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Chez Jeannette Fleurs

Poussez la porte et entrez donc dans le blog culturel de Liliane Langellier. Plus de 1.500 articles.

Pierre Assouline. Le paquebot...

LA CROISERE NE S'AMUSE PLUS
par Bruno Corty (Le Figaro)


Les histoires maritimes ont le vent en poupe ! Il y a trois ans, dans Capitaine, Adrien Bosc racontait le périple du Capitaine Paul Lemerle quittant Marseille le 24 mars 1941 avec, à son bord, une foule d’anonymes, juifs, apatrides, exilés, réfugiés espagnols et une poignée de personnalités, comme André Breton, Claude Lévi-Strauss, Anna Seghers, Victor Serge…


Aujourd’hui, Pierre Assouline, membre de l’académie Goncourt, biographe chevronné (Simenon, Hergé, Gaston Gallimard…) nous propose une autre traversée historique dans Le Paquebot, navire de papier de fort tonnage (près de 400 pages). Le bateau en question a pour nom le Georges Philippar. Il quitte le port de Marseille le 26 février 1932 pour ce qui est sa première vraie grande traversée, plus de 18.000 kilomètres pour rallier Yokohama. Le dernier-né des récentes Messageries maritimes est long de 172 mètres, large de 20 et compte 8 entreponts. Les 358 passagers sont pris en charge par 347 membres d’équipage.


Pour raconter l’histoire de cette traversée dramatique dont il connaissait les tenants et les aboutissants après avoir rédigé la biographie d’Albert Londres, mythique grand reporter qui périt durant le voyage de retour, à hauteur du golfe d’Aden, Pierre Assouline a imaginé un narrateur libraire bibliophile nommé Jacques-Marie Bauer.


Un homme «couturé de mots, de phrases, de formules qui deviennent autant de citations». Qui côtoie les écrivains. À Paris, il a échangé avec Stefan Zweig, rencontré Thomas Mann, fraîchement auréolé du prix Nobel de littérature. À bord du Georges Philippar, il ne semble pas, comme l’auteur manchot des Pâques à New York, ressentir «le bonheur presque monacal, mystique, d’être en mer». Sa vision est autre: «La croisière a quelque chose de toxique, mais d’une toxicité douce, molle, apathique. Elle nous plonge dans l’ivresse d’un opium qui ne dit pas son nom, fait de houle et d’embruns, de mondanité et de conversation, de roulis et de tangage, et de cette mise hors du temps qui dispense de regarder sa montre, sinon d’en posséder une.»


Depuis l’embarquement, Bauer n’a cessé de noter des détails, des situations, guère rassurants sur la sécurité à bord du paquebot. Et ce n’est certainement pas la phrase du commandant Pressagny, magnifique vieux marin, qui peut le rassurer: «Ce bateau a été construit à la façon d’un piège.» Du bois partout, escaliers, couchettes, cabines…De quoi réveiller les fantômes du Bazar de la charité, dont les poutres embrasées s’écroulèrent en 1897 sur les 1200 visiteurs, faisant 129 morts et des centaines de blessés. La liste des paquebots transformés en vaisseaux fantômes est longu : Titanic, Lusitania, Britannic, Fontainebleau…


Pourtant, ce qui inquiète plus encore Bauer, c’est la tournure des événements en Europe, la montée inexorable des idées d’Adolf Hitler. Il se souvient que quelques mois plus tôt, dans l’Action française, chroniquant Le Feu follet de Drieu la Rochelle, Brasillach écrivait: «C’est la fin de l’après-guerre.» Et les années 1930 ne font que commencer !


Pour oublier un temps ces nuages sombres, Bauer se plonge dans La Montagne magique de Thomas Mann. Il fait la connaissance de l’espiègle Salomé, petite-fille du commandant Pressagny. Il lit des articles sur la guerre sino-japonaise signés Albert Londres. Un secret le lie à cet homme. Il lance des rencontres au fumoir pour parler de tout et de rien. Français, Espagnols, Russes et Allemands s’y affrontent, parfois durement. «La lourde actualité du continent que nous pensions avoir laissée derrière nous ne nous avait pas seulement rattrapés: elle avait écrasé l’illusion de légèreté et d’insouciance dans laquelle nous avions baigné depuis le départ de Marseille.»


Il y a les joutes oratoires, les parties d’échecs, les sobriquets qu’on donne aux uns et aux autres. Tout ce beau monde a le sens de la repartie à défaut d’avoir toujours celui du ridicule. Les cuistres et les snobs ne manquent pas. Bauer s’amuse.


Et puis il y a Anaïs Modet-Delacourt. Un visage, une voix qui désarme. Lors de l’escale à Saïgon, Bauer et elle se retrouvent seul à seul. Il pense à la phrase de Colette: «Quand on est aimé on ne doute de rien. Quand on aime on doute de tout.» Anaïs lit Belle de jour. Il lui offre les récits de voyage de Somerset Maugham. L’Éducation sentimentale, Les Provinciales, Berlin Alexanderplatz, La Défense Loujine, Oblomov…

Paquebot est une ode à la grande littérature. C’est aussi un livre de dialogues, souvent brillants, dont on se délecte. C’est enfin une belle histoire d’amour sur fond du naufrage annoncé de l’Europe…

 

  • Éditeur ‏ : ‎ GALLIMARD (17 mars 2022)
  • Langue ‏ : ‎ Français
  • Broché ‏ : ‎ 416 pages
  • Prix : 21 €

 

Le paquebot de Pierre Assouline. Entretien

« Marseille-Yokohama, plus de 18 000 km, c’est la ligne impériale de la compagnie ! 172 mètres de long, 20 de large, huit entreponts et même un garage pour 5 automobiles ? Quoi d’autre ? Ah oui, les cabines, bien sûr. Huit de luxe avec terrasses, balcons, fenêtres, salle de bains […] Et puis la sécurité, bien sûr, important, la sécurité ! Vingt bateaux de sauvetage dont deux sont munis de la TSF et de moteurs et radeaux de secours… »

 

Quel est ce paquebot ?

Le Georges Philippar, des Messageries Maritimes, dont je m’empare au moment de sa croisière inaugurale de la ligne Marseille-Yokohama, qui débute le 26 février 1932. Une croisière sans retour puisqu’il fait naufrage dans la nuit du 16 au 17 mai 1932. Tout cela est rigoureusement historique. Donc, comme à mon habitude, je fais la liaison entre mes deux passions, l’histoire et la littérature, je raconte l’histoire à ma manière romanesque. Sans oublier que le Georges Philippar me poursuit depuis trente ans, depuis la biographie que j’ai consacrée au grand journaliste Albert Londres, victime du naufrage.

 

Qui est Jacques-Marie Bauer, le narrateur ?

Officiellement, il est bibliophile et libraire d’ancien. C’est quelqu’un de très discret, très effacé – j’aime assez ce côté effacé, qui permet de faire ressortir les autres personnages. Me ressemble-t-il par certains aspects ? Peut-être, entre autres choses sa détestation des clichés et des lieux communs est aussi la mienne – je n’en dirai pas plus. Il aime observer, il voyage seul, tout du moins au départ, et passe son temps à regarder les autres, parfois d’un œil critique, parfois d’un œil admiratif, amical, bienveillant.

 

Un paquebot en mer, c’est le huis-clos par excellence…

Après l’appartement des Invités, le grand hôtel de Lutetia et le château de Sigmaringen, j’avais à nouveau envie de raconter une histoire de huis-clos. Il y a quelque chose de théâtral dans le huis-clos, et on sait avec quelle facilité le théâtre passe de la comédie à la tragédie. Il en va de même avec une croisière en mer, à la fois très théâtrale – les passagers de 1re classe sont en représentation permanente – mais pouvant basculer dans le drame, comme ce fut le destin du Georges Philippar.

 

Vous avez également choisi une époque bien particulière…

L’entre-deux-guerres fut l’âge d’or des paquebots et des croisières – rien à voir avec les actuels HLM des mers ! À cette époque, les grands paquebots étaient d’un luxe absolu, qu’il s’agisse du décor, du confort, de la grande cuisine… Véritables ambassadeurs du grand goût national, ils reflétaient la rivalité qui régnait alors entre les compagnies maritimes. L’époque est également très intéressante d’un point de vue politique. Au printemps 1932, on n’est qu’à quelques mois de la prise du pouvoir par Hitler, et une croisière comme celle-ci réunit des passagers venus de toute l’Europe, des Allemands qui défendent Hitler, des Italiens qui vivent depuis dix ans sous Mussolini, des Français, bien sûr, qui apprennent avec stupeur l’assassinat du président de la République… 1932 est l’année où tout va basculer, le naufrage du paquebot préfigure celui de l’Europe.

 

Autre nuage noir, l’ombre du Titanic plane sur cette croisière…

Il a coulé vingt ans plus tôt, presque jour pour jour. Vingt ans, ce n’est rien, le drame est toujours ancré dans les esprits. Le narrateur y pense en permanence, il a un côté Cassandre, il n’arrête pas d’annoncer le pire, considère les multiples défaillances techniques comme autant de signes avant-coureurs de la catastrophe, mais personne ne veut l’écouter. Pourtant, les naufrages de paquebots étaient alors assez courants, et la plupart n’ont guère fait de victimes. Dans le cas du Georges Philippar, le bilan est d’une cinquantaine de morts sur quelque 750 passagers et 250 membres d’équipage, c’est peu en comparaison des 1 500 victimes du Titanic. Si son naufrage a fait couler autant d’encre, c’est surtout en raison du décès d’Albert Londres, très connu et très aimé, et du mystère qui plane encore sur le contenu des dossiers qu’il rapportait de Chine.

 

 

Écrivain, membre de l’Académie Goncourt, Pierre Assouline est l’auteur d’une trentaine de livres, notamment des romans (LutetiaSigmaringenTu seras un homme, mon fils…) et des biographies (D. H. KahnweilerPaul Durand-RuelHenri Cartier-Bresson…). Il a reçu le prix Méditerranée 2011 pour Les vies de Job. Journaliste, il est chroniqueur à L’Express et à L’Histoire.

 

Entretien réalisé avec Pierre Assouline à l’occasion de la parution du Paquebot.

 

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