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Chez Jeannette Fleurs

Poussez la porte pour le blog culturel de Liliane Langellier. Plus de 1.400 articles.

James Dean. Rebel without a cause. Par François Forestier...

 On se retourne, on se retourne encore, et il ne reste que des larmes. Ou de la rage.
Nicholas Ray.

En 1955, Nicholas Ray filme « la Fureur de vivre », avec James Dean, qui meurt cette année-là. Un film sous le signe du malheur. Ce sera un succès public, mais une tragédie humaine. Trop de sexe, de haines et d’accidents. Récit.

 

Ce fut un succès, ce fut un fiasco. Ce fut une cascade de fric, ce fut un désastre humain. « La Fureur de vivre », film encensé, admiré, disséqué par la Nouvelle Vague, adoré par Johnny Hallyday et Jean Cau, honni par les culs-bénits, le « New York Times » (« Un mélodrame turgide ») et J. Edgar Hoover, le patron du FBI, a mis à la mode les blousons rouges, les rodéos de voitures, les chaussettes dépareillées et l’insolence. Désormais, les adolescents ont le droit de se comporter comme des cons, de cracher dans la soupe, de gifler leur père et de défier d’un mouvement de menton le commissaire de police. Le titre original du film de Nicholas Ray dit tout : « Rebel Without a Cause », rebelle sans motif, révolté comme ça, juste pour le fun existentiel.

Jack Warner, le producteur, réputé pour sa pingrerie et sa main de fer, est content, en cette fin d’année 1955 : on parle de lui, même si, en privé, il admet être perplexe devant les bredouillages de James Dean, acteur qui met un point d’honneur à ne pas articuler. « Surtout, ne faites pas artistique », Warner a-t-il ordonné à Nicholas Ray, lors du tournage. La foule devant les cinémas, en cet hiver de guerre froide devenue chaude en Corée, le conforte. Il a toujours le mojo de producteur, le flair. Sauf que le film s’est édifié sur un champ de ruines, et le succès s’est bâti sur la mort. Celle de James Dean, pour commencer : il vient de se tuer en voiture. Le mythe commence, le tiroir-caisse tinte, l’ombre du malheur engloutit tout : il n’y a ni fureur ni vie. Il y a la nuit.

Camé jusqu’aux yeux

Tout débute en 1951. Nicholas Ray, jeune réalisateur qui a fait ses classes auprès d’Elia Kazan, a le vent en poupe : il a signé quelques films fiévreux, « les Amants de la nuit », « le Violent », « les Diables de Guadalcanal ». Il est séduisant, grande gueule, joueur, prêt à bouffer Hollywood depuis qu’il a changé son nom – Raymond Kienzle est devenu Nicholas Ray, rejetant son père alcoolique – et, à 39 ans, il en est à son deuxième mariage. Il a eu un enfant d’un premier lit, Tony. Celui-ci est pensionnaire dans un collège militaire. Nicholas Ray vient d’épouser Gloria Grahame, starlette réputée pour ses allures d’allumeuse et son langage de harengère.

 

Mais, soupçonnant l’inconduite de sa femme, Ray rentre à l’improviste chez lui, entend des bruits dans la chambre à coucher, ouvre la porte, et le monde s’écroule : il voit Gloria Grahame, son épouse, en pleine action au lit avec son fils Tony, 13 ans. Nicholas Ray vomit. Puis il casse tout, meubles, vaisselle, œuvres d’art, vire le gamin qui va dormir sur le porche d’une maison voisine. Gloria Grahame ramasse les débris, se recouche. Nicholas Ray s’installe dans un cercle de jeu de la Mafia, le Colony Club, qui brûle peu de temps après. Quand il rencontre au studio le bras droit de Jack Warner, Steve Trilling, celui-ci lui demande :

« Vous voulez faire quoi ? – Un truc sur les jeunes. Des teen-agers comme mon fils. »

Ça tombe bien. Le mot « teen-ager » vient d’apparaître dans le journal « Popular Science », et l’usage s’est répandu comme un feu de brousse. Le studio Warner a acquis les droits d’un livre de psy intitulé « Rebel Without a Cause ». Ray essaie de lire le bouquin, sous-titré « L’hypno-analyse d’un criminel psychopathe », le balance à la poubelle, mais garde le titre. Et se met au travail, installé dans le bungalow 3 du Chateau Marmont, un hôtel bizarre où Gore Vidal tape à la machine, Anna Magnani poursuit la maîtresse de son mari infidèle dans les couloirs en criant : « Putana ! », et où Greta Garbo, incognito (croit-elle), fait frire des œufs dans sa chambre, tandis que Grace Kelly reçoit les hommages de ses admirateurs.

 

Ray tient table ouverte : tout ce que Hollywood compte de jeunes acteurs, de starlettes, de scénaristes en herbe, de « rebelles » vient s’amuser. On écoute du jazz, on fume des pétards, on lance des idées, on échange des morpions (variété Phtirius pubis), on utilise des mots nouveaux, dont « cool », « wow ! » et « il (ou elle) est trop ». Ray n’arrête pas de parler d’un film qu’il admire, « Los Olvidados », de Buñuel. En quelques nuits, il livre un traitement de dix-sept pages, dans lequel une fille nue est fouettée par trois malotrus. Refusé. Il recommence, alors qu’une foule interlope traîne chez lui, boxeurs bourrés, voyous en blue-jeans, actrices en demande, il se fait projeter « Jour de fête », de Tati. Pourquoi ? Nul ne sait. Il est camé jusqu’aux yeux. Une jeune fille joue des coudes, Natalie Wood. Il lui demande : « Le monde d’aujourd’hui, t’en penses quoi ? » Elle n’en pense rien.

De son vrai nom Natasha Gurdin ; à 15 ans elle est sous la coupe d’une mère possessive qui ferme les yeux sur la morale. Natalie Wood se démaquille, s’installe, écoute Nicholas Ray lui parler de Scott Fitzgerald et de Saint-Exupéry. Puis elle couche avec lui, et le lendemain matin il lui donne une clé du bungalow. A l’une de ses amies, elle dit : « Les autres veulent me baiser. Nick, lui, me fait l’amour. »

James Dean ou « le cendrier humain »

Deux jours plus tard, une actrice un peu spéciale, Maila Nurmi – c’est elle qui joue Vampira à la télé – se présente, avec deux garçons. Le premier entre en faisant un saut périlleux. Il se nomme James Dean, vient de tourner « A l’est d’Eden », de Kazan, et habite chez un protecteur homosexuel. Il crache sur les photos de Humphrey Bogart, cache ses dollars sous son matelas, dort avec un Colt 45 chargé, traîne dans des clubs cuir, est réputé pour ses accès de masochisme (les connaisseurs le nomment « le cendrier humain », car il aime, dit-on, se faire écraser des mégots de cigarettes sur le corps) et est d’une beauté incroyable. Quand Hedda Hopper, la commère de Hollywood, lui a demandé comment il a fait pour éviter le service militaire, il a répondu : « J’ai embrassé le toubib. » Dean et Ray « se reniflent, comme deux chats siamois », remarque Steve Trilling, le producteur. Ils écoutent du Bach à 2 heures du matin, James Dean joue des bongos. Et Nicholas Ray l’entraîne dans sa chambre à coucher.

 

Le scénario, enfin, est prêt. Il faut engager un acteur pour le rôle de Plato, le pote de James Dean dans le film. Nicholas Ray cherche. Il filme un test avec un jeune acteur aux yeux de labrador, Sal Mineo. Ce jeune sicilien a 15 ans et vient de passer une année à ne dire qu’une seule réplique sur la scène de Broadway, dans « la Rose tatouée » : « La chèvre est dans la cour. » Fils d’un fabricant de cercueils, il a grandi dans un ghetto du Bronx et deviendra célèbre plus tard, grâce à son rôle de combattant de l’Irgoun dans « Exodus ». Gore Vidal, lors de la rencontre avec Nicholas Ray, assiste à une séance d’improvisation et note :

« Sal Mineo a une aventure avec Ray. James Dean fait la gueule. »Après des mois de discussion, des semaines de tergiversations, le scénario est prêt. D’autres acteurs sont engagés séance tenante. Dennis Hopper, un dingue de 18 ans qui pense être « le meilleur acteur du monde » ; Nick Adams, fils d’un mineur des Appalaches arrivé de Pennsylvanie en auto-stop ; Frank Mazzola, leader du gang The Athenians, qui garantit des bagarres plus vraies que nature. Des créatures tentent leur chance : Jayne Mansfield, blonde fracassante qui ne peut voir ses pieds quand elle prend une douche, se propose. Pas le genre du film, elle est retoquée – après un test au lit. James Dean se promène avec les œuvres complètes de Kierkegaard sous le bras, se rend à ses séances de psychanalyse, offre des virées dans sa Porsche à qui lui demande, et devient copain avec Tony Ray, le fils du réalisateur, qui tente une réconciliation maladroite avec son père. L’ambiance est un tantinet tendue. Le début du tournage, lui, est explosif.

Première scène : James Dean et Corey Allen doivent se battre au couteau, au Griffith Observatory, un dôme construit en 1935 par un fou furieux qui était persuadé que sa femme conspirait avec le pape pour l’assassiner. Les deux acteurs portent des cottes de mailles en acier sous leurs tee-shirts. Tom Hennesy, un géant de 2 mètres qui est le garde du corps de l’équipe, surveille. Il a jadis été la Créature du Lagon noir dans un nanar célèbre. Tandis que Nicholas Ray fait des travellings, James Dean, en digne élève de l’Actors Sudio, s’élance, son Opinel à la main, et balafre l’oreille de Corey Allen. Du sang ? Panique sur le plateau. Tom Hennesy se précipite. Le cinéaste rabroue James Dean. Lequel s’écrie : « J’ai eu enfin un moment authentique ! », monte dans sa bagnole et s’en va, vexé. Il disparaît. Trouille du producteur, Steve Trilling.

 

Deux jours plus tard, Dean revient. Changement de décor : désormais, on s’installe dans la maison de « Sunset Boulevard », une baraque abandonnée jadis construite par un magnat du sucre. L’atmosphère est en survoltage. James Dean n’adresse pas la parole à Natalie Wood, qu’il considère comme sa rivale. Un pote le met au défi de la séduire. James Dean invite l’actrice à faire un tour, revient deux heures plus tard en murmurant : « Pari gagné. » Et s’en va pour effectuer des essais de costumes pour son prochain film, « Géant ».

Lors de la scène du « chickie run » – deux voitures lancées au bord d’une falaise –, James Dean est mal à l’aise. On reconstitue donc le décor en studio, et, se penchant par-dessus un rebord en carton-pâte, l’acteur doit voir le cadavre de son adversaire, 50 mètres plus bas. En fait, il contemple une pomme couverte de ketchup, à 20 centimètres. Dennis Hopper se moque de lui. Ils en viennent aux mains. Hopper, pour faire enrager l’autre, drague Natalie Wood, et celle-ci n’est pas opposée à l’idée. Dennis Hopper l’emmène en voiture dans un coin réputé pour les escapades romantiques, s’agenouille devant elle, prêt à communier. Elle : « Tu peux pas. » Lui : « Pourquoi ? » Elle : « Parce que Nick Ray vient de me baiser. »

Tout le monde, sur le plateau, se déteste. L’un des scénaristes, Jesse Lasky, n’aime pas les Porsche, voitures allemandes. Il est viré. Dennis Hopper veut casser la gueule à Nicholas Ray, par jalousie. Ce dernier se contente de couper les répliques de l’acteur. Scotty Bowers, maquereau notoire pour des clients homosexuels, propose ses services. Gloria Grahame va au tribunal pour la garde de son fils Timothy Ray – qu’elle n’obtient pas. Le FBI soupçonne Nicholas Ray d’affiliation communiste et patrouille dans les environs. Le réalisateur, lui, passe ses nuits aux tables de jeu – il perd – et se remonte le moral à coups de bourbon et de produits chimiques. Il croise le chemin de Marilyn Monroe, et couche avec elle. Il n’arrive pas à surmonter ses remontées de cauchemar : la maîtresse de son père, jadis, a tenté de le séduire, et il a fui à toutes jambes.

 

Natalie Wood, lors d’une balade avec Dennis Hopper, est victime d’un accident. A l’hôpital, elle émerge et, voyant Nick Ray penché sur elle, demande : « J’ai toujours le rôle ? » Oui, elle a toujours le rôle. Moyennant quoi elle a une aventure avec Tom Hennesy, le balèze qui la protège. Le temps qu’elle sorte de l’hôpital, une autre scène est tournée : celle où James Dean engueule son père, joué par l’acteur Jim Backus (qui fait la voix de Mr. Magoo. Il sera doublé dans la version française par Robert Dalban, le majordome parigot des « Tontons flingueurs »). Une fois de plus, Dean, dans son élan, joue réaliste : il manque d’étrangler l’autre et s’en va, en fredonnant « la Chevauchée des Walkyries ».

Une alerte nucléaire est déclarée – code Zucchini – sur la Californie. Une bombe de 28 kilotonnes est déclenchée à Yucca Flat, dans le Nevada. Tout le monde se terre. Ce n’est plus « la Fureur de vivre », mais la trouille de crever. Bourré comme un coing, Nick Ray se lève, la nuit, pour une limonade. Dans le frigo, il boit à même un pichet glacé, d’un coup. C’est le test d’urine de Natalie Wood, qui est peut-être enceinte. De qui ?

Mauvaises vibrations

Le 10 mai 1955, enfin, le tournage s’achève, après quarante-cinq jours électriques. Jack Warner fait couper quarante minutes. La censure s’émeut devant cette violence. J. Edgar Hoover annonce une augmentation probable des crimes d’ados. Gloria Grahame se fait opérer de la lèvre supérieure, qu’elle juge mal foutue (elle fera d’autres opérations). Natalie Wood sort avec Elvis Presley puis avec Frank Sinatra. « La Fureur de vivre » sort sur les écrans, et fait un triomphe : le film va devenir l’une des meilleures recettes de l’année, pour Warner. Mais le prix à payer est lourd, très lourd.

Le 30 septembre, en plein tournage de « Géant », James Dean est parti dans sa nouvelle Porsche Spyder, avec son mécano attitré, Rolf Wütherich. A un carrefour de la route 466, le pied au plancher, il s’est crashé contre une Ford Sedan de 1,5 tonne. La Porsche a été pelée comme une patate. James Dean a eu la boîte crânienne enfoncée, la cage thoracique écrasée. Le mécano, éjecté, a eu la vie sauve. Dix ans plus tard, il poignardera sa quatrième femme et se suicidera en lançant sa Honda contre un mur, en Allemagne. La liste noire, la vraie, commence là.

 

Sal Mineo devient une star, dans son genre : connu pour ses excès masochistes et traqué par la presse à scandales pour ses aventures homosexuelles, il joue dans « le Jour le plus long », « les Cheyennes », « les Evadés de la planète des singes ». En 1976, fauché, il envisage de devenir réalisateur. Un soir, il revient d’une répétition de théâtre, fait une mauvaise rencontre et est retrouvé dans un parking, ensanglanté. Il a été poignardé. Il avait 37 ans. Nick Adams, l’acteur qui a joué Chick dans « la Fureur de vivre », se débat dans une carrière en pleine déconfiture : après le tournage de « Frankenstein vs Baragon », il s’attable après avoir pris des substances bizarres : du paraldéhyde (un produit contre la fourbure inflammatoire des sabots de chevaux) et de la promazine (un antipsychotique). Sa mort est classée « suicide accidentel ». Il a été l’un des amants de Natalie Wood.

Celle-ci, entre-temps, s’est mariée avec Robert Wagner, jeune premier prometteur. Ils ont divorcé en 1962, puis se sont remariés en 1972. Elle n’a qu’une crainte, dans la vie : mourir noyée dans des eaux sombres. C’est pourtant ce qui se produit, dans la nuit du 28 au 29 septembre 1981. Sur son yacht le « Splendor », elle assiste à une violente dispute entre son mari et l’acteur Christopher Walken (on dit que les deux hommes sont amants, mais allez savoir). Elle a 43 ans, elle est fatiguée, elle va se coucher. On retrouve son cadavre dans l’eau, à 7h44 du matin, en chemise de nuit et chaussettes.

Steve Trilling, le producteur de « la Fureur de vivre », viré par Jack Warner, se suicide d’une balle dans la tête. Nicholas Ray, drogué, cardiaque, destructeur, devient un réalisateur à gages, pour des superproductions pâteuses (« le Roi des rois », « les Cinquante-cinq Jours de Pékin »). Il vend la Mercedes avec laquelle il voulait faire un voyage au Mexique avec James Dean. Quant à l’épave de la Porsche de Dean, elle est rachetée par un collectionneur, puis chargée sur un semi-remorque. Un câble se rompt. L’amas de tôles tombe sur le chauffeur du camion et le tue.

 

Les mauvaises vibrations de « la Fureur de vivre » continuent, comme des cercles sur l’eau. En 1960, Tony Ray revoit son ex-belle-mère, Gloria Grahame. Elle a 37 ans, il en a 22. Ils se marient, et auront deux enfants ensemble. Ils divorceront en 1974. Elle subira des électrochocs avant de se livrer à diverses opérations mal nommées « esthétiques », qui la transformeront en momie. Tony Ray, lui, va devenir assistant réalisateur, notamment pour « Spartacus », de Kubrick. Quant à Nicholas Ray, à 67 ans, il est le sujet d’un documentaire de Wim Wenders, « Nick’s Movie », en 1979. Rongé par le cancer, dévoré par la mauvaise vie, l’œil droit masqué par un bandeau, au bord de la mort, il regarde la caméra. On lit, dans son regard, la pitié, le regret, la paix dans l’ouragan, le souvenir de cette fureur de vivre qui l’a animé – et qui le consume. Il dit : « On se retourne, on se retourne encore, et il ne reste que des larmes. Ou de la rage. »

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