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Chez Jeannette Fleurs

Poussez la porte et entrez donc dans le blog culturel de Liliane Langellier. Plus de 1.400 articles.

Joséphine Baker, agent au service de la France...

 

DÉCRYPTAGE - Le ministère de la Défense a dévoilé les documents retraçant les missions de renseignement de l’artiste.

Trois femmes en tenue militaire sur la photo, le portrait du général de Gaulle est visible derrière elles. Assise au milieu, le commandant Alla Dumesnil-Gillet, la supérieure des deux autres au sein des «formations féminines de l’air», dénote par son regard froid. L’image date de 1943, le monde est en guerre.

Debout à sa droite, l’attention de la deuxième femme, dont le nom a été oublié par l’histoire, est absorbée par la troisième: les yeux du sous-lieutenant Joséphine Baker, rayonnante et souriante, plongent droit vers l’objectif. Le cliché fait partie des documents présentés lundi par le service historique de la Défense (SHD) à la presse pour raconter le parcours de résistante de l’artiste franco-américaine, à quelques jours de son entrée au Panthéon. Il est un signe visible de son engagement militaire.

«La guerre était venue percuter sa carrière», explique Géraud Létang, historien à la division historique du SHD. En 1939, la jeune femme à la peau noire, née Freda Joséphine McDonald, française de cœur, a 33 ans. Elle a été naturalisée il y a peu, en 1937. Elle est une star. Mais dans cet avant-guerre, elle se sent «prise en tenailles par un racisme qui se resserre sur elle», souligne l’historien. D’un côté, il y a la ségrégation raciale qu’elle a quittée aux États-Unis et, de l’autre, la xénophobie qui progresse en Europe. En déplacement à Vienne dans les années 1920, la chanteuse a été choquée par le tocsin qui a sonné pour l’accueillir en mettant en garde «contre la décadence morale».

Une représentante particulière

Lorsque la guerre éclate, Joséphine Baker n’a aucun doute sur son devoir. Elle veut soutenir son pays. Elle se produit sur la ligne Maginot au profit des armées. Puis elle refuse de chanter dans Paris occupée. Dès septembre 1939, elle entre en contact avec le commandant Jacques Abtey, chef du service de contre-espionnage du 2e Bureau de l’état-major. Une «double vie commence pour elle». «Française d’adoption, [elle] a donné un magnifique exemple», écrit le général Martial Valin en proposant, après la guerre, sa nomination dans l’ordre de la Légion d’honneur.

«Si elle avait «deux amours», elle n’avait qu’une patrie», glisse Nathalie Genet-Rouffiac, chef du SHD, en reprenant son titre mondialement connu. «L’héroïsme de Joséphine Baker a un côté très humain, souligne Géraud Létang. Française et Américaine, célèbre et résistante, Noire-Américaine et Africaine au cinéma, Joséphine Baker a été constamment en quête d’identité.» Même si elle le mettait peu avant, son engagement militaire avait été essentiel pour elle. Au SHD, quelques documents jaunis par les décennies racontent ce parcours dans la Résistance puis dans l’armée de l’air, à partir de 1943 : une fiche de renseignement, un acte d’engagement, des courriers signés de hauts responsables.

Pendant la guerre, Joséphine Baker mène essentiellement des missions de renseignement. «Sa célébrité est un handicap et un atout, note Géraud Létang. Elle ne sera jamais dans la clandestinité totale, mais elle peut se déplacer dans le monde. Ce n’est pas donné à tous! Elle peut aussi se déplacer en groupe.» Son contact, le commandant Abtey, se fait par exemple passer pour son imprésario. Autour d’elle, des agents de renseignement profitent de ses voyages pour conduire leurs missions.

Oeuvres sociales

Une note du général Bouscat détaille ses activités: avant l’armistice de 1940, Joséphine Baker «fournit des renseignements sur l’éventualité de l’entrée en guerre de l’Italie, sur la politique du Japon, sur les agents allemands à Paris». De 1940 à 1943, elle effectue «des déplacements au Portugal, en France ou au Maroc avec le commandant Abtey». Les mondanités auxquelles elle participe lui donnent accès à des conversations ou des échanges d’intérêt, parfois au détriment des alliés. Ce précieux renseignement permet ainsi au général de Gaulle d’asseoir sa position auprès des alliés. D’ailleurs, une note de 1943 indique que Joséphine Baker «ne semble pas avoir la confiance des services américains». Dans le même document, on lit qu’un certain «Larby», «khalife du pacha», lui «fait la cour»… Tous les renseignements sont bons à collecter…

En 1941, «une grave maladie contractée en service commandé» interrompt ses activités . Elle sera la cause de l’infertilité de l’artiste. Elle n’empêchera pas la reprise de ses activités après 1943: l’artiste contribue aussi à lever des fonds pour les œuvres sociales pour un montant équivalent à 10 millions d’euros actuels. Pour la France, Joséphine Baker «a sacrifié sa santé, son couple, puisqu’elle divorce après la guerre, mais aussi sa fortune», souligne Géraud Létang. Elle fait partie de ces artistes dont la guerre a abîmé la carrière.

Elle obtiendra la Légion d’honneur à titre civil en 1957. Elle aurait aimé être nommée à titre militaire, mais les éléments dans son dossier n’étaient pas suffisants. Elle obtiendra en complément la croix de guerre avec palmes. «Joséphine Baker avait la volonté de ne pas être une chanteuse au service des armées mais une combattante qui chante», souligne Géraud Létang en insistant sur sa quête identitaire nourrie de patriotisme. Lorsqu’elle participera aux marches pour les droits civiques aux États-Unis derrière Martin Luther King, elle apparaîtra en tenue militaire, avec ses médailles.

Durant la guerre, il lui arrive au moins une fois de risquer sa vie, comme le relate le journal de marche du Glam, le groupement de liaison aérien ministériel. En 1944, l’avion dans lequel elle se trouve est contraint d’amerrir au large de la Corse. Des tirailleurs sénégalais viennent alors prêter main-forte et sortir l’équipage de l’eau. En reconnaissance, Joséphine Baker signera le livre en 1946. Le SHD en conserve l’autographe.

 

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