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Chez Jeannette Fleurs

Poussez la porte pour le blog culturel de Liliane Langellier. Plus de 1.400 articles.

Jean Bouquin, l’ex-tailleur des sixties...

Saint-Tropez, 1964. Dans sa boutique-atelier, Jean Bouquin voit arriver Bardot, qui le propulse couturier des stars. Sept ans plus tard, il change radicalement de vie. Il aide des jeunes en difficulté, soutient la campagne de Mitterrand en 1974 puis ouvre le Théâtre Déjazet à Paris… où il officie toujours.

Pour le rencontrer, c’était tout simple, il suffisait de pousser la porte du Théâtre Dejazet, cette salle historique coincée entre deux restos, au début du boulevard du Temple, à Paris ; au bout du long couloir, il trône au comptoir d’accueil, renseigne les spectateurs potentiels, se penche sur une imposante paperasserie. Crinière blanche, silhouette massive, Jean Bouquin est là depuis quarante ans : peu de gens se doutent qu’il a eu plusieurs vies, dont celle de couturier star de la « jet-set » des années 60, que son histoire colle à celle du pays, des rêves de l’après-guerre au « boom » économique, du pur artisanat aux « industries du luxe » ; peu de gens savent qu’il est le propriétaire des lieux, rachetés en 1976 – de ses « années mode », il ne lui reste aucun vêtement mais, tout de même, de l’immobilier… On ne lui donnerait pas, non plus, ses 80 ans.

« J’ai travaillé dans la mode, parce que je n’avais pas été photographe ou horticulteur », raconte-t-il, entamant un flot ininterrompu de souvenirs ultra précis. Avant d’arriver à Saint-Tropez – le sommet de sa gloire –, on est encore rue du Pont-aux-Choux, 3e arrondissement de Paris. Sa mère y est blanchisseuse, faisant vivre la famille depuis que son père, de santé fragile, ne peut plus exercer son métier de photographe. Il se souvient du lieu : les ouvrières alignées, le « coq », ce poêle sur lequel on pose les fers à repasser pour les chauffer, le charbon qu’il faut aller chercher à la cave et lui qui fait ses devoirs sur un coin de table. « Cela ressemblait encore aux blanchisseuses peintes par Degas. » Jean a 14 ans en 1950, l’année de son « certif » et de son brevet de 50 mètres nage libre – ça peut toujours servir. Pas question de continuer l’école, c’est l’heure de l’apprentissage. La France d’avant.

« Ma mère me dit : qu’est-ce que tu veux faire ? Deux ans plus tôt, j’aurais dit pâtissier ou charcutier, parce qu’on rêvait surtout de ne manquer de rien après les privations de la guerre. Mais je lui réponds photographe, comme mon père. Alors cette femme qui ne savait ni lire ni écrire – dès que j’ai eu 9 ans, c’est moi qui lui ai fait sa comptabilité – file chez la « bougnate » en face, la seule de la rue qui avait le téléphone. On cherche dans l’annuaire le numéro d’une école de photographie. Au bout du fil, on répond très gentiment qu’il faut les deux bacs. Donc, c’est impossible. Elle revient me voir : “J’aime bien les fleurs”, lui dis-je. Retour chez la bougnate, coup de fil à une école d’horticulture, même réponse. Ma mère ne lâche pas l’affaire, apprend je ne sais comment qu’on peut voir un conseiller d’orientation à la mairie. Pourquoi dans son bureau ai-je parlé vêtements, confection ? Me voilà dans une école à Saint-Mandé : les garçons apprennent “l’homme” – comprenez la confection pour homme –, les filles, “la femme”. Je sais fabriquer une paire de chaussures, un pantalon, une chemise, un chapeau. J’apprends les étoffes : c’est ce qui me permettra de réussir, de refuser les chemises en nylon qu’on n’a pas besoin de repasser, de privilégier les matières nobles. »

Mais l’époque a préparé une épreuve peu sympathique sur le chemin de l’âge adulte. Après avoir enchaîné quelques stages en boutique, notre jeune homme a 20 ans, l’âge du service militaire. Ces années-là, celui-ci a pris ses quartiers plein sud. Et voilà le 2e classe Bouquin traversant la Méditerranée, direction l’Algérie.

« Comment c’était ? Impossible. Moi, j’étais de gauche, antimilitariste, mais je n’allais tout de même pas déserter pour me retrouver en prison. Me voilà en Kabylie, à la poursuite d’Amirouche [l’un des plus coriaces chefs de guerre du FLN, ndlr]. Premier soir, on est attaqués : on n’a rien, même pas encore nos fusils, on se cache sous la paille… On passe ensuite des semaines à monter et descendre des pitons rocheux, je suis malade toutes les nuits, on est attaqués dès qu’on descend. Au bout de trois mois, j’ai compris qu’il fallait que je me tire de là : j’étais allé rendre visite à l’hôpital à un camarade blessé, il pouvait à peine parler, une épave… » Avec le même mélange d’intelligence pratique et de chance qui ne le quittera jamais, Jean Bouquin résout de se marier pour rentrer en France, puis feint la dépression, avant de finir comme infirmier au Val-de-Grâce. Fin 58, l’armée le lâche. « Par bonheur, je n’ai pas tiré un coup de feu. Même en l’air, de peur que la balle retombe mal… »

C’est le moment où la société réclame des confectionneurs, des habilleurs, des inventeurs de forme. Bientôt les « baby-boomers » formeront la jeunesse – ce nouveau concept ; bientôt l’habit fera le moine, ou le dandy ; bientôt toutes les extravagances – yé-yé, hippies, etc. – seront permises. Au fil de ses différents emplois, Jean Bouquin affine ses qualités : il capte le moment, sait ce qui plaît, choisit ses modèles avec soin – notamment chez les Italiens : Pancaldi, Rossetti, Brioni –, travaille infatigablement. C’est lui qui lance vers le succès les frères Renoma – de leur vrai nom Krzepicki : des tailleurs juifs de la rue Notre-Dame-de-Nazareth qui se sont installés rue de la Pompe pour habiller « la bande du Drugstore » et les lycéens fortunés de Jeanson de Sailly. Mais il rêve d’un endroit à lui, loin de Paris.

Avril 1964, il file à Saint-Tropez, qu’il ne connaît pas, mais « dont tous les journaux parlent depuis Et Dieu créa la femme ». Le village de pêcheurs est en train de se transformer en havre du luxe : Bouquin y loue un hangar à bateaux, transformé en boutique. On le prévient : c’est une partie du port encore en sommeil, près de la jetée, un coin de drague homo. Mais il y a Les Mouscardins, le seul restaurant étoilé de la ville. « Les boutiques fermaient toutes l’après-midi, à l’heure où on part à la plage et le soir. Moi, je restais ouvert de 8 heures à 3 heures du matin, et je ne suis jamais allé à la plage ! Les gens riches sortaient du restaurant, passaient devant chez moi, celui qui n’avait pas payé l’addition offrait des cachemires aux femmes de ses amis, et ainsi de suite. »

Jean Bouquin fait fortune : il met de côté « chaque jour, dans une boîte à chaussures, 1 million » – en anciens francs, suppose-t-on, soit à peu près 10 000 euros aujourd’hui. Il est devenu un personnage public : un grand gaillard pieds nus dans ses chaussures, à la tignasse brune, jamais coiffée. On parle de lui dans les journaux, notamment dans les chroniques mondaines – « au point qu’on devient un peu imbuvable, à force d’acheter les journaux pour voir si on y est. Parce qu’il n’est pas question de ne pas y être un seul jour. » Et puis il envoie tout balader. « J’étais en train de couper du tissu, la radio allumée. Un type interviewe Pierre Balmain. “Alors, maître…” – les couturiers, c’est ridicule, on les appelle “maître” – “… comment voyez-vous la femme cette année ? » Long silence. J’arrête de couper, ciseau en l’air. Il va le dire, oui ou non… ? Enfin Balmain reprend : “Cette année, je vois la femme... en jaune. » Je fulmine : quoi, dans vingt ans je dirai des conneries pareilles ? il faut que j’arrête au plus vite… » Le 31 juillet 1971, le jour de ses 35 ans, Jean Bouquin ferme toutes ses boutiques – pas de soldes, il donne les vêtements qu’il a en stock.

C’est un mélange d’orgueil (« quitter la mode avant d’être démodé ») et d’instinct : « Je voyais un monde se casser la gueule, la drogue tuer toute une génération. » Il crée d’ailleurs un lieu de vie pour jeunes en difficulté, sur ses terres d’Auvers-sur-Oise où il a imaginé, l’été 71, un Woodstock français, dont la pluie a noyé la sono et le rêve… D’autres activités se succèdent : il rameute les artistes – Jacques Higelin et Catherine Lara, en tournée à travers la France – pour soutenir la candidature Mitterrand à la présidentielle de 1974. Rêve d’un film où il moquerait Giscard d’Estaing s’invitant chez le peuple : Zouc et Coluche auraient joué les Français moyens. Rachète une salle rue Campagne-Première, puis le Dejazet pour Coluche, dont il fait, d’abord, un cinéma non-stop où des films sont projetés à toute heure du jour et de la nuit. Ce Dejazet à qui il a confié la programmation de la saison à Jean-Louis Martinelli, l’ex-patron des Amandiers de Nanterre – et la liste des spectacles ne déparerait pas un théâtre public… Des regrets ? « Non », répond-il. Avant de se reprendre : « Une chose me manque. Je vois qu’ils ont rouvert Bouchara [enseigne historique de tissus qui rouvre des magasins en nom propre, ndlr]. Si j’y allais, si je touchais les étoffes, ça me rendrait malheureux. Donnez-moi des tissus, je sais comment fabriquer quelque chose de beau, je sais ce qui pourrait marcher. » Pour un peu, on lui commanderait un costume…

 

P.S. 31 juillet 1971. Lors de mon mariage, Philippe Morand, mon témoin, portait une tunique Jean Bouquin.

 

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