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Chez Jeannette Fleurs

Poussez la porte et entrez donc dans le blog culturel de Liliane Langellier. Plus de 1.500 articles.

Molière. Le film d'Ariane Mnouchkine. 1978...

L’argument : Comment un petit garçon né en 1622 d’un père tapissier et d’une tendre mère qu’il perdra trop tôt, deviendra un acteur prodigieux et auteur universel. Le film relate la vie de Molière, d’une enfance modeste à la gloire royale, en passant par l’expérience de l’Illustre Théâtre et ses amours avec Madeleine et Armande Béjart.

Notre avis : Coproduit par Claude Lelouch, la chaîne publique Antenne 2 et la RAI, renfloué par Alexandre Mnouchkine, le père de la réalisatrice, lorsque le budget fut dépassé, Molière est un film-fleuve en deux époques, sorti en salles en 1978, et feuilleton télévisé de quatre épisodes trois ans plus tard. À l’exception d’une collaboration au scénario de L’homme de Rio et d’un documentaire sur son spectacle 1789, Ariane Mnouchkine n’avait jamais œuvré pour le cinéma.

L’équipe artistique et technique de Molière se compose de sa troupe du Théâtre du Soleil, de professionnels du cinéma et de comédiens familiers des planches. On reconnaîtra ainsi Jean Dasté (le marinier de L’atalante), dans le rôle du grand-père de Molière, ou bien encore Roger Planchon (Colbert) et Daniel Mesguich (Monsieur, frère du roi). Ariane Mnouchkine tenait à ce mélange de personnalités issues des planches et du 7e art et qui avait permis un apprentissage réciproque de technologies et de démarches esthétiques. Tourné à la Cartoucherie de Vincennes, transformé en gigantesque studio hollywoodien, dans les décors naturels du Larzac et dans ceux du château de Versailles, le film bénéficia de conditions de production exceptionnelles.

Mnouchkine a voulu dresser un portrait dépoussiéré de Molière, loin d’une imagerie d’Épinal et de la vision académique de type « Lagarde et Michard ». Préférant peindre l’homme dans son époque, elle s’attarde sur l’enfance et la jeunesse de l’acteur-dramaturge, et ses débuts dans l’Illustre Théâtre. Le Molière de Mnouchkine est surtout un homme de troupe, baigné dans son enfance par le théâtre de rue, scrutant de son regard les travers humains (médecins, dévots...), et choisissant sa voie par engagement. C’est un très beau film sur les rapports d’argent, d’amour et d’amitié qui peuvent exister au sein d’une communauté, mais aussi sur les relations entre l’artiste et le pouvoir. Si Molière évolue de la petite bourgeoisie à la société de cour en passant par la misère paysanne, la réalisatrice montre aussi avec acuité son environnement social. La séquence dans laquelle des campagnards affamés en viennent à demander l’aumône aux baladins puis manger leurs chevaux est significative de cette volonté d’ancrer le film dans un contexte socio-historique. Ariane Mnouchkine s’inscrit ici dans un courant des années 70 qui souhaite présenter une vision plus réaliste et moins édulcorée de l’Histoire, à l’instar de Bertrand Tavernier dans Que la fête commence.


On décèlera aussi dans ce Molière un esprit post-soixante-huitard : l’amour libre et les bains nus entre les membres de la troupe rejoignent ceux de la contre-culture hippie, la révolte des étudiants contre les autorités voulant les priver de carnaval a des relents de contestation à la Sorbonne et l’utilisation du dialecte paysan fait écho aux velléités régionalistes de cette décennie... Mais il serait réducteur de ne voir que cet aspect de l’œuvre. Molière est un film d’une imagination foisonnante qui se fiche avec bonheur des anachronismes et imprécisions, évacuant des passages-clefs de sa vie et son œuvre (Le Bourgeois gentilhomme), et préférant s’attarder sur des digressions et du superflu, contrairement aux biopics lourdingues du cinéma actuel. Le jeu de théâtre entre le petit Poquelin et son ami adolescent ou les câlins réclamés à une mère malade sont quelques uns des instants privilégiés du film, qui culmine avec la plus belle séquence de carnaval depuis Les enfants du paradis et une scène délirante de théâtre emporté par le vent...

L’alternance de spectacle baroque avec jeu d’acteurs forcé et de passages intimistes distanciés et nimbés de non-dits est ce qui fait en fin de compte le prix de Molière : le mariage contraint d’une jeune fille et d’un vieillard, une répétition en plein air entre Jean-Baptiste et Armande Béjart (Brigitte Catillon), ou la mort de Madeleine Béjart (Joséphine Derenne) sont filmés avec une maîtrise rare, un art de la contemplation synthétisant théâtralité, plan fixe et œuvre picturale. Il faut dire aussi que la mise en abyme est fascinante, l’identification de la troupe du Soleil à l’Illustre Théâtre semblant évidente.

Inconnu à l’écran, Philippe Caubère, rayonnant de jeunesse et d’une aisance de jeu, trouvait ici le rôle de cinéma de sa vie. Fraîchement accueilli au Festival de Cannes, où on lui reprocha sa longueur et son emphase (la mort de Molière, musique de Henri Purcell à l’appui), le film connut une distribution d’abord limitée puis rentra dans ses frais grâce à des projections en milieu scolaire. Les professionnels lui décerneront deux César : meilleure photo pour Bernard Zitzermann et meilleurs décors pour Guy-Claude François.

 

Le film à visionner :

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