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Chez Jeannette Fleurs

“Je m'intéresse à tout, je n'y peux rien.” Paul Valéry. Poussez la porte de la boutique : plus de 1.600 articles.

Pourquoi le Petit Prince nous enseigne encore des leçons de vie près de 80 ans après sa première publication...

Alors que le Musée des Arts Décoratifs de Paris inaugure « Une rencontre avec le Petit Prince », première grande exposition muséale en France consacrée au chef-d’œuvre littéraire écrit par Antoine de Saint-Exupéry à New York pendant la Seconde Guerre mondiale, l’exposition itinérante « Le Petit Prince parmi les humains » organisée par Tempora s’apprête à être lancée la semaine prochaine à Brussels Expo en Belgique, après sa première réussie à Lyon, en France. Les deux expositions se déroulent jusqu’à la fin du mois de juin 2022. Je m’entretiens avec Olivier d’Agay, petit-neveu de l’illustre Français auteur-pilote et secrétaire général de la Fondation Antoine de Saint-Exupéry pour la jeunesse, pour découvrir l’intemporalité du Petit Prince, qui continue d’aborder les grands enjeux d’aujourd’hui, près de huit décennies après sa première sortie.

Parmi l’ensemble de l’œuvre littéraire d’Antoine de Saint-Exupéry, quelle est la place du Petit Prince ?

La place du Petit Prince dans son œuvre est à la fois centrale et unique. C’est central parce que c’est l’œuvre la plus connue. C’est le livre le plus traduit au monde (480 langues) et le nombre d’éditions et d’exemplaires vendus dans le monde (plus de 200 millions) a été innombrable. Unique car cet objet littéraire ne ressemble pas à un roman ou au reste de son œuvre. La forme est un peu comme un conte, soi-disant pour les enfants, mais qui s’adresse en fait aux adultes (qui n’ont pas oublié leur enfance). Son succès est dû autant aux aquarelles peintes par l’auteur lui-même qu’au texte. L’auteur ne le présente pas comme son testament, mais il contient la quintessence de ses expériences sur terre et de sa philosophie. Rappelons qu’Antoine de Saint-Exupéry a très peu publié de son vivant – six livres – et qu’autant d’œuvres posthumes ont été « produites » après sa mort sur une période de 70 ans, dont La Sagesse des Sables, à partir de ses nombreux manuscrits conservés après sa disparition le 31 juillet 1944. Le Petit Prince, commandé par son éditeur américain (Antoine de Saint-Exupéry était à New York à l’époque, entre 1941 et 1943, avant de partir en guerre en Afrique du Nord), a commencé comme un beau projet pour payer les factures et est devenu, par le miracle de l’inspiration et du génie de mon grand-oncle, le plus universel, fable intemporelle et moderne, qui parle aux gens depuis près de 80 ans (1943-2023). En termes de style, et je ne parle pas des dessins, qui sont plus l’œuvre graphique d’Antoine de Saint-Exupéry que littéraire, la perfection a été atteinte, et des citations du livre ont voyagé à travers le monde : « Ce n’est qu’avec le cœur que l’on peut voir justement ; ce qui est essentiel est invisible à l’œil » ou « Pour moi, tu seras unique dans tout le monde », etc.

 

 

Pourquoi Le Petit Prince est-il devenu l’une des œuvres littéraires françaises les plus importantes au monde, traduite dans près de 500 langues et dialectes différents, et un best-seller près de 80 ans après sa première publication ?

Les raisons du succès du Petit Prince sont sa puissance et son utilité. Sa circulation était lente mais très progressive. Il y a eu trois périodes principales dans la propagation du texte. Entre 1943 et 1960, les principales langues s’en emparent, permettant à de grandes communautés linguistiques de découvrir son existence et de la partager : anglais, espagnol, portugais, Français, allemand, japonais, chinois, italien et russe. Ensuite, chaque pays avait sa propre traduction, du grec au coréen, ainsi qu’à l’arabe et au suédois entre 1960 et 1980. Puis vinrent les nombreuses langues régionales en Europe (plus de 50), en Afrique, en Inde et en Union soviétique. Enfin, depuis 1980, nous avons vu apparaître des traductions dans des langues indigènes (inuit, inca, berlinois, araméen, créole, quechua), dans des langues spécialisées (braille, volapük, espéranto) et dans des langues mortes ou imaginaires (hiéroglyphes, latin, grec ancien, klingon). Bref, tout le monde a eu accès à l’œuvre et le phénomène de propagation pourrait être amplifié car c’est un livre avec lequel on veut partager le plaisir de lire et ses bienfaits avec notre entourage. Le bouche à oreille a fonctionné à merveille. Le Petit Prince est un livre que vous transmettez à vos enfants, petits-enfants, amis et proches. C’est d’abord et avant tout un livre qui console la perte d’un être cher ; il y a des millions de témoignages en ce sens. C’est aussi un guide et un manuel de survie dans ce monde absurde (au sens camusien du terme) pour ceux qui doutent ou s’interrogent sur le sens de la vie, de la mort et des relations entre les individus. C’est un livre ésotérique qui apporte de vraies réponses à ces questions si l’on sait lire entre les lignes. On peut parler de trois niveaux de lecture pour Le Petit Prince : celui de l’histoire, celle que l’auteur a voulu cacher dans son histoire et celle de notre interprétation. Le Petit Prince a le pouvoir de la séduction poétique, de l’enchantement et de la guérison. Il a le pouvoir de nous apporter sérénité et espoir. Il est d’une utilité capitale pour chacun d’entre nous. Par conséquent, il est utile et conseillé de le relire fréquemment.

Qu’est-ce que cela signifie pour la famille d’Antoine de Saint-Exupéry d’avoir enfin le manuscrit original et les aquarelles du Petit Prince en France ?

La possibilité d’exposer le manuscrit original en France est une immense satisfaction et une joie pour nous. Tout d’abord, car 79 ans plus tard et connaissant l’incroyable succès de cette œuvre, il est temps que la France s’y intéresse et rende hommage à la fois à l’auteur et à l’homme Saint-Exupéry. La découverte des aquarelles originales du Petit Prince (pour la première fois au monde) dans l’exposition du Musée des Arts Décoratifs sera un moment d’une intensité émotionnelle fantastique pour le public. L’examen des pages du manuscrit original de la Morgan Library est fascinant. Nous découvrons de nouvelles planètes qui n’étaient pas incluses dans le livre ! Ainsi, nous pourrons partager et communier avec le public Français autour de cette œuvre unique, mais aussi découvrir la genèse de l’œuvre et rappeler la vie d’Antoine de Saint-Exupéry, une vie d’engagement au service des valeurs humanistes et positives. Il était à la fois un homme simple, un héros et un visionnaire.

Comment expliquez-vous que Saint-Exupéry ait été à la fois un homme d’action et un homme de lettres ? Est-il rare qu’une personne soit reconnue dans les deux domaines ?

Joseph Kessel a dit que parmi tous les hommes et les femmes qu’il avait rencontrés dans sa vie (et il y en avait des milliers !), un seul était 100% écrivain et 100% homme d’action à ses yeux. C’était Saint-Exupéry. Il entendait par là que cette qualité est extrêmement rare et que Saint-Ex excellait dans les deux domaines sans effort parce que l’action nourrissait sa réflexion, qui nourrissait son écriture. Saint-Ex cessa de publier des romans entre 1932 et 1938 parce que certains de ses collègues pilotes l’avaient traité d’intellectuel et que sa vie était devenue erratique. À la fin de sa vie, il est devenu un véritable philosophe, et l’action est devenue une justification pour son écriture de La Sagesse des Sables. En effet, l’action n’avait qu’une seule vertu pour lui (il était le pilote le plus âgé de la guerre à 44 ans et ne volait qu’à cause de la protection qui lui avait été accordée par le président américain) : celle de le blanchir de toute accusation de lâcheté. Il avait atteint le stade de la sagesse, fruit de l’expérience vécue, où l’élévation de l’âme devient plus importante que l’action pure afin d’interagir avec son environnement. Cette époque des 20ième siècle fournit un certain nombre d’exemples du même type d’homme plongé dans l’action et trouvant l’inspiration pour écrire: François Mauriac, Paul Morand, Curzio Malaparte ou Joseph Kessel. Il y avait une recherche d’authenticité et d’inspiration de la vie réelle, mais aussi de la morale de l’écriture. On avait le droit d’écrire ou de témoigner si l’on avait goûté à l’action et à la vérité de l’expérience, même s’il fallait payer cher pour ce droit. C’est aussi que ce type d’écrivain n’a pas écrit sur lui-même mais sur les autres. Son travail n’était pas égocentrique mais ouvert aux autres et au monde.

 

 

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