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Chez Jeannette Fleurs

Poussez la porte et entrez donc dans le blog culturel de Liliane Langellier. Plus de 1.400 articles.

Georges Simenon. L'homme aux dix mille femmes...

Écriture et sexe: les deux obsessions de Simenon. Il avoue 10 000 aventures féminines. Autre bilan: deux mariages ratés, le suicide de sa fille, bonheur et tendresse découverts à l'automne de sa vie. Et partout en filigrane: la mère du romancier.

Alors qu'il s'entretient, en 1977, avec le cinéaste italien Federico Fellini, Georges Simenon lâche: «Vous savez, Fellini, je crois que, dans ma vie, j'ai été plus Casanova que vous! J'ai fait le calcul, il y a un an ou deux. J'ai eu 10 000 femmes depuis l'âge de 13 ans et demi. Ce n'était pas du tout un vice. Je n'ai aucun vice sexuel, mais j'avais besoin de communiquer. Et même les 8000 prostituées qu'il faut compter parmi les 10 000, c'étaient des êtres humains, des êtres humains femelles. J'aurais voulu connaître toutes les femelles. Malheureusement, à cause de mes mariages, je ne pouvais avoir de véritables aventures. Ce que j'ai pu faire l'amour entre deux portes dans ma vie, c'est invraisemblable.»

D'aucuns, tel l'écrivain britannique Fenton Bresler (L'Énigme Georges Simenon, Éd. Balland), ont cru voir dans les rapports difficiles que Simenon a entretenus avec sa mère l'origine de cette libido effrénée. Régine Renchon, dite Tigy, la première épouse, explique: «Dans ses livres, vous ne trouverez que deux sortes de femmes, les prostituées et les femmes au grand coeur qui sont probablement veuves, des personnages comme sa mère. Simenon peut avoir connu des milliers de femmes, comme il dit, mais je ne crois pas qu'il connaisse "une" femme. Je crois qu'il a été très influencé par sa mère et pour lui c'est elle qui représente les femmes... quand ce n'est pas une prostituée.»

Il suffit de lire la bouleversante Lettre à ma mère, publiée en 1974, pour comprendre la situation: «Nous ne nous sommes jamais aimés de ton vivant, tu le sais bien. Tous les deux nous avons fait semblant. [...] je me demande si tu ne m'as jamais pris sur tes genoux. En tout cas, cela n'a pas laissé de traces, ce qui signifie que ce n'est pas arrivé souvent. [...] Lors d'un de mes rares voyages à Liège, tu m'as regardé longuement avec une attitude soutenue, et tu as prononcé cette phrase que je n'ai pas pu oublier: — Comme c'est dommage, Georges, que c'est Christian qui soit mort. Cela ne voulait-il pas dire que, dans ton esprit, selon ton coeur, c'est moi qui aurais dû partir le premier? [...] Vois-tu, mère, tu es un être des plus complexes que j'aie rencontrés.»

Dans son analyse de «l'univers Simenon», le professeur Maurice Piron constate: «Le rôle de la femme est déterminant dans le réseau des rapports humains. Ici encore, par le répertoire des personnages féminins: mères, épouses ou veuves, maîtresses, courtisanes ou vieilles filles, on dispose d'un cadastre complet pour détacher les figures de proue, rechercher les stéréotypes de tel ou tel comportement (celui de la possessivité maternelle, par exemple). Non moins important est le circuit familial, étroitement lié au précédent. Les relations parentales engendrent souvent des situations conflictuelles qui débouchent à leur tour sur une thématique polarisée à ses extrêmes par l'image du père ou par l'image du clan.»

S'il a manifestement ressenti l'amour maternel sur un ton mineur, en revanche, Georges Simenon a toujours vibré d'affection pour son père. Certains l'ont d'ailleurs qualifié de «romancier de la camaraderie paternelle», tant il est vrai que, même sous-jacent, le thème revient fréquemment.

Derrière le célèbre commissaire Maigret, on retrouve en fait cette fameuse opposition père-mère. Et Simenon d'expliquer: «Mon père a été pour moi un exemple de sagesse avec, aussi bien pour les choses que pour les gens, pour les animaux que pour n'importe quoi, la même sympathie. Il aimait tout. Il aimait tout le monde. Voilà pourquoi j'ai pour lui une telle vénération et pourquoi aussi, quand j'ai voulu créer un personnage sympathique et comprenant tout, c'est-à-dire le personnage de Maigret, j'y ai mis, à mon insu, un certain nombre de traits de mon père.»

Dès 15 ans, âge où il entre à La Gazette de Liège, Simenon se sent «prêt à tous les excès, attiré par tout ce qui est trouble». Dès lors, pourquoi s'être marié? Lui-même fournit l'explication: «Pour moi, le seul moyen d'éviter une catastrophe était de chercher refuge dans le mariage.» Mais il y a aussi incontestablement cette angoisse de la solitude qui l'habite: «Je rêvais du couple, seule union dans laquelle j'avais envie, parfois une envie douloureuse de me fondre.»

En fait, avec Tigy, étudiante à l'Académie des beaux-arts de Liège, il s'agit davantage d'une attirance intellectuelle que d'un réel amour. Et lorsqu'il se retrouve plongé dans le contexte exaltant du Paris des années vingt, sa soif inextinguible d'érotisme lui fait multiplier les aventures, dont une avec Joséphine Baker, la célèbre danseuse noire.

Face à la «jalousie intransigeante» de Tigy, Simenon ne peut que biaiser, recourir aux subterfuges. Au magazine Marie-Claire, il confie: «La femme jalouse est une plaie. Elle détruit la civilisation. C'est à cause d'elle que le divorce existe. Je le dis tout net : la femme doit se satisfaire de son rôle de compagne et ne pas contraindre l'homme à une fidélité physique qui n'a pour moi aucune importance.»

En 1945, pour fuir l'Épuration française — on lui reproche surtout son contrat avec la Continental Films, société à capitaux allemands —, Simenon se rend en Amérique. Il y restera dix ans. Sitôt arrivé, il se met en quête d'une secrétaire. Un éditeur lui recommande Denise Ouimet, une Canadienne d'origine québécoise. C'est de suite le coup de foudre, la liaison passionnelle. Mise devant le fait accompli avec la grossesse de Denise, Tigy finit par accepter le divorce. Amer, Simenon tire le bilan de ce premier mariage: «Combien de fois, combien de minutes ai-je senti que nous étions deux à penser, à sentir et à vivre au même rythme, presque de la même respiration? Jamais, je crois, et c'est bien pourquoi pendant toute cette période, je n'ai pas cru à l'amour, pourquoi aussi je multipliais les occasions de me distraire, que ce soit sur un continent ou sur un autre.»

Au cours des années soixante, alors qu'il s'est installé de façon définitive en Suisse, Simenon assiste à la lente dégradation du couple. En cause, l'alcoolisme de Denise, sa propension à vouloir briller, «que je voyais se transformer peu à peu en besoin de dominer». Une évolution qui perturbe considérablement l'écrivain dans l'existence duquel une troisième femme est déjà entrée.

C'est à Milan, en 1961, que Denise engage Teresa comme femme de chambre. D'emblée, Simenon a l'intuition d'avoir enfin rencontré l'idéal recherché: la femme naturelle, sans fard, au contact de laquelle l'amour peut se traduire par «tendresse, paix de l'âme et de l'esprit, communion».

Auprès de Teresa, Simenon trouve la force de traverser ces années difficiles de confrontation avec Denise: «J'ai alors connu le véritable amour. L'intégration de deux êtres qui n'en font qu'un seul et qui sont capables de vivre ensemble pendant près de vingt ans, vingt-quatre heures sur vingt-quatre.»

Avec Denise, il n'y aura pas de divorce, mais une séparation qui intervient au terme d'une longue et déchirante procédure juridique. Dans l'ombre, un enfant souffre. Ébranlée depuis l'âge de 11 ans par la vision d'une scène de masturbation à laquelle se livrait sa mère, Marie-Jo ne parvient pas à assumer son destin de femme. Et voilà à présent que pour se défendre, cette mère, par le biais d'un livre intitulé Un oiseau pour le chat, tente de salir celui auquel elle voue un amour réel : son père. Brisée moralement, elle décide d'en finir, le 19 mai 1978, en se tirant une balle dans la poitrine.

«Elle voulait avoir un amour total, une union totale. Je pouvais lui donner tout mon amour, toute ma tendresse, mais je ne pouvais tout de même pas aller jusqu'à l'amour physique», a expliqué Simenon au cours d'un entretien télévisé avec Bernard Pivot. Car c'était bien d'amour charnel que rêvait Marie-Jo. N'avait-elle pas demandé à son père, lorsqu'elle avait huit ans, de lui acheter un anneau d'or ?

En novembre 1981, Simenon fera paraître son dernier livre: Mémoires intimes, suivi du très bouleversant Livre de Marie-Jo. On s'est longuement interrogé sur les motivations qui ont poussé l'intéressé, à un âge fort avancé et alors que la gloire n'était plus à établir, à ouvrir ainsi son jardin secret. Certains se scandaliseront de la démarche, y voyant la marque d'un exhibitionnisme indécent. Simenon a-t-il voulu riposter face aux dénigrements dont l'accablait Denise et qui venaient d'atteindre leur paroxysme, en septembre 1981, avec la sortie, sous le pseudonyme d'Odile Dessane, du Phallus d'or ? C'est possible.

Mais nous croyons surtout qu'après avoir passé son existence à disséquer les autres, il a éprouvé le besoin de descendre dans ses propres abîmes. Peut-être est-il ainsi parvenu, à travers une sorte d'exorcisme, à accéder enfin à l'apaisement; un apaisement auquel Teresa est toutefois loin d'être étrangère: «Deux curiosités m'ont toujours habité: les femmes et les destinées humaines. Aujourd'hui, et depuis près de dix-huit ans, c'est-à-dire depuis que j'ai connu Teresa, je ne suis plus curieux des autres femmes, mais je continue à collectionner des destinées.»

 

Jules Gheude

Spécialiste de Simenon, Jules Gheude est également délégué de la Communauté française et de la Région wallonne de Belgique au Québec.

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