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Chez Jeannette Fleurs

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Antoine de Saint-Exupéry : Le rendez-vous manqué avec le cinéma...

A partir des années 1930, la vie d'Antoine de Saint-Exupéry s'emballe. Il écrit bien sûr, même si - quoique sous contrat chez Gallimard pour sept ouvrages - il ne publie plus de livre entre Vol de nui...

A partir des années 1930, la vie d'Antoine de Saint-Exupéry s'emballe. Il écrit bien sûr, même si - quoique sous contrat chez Gallimard pour sept ouvrages - il ne publie plus de livre entre Vol de nuit (prix Femina 1931) et Terre des hommes (grand prix du roman de l'Académie française en 1939). Il accumule des matériaux pour Terre des hommes, il semble esquisser Le Petit Prince, il prend des notes pour Le Caïd, qui deviendra Citadelle. Il pilote, et, comme à son habitude, il se crashe : sur un hydravion Latécoère, à Saint-Raphaël, en 1932 ; en 1935, dans le désert égyptien, lors d'un raid manqué Paris-Saïgon, et, plus sévèrement, à Guatemala City, en 1938, dans une tentative de rallier New York à la Terre de Feu...

Mais surtout, taraudé par de perpétuels soucis d'argent, il accepte de plus en plus de tâches alimentaires. Reportage à Moscou en 1935 pour Paris-Soir, reportages sur la guerre d'Espagne en 1937 pour L'Intransigeant et Paris-Soir. « Saint- Ex était toujours dans la dèche », témoignera Françoise Giroud, qui fut son assistante en 1936 pour l'adaptation - et la scripte sur le tournage - de Courrier Sud. « Il avait le feu aux poches », confirmera son épouse Consuelo, plutôt mal placée pour donner à son Tonio des conseils en la matière : le couple mène grand train dans le somptueux duplex de la place Vauban, face aux Invalides, qu'il loue très cher à partir de juillet 1936, et où chacun peut vivre indépendant. Saint-Ex lui-même a conscience qu'il disperse son talent plutôt que de se consacrer à son oeuvre : « Je me sens prisonnier et occupé à tresser des paniers d'osier quand je serais tellement plus utile et riche ailleurs », confie-t-il, fin 1935, à l'une de ses correspondantes. Il n'empêche que, durant six ans, il va « tresser des paniers d'osier » pour le cinéma. Plusieurs en même temps, et avec des fortunes diverses.
Saint-Ex n'avait en rien participé à l'adaptation de son roman Vol de nuit par les Américains pour la MGM. Night Flight, sorti à Paris en 1934, fut un succès et accrut la renommée de l'écrivain. Aussi décida-t-il de composer lui-même les dialogues d'un autre film, Anne-Marie, à partir d'un scénario qu'il avait écrit en 1935. Une histoire d'amour dans le petit monde des pilotes d'avion réalisée par Raymond Bernard, qui sort la même année et remporte un joli succès populaire. Le scénario sera même « novelisé », signé Jean d'Arjanse, et publié chez Tallandier.
Employé au « service de la propagande » de la toute jeune compagnie Air France en 1934-1935, Saint-Exupéry collabore également à deux courts-métrages en tant que conseiller technique, Week-end à Alger (1934) et Atlantique Sud (1936).

Mais sa seule oeuvre cinématographique d'envergure et aboutie sera l'adaptation à l'écran de Courrier Sud, projet auquel il songeait dès 1931. En 1936, son scénario - pour lequel une toute jeune débutante, Françoise Giroud, 18 ans et un charme auquel Tonio n'est pas insensible, l'a assisté - est communiqué au réalisateur Pierre Billon. Deux producteurs sont trouvés : André Aron et son associé l'aviateur Édouard Corniglion- Molinier, ami et compagnon d'aventures de Malraux. Le tournage a lieu à la fin de l'année 1936 à Mogador (aujourd'hui Essaouira), au Maroc. Saint-Ex est du voyage (et impose Françoise Giroud, dont il se fait le chevalier servant). Il en suit toutes les étapes et les péripéties. Donne des conseils et parfois un coup de main. En ce qui concerne les plans de vol sur Latécoère, il les supervise, et double lui-même le héros, interprété par Pierre-Richard Wilm, dans les scènes périlleuses. Sans casse cette fois !... Le film sort sur les écrans en 1937.

Viennent ensuite plusieurs autres projets de film, tous restés à l'état de synopsis ou de scénario. Ainsi Le Départ, en 1936. Ou Igor, dont il confia le manuscrit à Pierre Billon à Nice en 1940, juste avant de partir pour les États-Unis. Un cas intéressant et atypique, parce que le sujet n'a aucun rapport avec l'aviation. L'histoire se situe dans le port de Rio de Janeiro. L'inspecteur Schmidt, qui mène une enquête sur un certain Igor, déjà embarqué sur le paquebot Santos (mais celui-ci restera à quai durant tout le film), est « descendu à coups de revolver ». Il n'est cependant pas encore mort. Tandis qu'Igor mène la grande vie sur le Santos, y rencontre une belle Américaine et un énigmatique baron flambeur au poker, un genre de Clappique, la police essaie d'obtenir de Schmidt des informations pour coincer Igor. Quel sera le dénouement de ce suspense contre la montre, espèce de huis clos exotique sur fond d'immigration clandestine et de trafics louches ? Demeuré inédit jusqu'en 1995, le scénario s'achève par une curieuse phrase concernant Igor et son « autorité sur les femmes ».

On connaît encore, qui n'ont jamais vu le jour, le synopsis de Sonia (vraisemblablement écrit en 1940), l'histoire d'une danseuse espagnole qui contamine d'une grave maladie les cinq mille passagers d'un paquebot ; et encore l'autobiographique Un avion s'est égaré.
Mais, dans cette saga compliquée et à tiroirs de Saint-Ex avec le cinéma, l'épisode le plus navrant est celui de l'adaptation avortée de Terre des hommes par Jean Renoir. Les deux hommes se sont rencontrés sur le paquebot Siboney, qui reliait Lisbonne à New York, dans les derniers jours de 1940. Outre leur physique de colosse, ils se découvrent nombre de points communs, dont un hasard incroyable : âgé de six ans de plus que Saint-Ex, Renoir est aussi un passionné d'aviation. Il a accompli son baptême de l'air sur le même aérodrome que lui, à Ambérieu-en-Bugey. Il a effectué des vols de reconnaissance durant la Grande Guerre et, dans La Grande Illusion, c'est sa propre vieille combinaison de pilote qu'il avait prêtée à Jean Gabin ! Saint-Ex offre un exemplaire de Terre des hommes à son nouvel ami, qui le lit et en reste stupéfait. Renoir propose tout naturellement à l'écrivain d'en réaliser ensemble une adaptation. Ce projet va pas mal occuper les deux artistes durant l'année 1941.

Renoir, qui s'est installé à Hollywood où il est sous contrat avec la Fox, tente à son tour de faire lire le roman au fameux producteur Darryl Zanuck. En vain, semble-t-il. Saint-Ex, de son côté, se bagarre à New York avec un dictaphone sur lequel il enregistre et grave son adaptation sur des disques de gomme, qu'il expédie ensuite à Renoir. En fait, l'écrivain raconte son histoire au cinéaste, recréant ainsi une oeuvre originale. Renoir fera même venir Antoine brièvement en Californie. Mais l'affaire, finalement, capotera, au grand dam des deux complices. Renoir regrettera toujours ce film : « Certainement le plus beau film de ma vie» Quant à Saint-Exupéry, pourtant avare de compliments, il considérait Renoir comme « un des hommes de cette planète pour lequel j'ai le plus d'amitié, et le plus d'estime, parfaitement capable de tirer de Terre des hommes quelque chose de vraiment gigantesque » . Hollywood en a décidé autrement.

L'histoire du cinéma y a sans aucun doute perdu un chef-d'oeuvre. Mais celle de la littérature en a gagné un : Pilote de guerre, qui paraît en anglais aux États-Unis le 20 février 1942 sous le titre Flight to Arras. Reynal & Hitchcock, les éditeurs américains chez qui Saint-Exupéry était sous contrat, avaient fait le forcing pour que l'écrivain revienne enfin à l'essentiel : la littérature.

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