réussite) de voir que d'un film si "littéraire", il reste avant tout des images muettes comme sommets émotionnels. Ou juste quelques mots scandés par une Kidman-Woolf habitée, derniers soupirs de ces heures essoufflées, obsédantes, impassibles, dévorantes, "the hours".

 

 

La critique Télérama

Virginia Woolf écrit son Mrs Dalloway. Laura, mère au foyer à Los Angeles dans les ­années 1950, le lit dans sa cuisine. Clarissa, New-Yorkaise d'aujourd'hui, le vit peu ou prou. Toutes trois partagent cette maladie très littéraire : ne pas savoir adhérer à la réalité. Virginia entend des voix, ne supporte pas plus la campagne que Londres. Laura ne sait pas ce qu'elle fait dans ce pavillon cosy avec son petit garçon dans ses jupes. Clarissa hésite entre colère et désespoir en préparant une fête pour son ami-amant d'autrefois, malade du sida.

Adapté du roman éponyme de Michael Cunningham, The Hours raconte trois émancipations féminines vis-à-vis d'un ordre masculin, fût-il enfantin ou homosexuel, et fût-ce par la mort. Mais le sujet de ce film hollywoodien étonnamment ténébreux est aussi le sacrifice des uns pour le sauvetage des autres. Le goût des chimères, le désir d'ailleurs ou d'avant, et leur transmission à un enfant. Comment des vies se placent mystérieusement sous le signe d'une histoire. Et comment un fils finit par accomplir lui-même, des décennies après, le désir de suicide de sa mère...

Stephen Daldry (Billy Elliot) passe de Streep à Kidman (Oscar 2003) et de Kidman à Moore sans déperdition d'intensité. Pour peu qu'on soit d'humeur à ça, on connaîtra la volupté d'un suspense mental et d'un crescendo lyrique non-stop, en plus de trois merveilleux numéros d'actrices.

— Louis Guichard

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