Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Chez Jeannette Fleurs

Poussez la porte et entrez donc dans le blog culturel de Liliane Langellier. Plus de 1.500 articles.

L'écrivain Colette et Noël...

Ô tous les souvenirs d’hivers, tous les noëls de mon enfance, que cette rêverie de Noël vous rende à moi !

"Vade retro, suggestions de pénuries ! Ouvrons résolument un autre trésor, tout aussi imaginaire. Du moins celui-ci déborde de neige pure, de noirs sapins accablés de blanc, il s’éclaire de feux rougeoyants, de revenants fidèles, et de la fleur dont Noël a fait sa rose qui brave décembre, la fleur nommée ellébore... Ouvrons, tout grand, nos souvenirs."

(Colette, Belles saisons, posthume 1955)

 

Les Noëls de son enfance bourguignonne étaient sans Dieu et sans fortune. Dans la maison de Colette, à Saint-Sauveur-en-Puisaye, on n'installait pas de crèche, on n'attendait pas la messe de minuit, on ne décorait pas de sapin, et les seuls cadeaux étaient souvent de simples mandarines «en chemise d'argent».

Et pourtant, comme elle les a aimées, comme elle les a regrettées, comme elle les a bien célébrées, ces veillées païennes du 24 décembre où la fillette faisait réchauffer dans l'âtre ses sabots au nez pointu, honorait les chiens et les chats, ces dieux familiers, et partageait avec sa famille le gâteau arrosé de rhum et le «vieux frontignan décoloré».

[Jérôme Garcin]

“Il était bien rare que Sido n’eût pas trouvé dans le jardin, vivaces, épanouies sous la neige, les fleurs de l’ellébore que nous appelions rose de Noël. En bouquet au centre de la table, leurs boutons clos, ovales, violentés par la chaleur du beau feu, s’ouvraient avec une cascade mécanique qui étonnait les chats et que je guettais comme eux. Nous n’avions ni boudin noir, ni boudin blanc, ni dinde aux marrons, mais les marrons seulement, bouillis et rôtis, et le chef-d’œuvre de Sido, un pudding blanc, clouté des trois espèces de raisins – Smyrne, Malaga, Corinthe –, truffé de melon confit, de cédrat en lamelles, d’orange en petits dés. Sur les flancs du gâteau, ma mère versait une brûlante sauce de confiture d’abricots dilués dans le rhum et le cognac, dont je me grisais sans qu’il y parût...”

(Colette, Cadeaux de Noël, éd. de l’Herne)

 

"L’aimez-vous au balcon ? L’aimez-vous aux tisons ? L’aimez-vous humide et doux, gris-bleu comme le ramier, ou glacial comme un sorbet ? Ne le voulez-vous pas blanc, d’un blanc sourd, épais, ramillé de noir ? Je parle de Noël, naturellement. Faites attention que votre vœu reporte presque toujours sur Pâques ses conséquences, que Pâques est aux tisons si Noël est au balcon. Si vous le préférez au balcon, c’est-à-dire chargé d’une douce et menteuse promesse de printemps, Pâques aigre et pinçant vous punira... Nous verrons bien. Fêtons Noël comme il viendra, et ne ronchonnons pas. L’essentiel est de le fêter. La « fête » est un état d’esprit qui se nourrit de symboles, et aux symboles nous ajouterons ce dessert doux-amer : la poignante, l’impérissable saveur du souvenir."

(Colette, Cadeaux de Noël)

 

« Je n’ai jamais eu, dans mon enfance, de soulier de Noël. Cela me fait un peu de peine à présent, mais, dans ce temps-là, je n’y pensais pas. Je suis l’enfant d’un pays très « mal pensant », où les gobettes et les gamins, mécréants, eussent dit au petit Jésus en personne, descendu lumineux et blanc par la cheminée :

- Attends ta mère, qu’elle te fichera une bonne taraudée pour t’apprend’ à sortir tout nu en chemise !

Le soir de Noël je quittais mes sabots trempés de neige, et je les portais, comme les autres soirs, dans la cuisine, sur le fourneau tiède, où ils séchaient jusqu’au matin. Maintenant que je vieillis, il me vient un regret tardif, hors de saison – fleur romanesque, bouquet sentimental et démodé – le regret d’une foi que je n’ai pas eue…

Non, je n’ai pas connu les souliers de Noël. Par-dessus mes chaussons de laine, je remettais mes sabots au nez pointu, sans regarder, au matin de la nuit miraculeuse, s’ils gardaient la trace dorée, le givre diamanté d’un effleurement divin… Ils avaient ce matin-là, leur museau noir et ciré, leur bricole souple comme d’habitude… Comme d’habitude, ils claquaient sous mon pas vif et autoritaire, en trottant dans la neige, et glissaient sur les patinoires miroitantes, le long du mur de l’école… Ils m’annonçaient de loin, quand je revenais vers midi à la maison, sabotant et gambadant sur les pavés inégaux, sur les têtes-de-chat qui rendent si dangereuses les ruelles de ma petite ville… Je revenais toute violette de froid, essoufflée de m’être battue et roulée dans la neige fraîche, le capuchon de travers, les mains rouges sous les mitaines tricotées…

- Colette, tes sabots !

La voix de ma mère me rappelait à l’ordre, au moment de franchir le seuil de la salle à manger. Docile, j’entrais sur mes chaussons muets, et, jusqu’à l’heure où l’attrait de la neige, la folie du jeu m’entraînaient de nouveau, mes sabots m’attendaient dans le corridor, couplés, pointus, avec l’air patient de deux rats noirs, guettant museau contre museau… Que de fois ils m’ont attendue, sournois, complices, jusqu’au moment de la récréation défendue !…

À cinq heures, en décembre, sous le ciel presque noir, la neige est bleue. Contre la fenêtre, cachée sous le rideau de mousseline, je regardais la rue. Je savais que, sur une placette écartée, se nouait une ronde silencieuse, frénétique de gamines déchaînées, qui s’échappaient tous les soirs pour le plaisir intense de se rouler dans la neige, s’y colleter, s’y ensevelir, et rentrer vers six heures, mouillées, cafardes, risquant la gifle ou la fessée… Un nocturne diablotin me tirait par la manche, et je le suivais bientôt, mes sabots dans la main… Dehors, mes yeux habitués à la nuit, distinguaient d’autres ombres enfantines, portant à la main leurs sabots, légères, démoniaques, comme de jeunes chattes du sabbat, grisées par la bise d’est et la neige volante… Crépuscules d’hiver, lampe rouge dans la nuit, vent âpre qui se lève après la chute du jour – jardin deviné dans l’air noir, rapetissé, étouffé de neige, sapins accablés qui laissiez, d’heure en heure, glisser en avalanches le fardeau de vos bras, coups d’éventail de passereaux effarés, et leurs jeux inquiets, leur coucher dans une poudre de cristal ténue, irisée comme la brume d’un jet d’eau…

Ô tous les souvenirs d’hivers, tous les noëls de mon enfance, que cette rêverie de Noël vous rende à moi ! Que mes souvenirs, avec une chute molle et silencieuse de pétales, viennent un à un remplir cette mule étroite, tombée de mon pied nu, devant un feu échevelé où ressuscite et se consume l’image d’une enfant fraîche et saine, en tablier d’escot noir, hâlée de froid, roussie de soleil, les pieds impatients dans ses sabots de frêne noirci, et qui ne connut pas les sabots de Noël !… »

  • Prix : 15 €
  • Éditeur ‏ : ‎ Herne; Illustrated édition (11 novembre 2015)
  • Langue ‏ : ‎ Français
  • Broché ‏ : ‎ 148 pages
  •  

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article