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Chez Jeannette Fleurs

Poussez la porte et entrez donc dans le blog culturel de Liliane Langellier. Plus de 1.500 articles.

Vichy n'a pas sauvé les Juifs. Décryptage par l'historienne Annette Wieviorka.

« Vichy a protégé les Juifs français et donné les Juifs étrangers » (Éric Zemmour, le 26 septembre 2021 dans Le Grand Rendez-vous sur Europe 1*).


Décryptage par l'historienne Annette Wieviorka.

 

Depuis le 10 juillet 1940, ceux qui sont à la tête de l’État français, né de la défaite, ont choisi la collaboration dans la perspective d’intégrer la France dans l’Europe de Hitler. Ils manifestent immédiatement un antisémitisme, qui prolonge celui des années 1930 tout en innovant et en en faisant pour la première (et la dernière ?) fois une politique d’État.

Dès juillet 1940, des « lois » (nous mettons des guillemets car elles émanent du seul gouvernement, les assemblées législatives n’étant plus réunies) s’attaquent aux Français de fraiche date, englobant ceux d’entre eux qui sont juifs :

- La « loi » du 17 juillet 1940 limite aux citoyens nés de père français l’accès aux emplois dans les administrations publiques ;

- Celle du 22 juillet 1940 institue une commission des dénaturalisations d’après 1927 ;

 Le 27 août, sur proposition du très antisémite garde des sceaux Raphael Alibert, le décret-loi Marchandeau du 21 avril 1939 qui, le premier, fait de l’injure raciste un délit intégré dans la grande loi sur la presse de 1881, est supprimé. Dès lors, l’injure antisémite peut à nouveau s’étaler dans la presse. Elle n’épargne guère les hommes politiques arrêtés dans cette même période : Léon Blum, George Mandel, et particulièrement Jean Zay sur lequel les antisémites s’acharnent. Les deux derniers le paient de leur vie, assassinés en 1944 par la Milice.

- Le 7 octobre 1940, abrogation du décret Crémieux de 1870 qui faisait des Juifs d’Algérie des Français. Ils redeviennent des « indigènes ».

Se détachent deux grandes « lois » qui font basculer ceux qui sont désignés comme juifs (on dirait aujourd’hui « racisés ») dans une sous-catégorie de citoyens et dans la précarité.

La loi portant statut des Juifs

La première est la loi portant statut des Juifs qui est adoptée en conseil des ministres le 3 octobre 1940 et promulguée au Journal officiel le 18 octobre 1940. Elle définit d’abord qui est de « race juive », et égrène la liste des professions désormais interdites aux Juifs ainsi définis : ils ne peuvent plus être membre d’un gouvernement, officier, magistrats diplomate, enseignants, fonctionnaires de police, journalistes, comédiens. Etc. Ce sont donc les Français désignés ainsi comme juifs qui sont visés, les étrangers n’exerçant généralement pas ces professions. D’autres professions ou fonctions leur seront interdites par des décrets ultérieurs.

Le sénateur Pierre Masse, qui a voté les pleins pouvoirs à Pétain, et dont la judéité est un simple souvenir, écrit au maréchal Pétain : « J’ai lu le décret qui déclare que les Israélites ne peuvent plus être officiers, même ceux d’ascendance strictement française. Je vous serai obligé de me faire dire si je dois retirer ses galons à mon frère, sous-lieutenant du 36e régiment d’infanterie, tué à Douaumont en avril 1916, à mon gendre, sous-lieutenant au 14e régiment de dragons, tué en Belgique en mai 1940, à mon neveu J.-P Massé, lieutenant au 3e colonial, tué à Rethel en mai 1940 ? Puis-je laisser à mon frère la médaille militaire, gagnée à Neuville-Saint-Vaast avec laquelle je l’ai enseveli ? Mon fils Jacques, sous-lieutenant au 62e bataillon de chasseurs alpins, blessé à Soupir en juin 1940, peut-il conserver son galon ? Suis-je enfin assuré qu’on ne retirera pas rétroactivement la médaille de Sainte-Hélène à mon arrière-grand-père ? Je tiens à me conformer aux lois de mon pays, même quand elles sont dictées par l’envahisseur. »

Pierre Masse ici commet une erreur : le statut des Juifs est de la seule initiative vichyssoise sans intervention allemande. Arrêté sous ordre des occupants allemands le 21 août 1941 avec d’autres avocats aussi français que lui par la police française, Pierre Masse est déporté vers Auschwitz le 30 septembre 1942. Il ne survivra pas.

Dans son journal intime, Lucien Vidal-Naquet, le père de l’historien Pierre Vidal-Naquet, désigné comme juif par le statut, exclu du barreau en mai 1942, écrit : « C’est ainsi que je ne suis plus qu’un demi-citoyen sous le sol même où je suis né et où dorment les miens. C’est ainsi que j’ai perdu le droit d’exercer la profession qui fut celle de mon père, et que se posera pour mes enfants la question de savoir à quelle activité ils auront droit de se livrer. Je ressens comme français l’injure qui m’est faite comme juif. J’étais si fier de mon pays ! »

Lucien Vidal-Naquet et son épouse, Marguerite, seront arrêtés à Marseille par les Allemands, déportés en mai 1944. Ils ne reviendront pas.

La loi d'« aryanisation »

La seconde grande « loi » qui touche les Français juifs est la loi d’« aryanisation » de juillet 1941. Ce terme de la langue du IIIe Reich désigne le fait de transférer les biens appartenant à des Juifs à des « aryens ». Elle est mise en œuvre par le Commissariat général aux questions juives, créé en mars 1941, un véritable ministère en charge de l’antisémitisme Si elle touche tous les Juifs, ceux qui possèdent des grandes entreprises comme les Galeries Lafayette sont particulièrement visés. Elle précipite dans la précarité l’ensemble des Juifs de France.

Ces années 1940 et 1941 marquent « le temps des décrets » (selon l’expression d’Edgar Faure à Nuremberg). Plus de deux cents, « lois » de Vichy valables pour tout le territoire et ordonnances émises par le gouvernement militaire de l’occupant pour la seule zone occupée. Ces dernières sont mises en application par l’administration de l’État français. Un seul exemple : le recensement. Il est décidé par l’ordonnance allemande du 27 septembre 1940, valable pour la seule zone occupée. Il est organisé par les préfectures des départements de zone occupée et pour le département de la Seine où réside l’immense majorité des Juifs par le service des étrangers de la préfecture de police qui tient ensuite les fichiers des Juifs : un fichier général, quatre fichiers thématiques (par nationalité, par adresses, par professions, et pour les chefs de famille par quartiers). En juin 1941, Vichy organise son propre recensement. Comme toutes les mesures prises par Vichy, il est organisé pour tout le territoire.

Nous connaissons la fin de l’histoire, et nous savons que ces fichiers seront un des outils qui permettra les arrestations de Juifs et leur déportation. Il faut garder à l’esprit qu’en 1940 et probablement jusqu’en octobre 1941 (la date reste sujette à discussion), les Nazis n’ont pas encore opté pour la « solution finale », définie comme l’éradication de tous les Juifs d’Europe.

Quand viendra le « temps des rafles » (toujours selon d’Edgar Faure) et des déportations, Vichy tentera-t-il de sauver les Français juifs qu’il avait définis, fichés, spoliés ? 75% des Juifs de France ont survécu à la guerre, une proportion bien supérieure à ce qui se passe en Pologne, aux Pays-Bas ou en Hongrie.

La question cependant ne se pose pas en ces termes. Pour manifester sa souveraineté sur tout le territoire, Vichy propose que, pour la rafle des 16 et 17 juillet 1942, entrée dans l’histoire comme celle du Vél d’Hiv sa police, et sa police seule, arrête les Juifs, étrangers ou apatrides. Sur les 74 000 Juifs déportés [cf. Serge Klarsfeld] depuis la France, quelque 50 000 étaient étrangers et 24 000 français. Mais il n’y a pas de marchandage du type : « Je vous donne les étrangers ; vous épargnez les Français. » Vichy n’est guère scrupuleux sur la qualité de Français : la plupart des 4 000 enfants arrêtés, étaient pour la plupart français par leur naissance. Aucun n’est revenu.

Oui, les Français juifs ont mieux survécu que les étrangers, aussi parce qu’ils parlaient la langue, avaient des copains d’école, de régiment, de travail, et parfois des ressources financières. Surtout parce que fin 1942, le vent a tourné. L’opinion publique dont Vichy était informé par les rapports des préfets n’a apprécié ni le port de l’étoile jaune en zone occupée, ni les rafles de juillet et août 1942. Les églises, protestantes et catholiques, ont protesté. Avec le débarquement en Afrique du Nord et Stalingrad, la victoire de l’Allemagne ne semble plus inéluctable. Mais les forces de l’ordre ont continué, au moins jusqu’en 1943, à livrer les Juifs, français ou étrangers, que réclamaient les Allemands, et surtout, la Milice a agi avec une particulière brutalité. Le 10 janvier 1944, la Milice de Touvier assassinait Hélène et Victor Basch.

Annette Wieviorka

Note
Le Grand Rendez-vous du 26 septembre 2021 sur Europe 1 (citation à la 34e minute et 54 secondes).

Pour en savoir plus
Serge Klarsfeld, La Shoah en France, le calendrier des déportations (septembre 1942-août 1944) , 4 tomes, Fayard, 2001.

Laurent Joly, L'État contre les juifs : Vichy, les nazis et la persécution antisémite, Grasset, 2018.

Laurent Joly, La falsification de l’histoire. Éric Zemmour, l'extrême droite, Vichy et les Juifs, Grasset, 2022.

Xaxier Mauduit consacre du 2 au 4 novembre 2021, 3 émissions du Cours de l'histoire sur France Culture à Pétain, général, maréchal et traître. Avec Christophe Bourseiller, Stéphanie Courouble Share, Laurent Joly, Audrey Mallet, Olivier Wieviorka.

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