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Chez Jeannette Fleurs

Poussez la porte et entrez donc dans le blog culturel de Liliane Langellier. Plus de 1.400 articles.

Qu'est-ce qu'une noix de prière ?

Les extérieurs des deux sphères réunies par une charnière ont été évidés et ajourés afin de présenter un décor s’inspirant de l’architecture gothique flamboyante : des motifs de remplage formant un réseau de mouchettes et rosaces aux intérieurs trilobés. Les têtes des dômes sont ornées de montures en forme de fleur, et, l’une d’elle est fixée à une chaîne finissant par un anneau afin que la noix soit portée suspendue à la ceinture. Une fois celle-ci ouverte, on découvrait à l’origine deux scènes miniatures encadrées par deux inscriptions latines (avec abréviations). La scène conservée présente une Nativité à six figures assemblées ensemble selon un procédé invisible à l’œil nu : La Vierge et Joseph entourant l’enfant Jésus, accompagnés de l’âne, du bœuf et d’un ange. Elle est entourée d’une inscription extraite de l’Évangile selon Matthieu, 2.6 : Et toi, Bethléem, terre de Juda, Tu n'es certes pas la moindre entre les principales villes de Juda. La scène manquante était illustrée par le texte tiré des Actes des Apôtres 7.59 : O seigneur Jésus Christ, reçois mon esprit.

Ce petit objet extraordinaire appartient à l’Oeuvre d’un atelier que les historiens d’art ont appelés l’atelier d’Adam Dircksz en référence à la seule œuvre signée redécouverte. L’atelier installé dans le Comté de Hollande, comme l’atteste le lieu d’origine étudié des tous premiers acquéreurs connus, s’est spécialisé dans la production de micro-sculptures en buis, des retables miniatures, chapelets et rosaires et - grande nouveauté- des noix de prière pendant une très courte période courant de 1500 à 1530.



Bien que de tailles et de formes assez uniformes, toutes les noix de prières sont originales. Elles présentent des décors extérieurs uniques, en motifs d’entrelacs ajourés inspirés de l’architecture gothique, la délicatesse de pièces d’orfèvrerie et des scènes bibliques aussi riches et détaillées qu’une enluminure. Cependant certains modèles iconographiques et certaines inscriptions sont repris d’une œuvre à l’autre : on peut ainsi rapprocher notre petite scène de Nativité à celle de la noix de prière conservée à Madrid (The Thyssen-Bornemisza, inv n°K79A). Les personnages principaux, très analogues aux nôtres, sont cependant intégrés dans une scène plus élaborée, entourée de la même inscription : Et tu Bethlee(m) terra luda neq(u)a(quam) minima es i(n) principib(us) luda ». Il semble que cet extrait de l’Évangile de saint Matthieu soit l’un des textes communément choisis par l’atelier pour accompagner les scènes de Nativité comme on peut le voir sur d’autres œuvres.

Ces inscriptions latines servent de légendes aux scènes avec lesquelles elles interagissent comme aide- mémoire, pour une expérience dévotionnelle complète. Si texte et image sont associés de manière codifiée, il est alors peut-être possible d’identifier le sujet de la scène manquante qui était encadrée de l’inscription issue de l’Actes des Apôtres encore visible : O Domine Jesu Christe suscipe spiritum meum.

Cette légende écrite avec de nombreuses abréviations décore en effet une autre noix de prière conservée au Metropolitan Museum of Art (répertoriée N°8 du catalogue, n°inv 17.190.458a, b). Elle borde là une scène de Lamentation du Christ qui fait face à une Vierge à l’enfant accompagnée d’une commanditaire. Cette supposition d’une combinaison scène de Nativité /scène de Déploration pour décorer notre œuvre répond à la fonction même de notre objet. Il remplace ou complète le rosaire. Sous forme de chapelet cet usage dévotionnel qui se diffuse largement à la fin du Moyen Age consiste en la récitation de prières adressées à la Vierge Marie. D’un point de vue visuel, cette coutume des images se référant à la Vie de la Vierge et à la Vie du Christ.

 


La grande inventivité et la haute technicité de cet atelier font parfaitement écho aux autres innovations techniques et artistiques développées dans les anciens Pays-Bas bourguignons qui ont contribué à soutenir les nouvelles aspirations religieuses des élites, plus personnelles et plus individualisées (ouvrages imprimés, gravures, peintures à l’huile).

Avec ses noix de chapelets et ses autres micro-sculptures, l’atelier d’Adam Dircksz a su créer en exclusivité des objets rares et prisés car ils ne répondaient pas tant aux attentes dévotionnelles quotidiennes des élites, qu’à leurs fortes demandes d’objets de luxe, véritables « marqueurs sociaux » symbolisant pouvoir, puissance et bon goût.

L’enthousiasme sans bornes des commanditaires de l’époque puis des générations successives de collectionneurs -et notamment aux XIXème et XXème siècles, des collectionneurs d’art médiéval européens et américains les plus réputés- repose autant sur la richesse de la narration de ces mini- scènes religieuses, que sur la complexité extraordinaire de la conception de cette production sans précédent et sans successeur.

Lors de la vaste étude menée dans les années 2010 et à l’occasion de la première exposition tenue au Rikjsmuseum à Amsterdam en 2017 rassemblant une majorité des œuvres connues, cent-trente-cinq œuvres produites par l’atelier d’Adam Dircksz ont été recensées. Parmi elles, soixante-cinq noix de prières. C’est pour dire l’importance de la découverte de cette œuvre de dévotion et de collection dont la rareté se perpétue de nos jours.

 

Le Louvre en possède un modèle. La noix de prière s’ouvre en deux parties. Sur les hémisphères, une citation de l’Ecclésiaste en latin. On peut notamment y lire : « Levez-vous, les morts ! Venez au jugement ! Venez, vous les bénis, et allez-vous-en, vous les maudits ! »

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