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Chez Jeannette Fleurs

“Je m'intéresse à tout, je n'y peux rien.” Paul Valéry. Poussez la porte de la boutique : plus de 1.600 articles.

Les Cahiers du cinéma ont 70 ans !

Voilà ce qu'écrivait Frédéric Bonnaud (Les Inrockuptibles) pour leur 50 ans.

Récit de l’histoire rayonnante et mouvementée d’une revue de combat, symbole de la Nouvelle Vague et de la cinéphilie à la française, qui a essaimé grandes idées et bons cinéastes en un demi-siècle de 7e art.

Le 1er avril 1951 naissaient les Cahiers du cinéma. Les Cahiers ont donc 50 ans. Bon anniversaire. Si les Cahiers sont depuis longtemps une institution, ils ont toujours été une institution bien vivante, avec ses crises à répétition et ses heures de gloire, ses errements et ses conquêtes. Et ils sont toujours là, après une énième métamorphose, une nouvelle « nouvelle formule », un nouvel actionnaire majoritaire (Le Monde) et l’ambition de fêter dignement la traversée de ce demi-siècle en cinéma.

Où qu’on aille, de San Francisco (un chauffeur de taxi : « Vous êtes français et critique de cinéma ? Ah, les Cahiers du cinéma ! » Misère…) à Rome, en passant par Tokyo, la revue est devenue un signe de reconnaissance, un symbole de la permanence de la curiosité critique française, dont le nom est connu par des millions de gens qui n’en ont jamais lu la moindre ligne. Et il n’est pas rare qu’une conversation avec des amis étrangers, de par le vaste monde, commence par un « Et comment vont les Cahiers ? » lourd de curiosité inquiète, comme on demande des nouvelles d’un ami cher, d’une vieille tante (à héritage) malade ou d’une maîtresse perdue de vue. S’il ne date pas d’aujourd’hui, ce rayonnement international frappe par sa constance. Rien de plus normal si on songe que cette aventure reste unique en son genre.

Il ne s’agit pas de prétendre que les Cahiers ont tout inventé, tout découvert, tout seuls, en éclaireurs constamment inspirés. L’histoire internationale et comparée des revues de cinéma reste à écrire, avec leurs échanges et leurs influences réciproques, leurs forces et leurs manques. Mais il est certain que depuis cinquante ans, les Cahiers sont la revue de référence. D’abord parce qu’ils ont bénéficié de l’apport fondamental d’André Bazin, critique déjà respecté avant de cofonder les Cahiers et premier grand théoricien français de l’après-guerre. Quand il s’est découvert des disciples enflammés et rebelles avec les « jeunes Turcs » de la future Nouvelle Vague, Bazin a eu l’intelligence et la générosité de se laisser déborder, même quand il désapprouvait le ton employé contre « le cinéma de qualité » ou ne partageait pas totalement les enthousiasmes de ses cadets hitchcocko-hawksiens. C’est sous sa protection et son influence que Rohmer, Truffaut, Rivette, Godard et les autres ont pu inventer un nouveau goût, une nouvelle grille perceptive qui affirmait le primat de la mise en scène au détriment du « sujet » apparent du film, et mettre au point tous les arcanes de la « politique des auteurs ». Sur ces deux points cruciaux, les victoires ont été innombrables. Et l’humanité reconnaissante doit aux Cahiers jaunes la prise en compte d’un de ses plus grands artistes, Alfred Hitchcock, y compris quand le Maître était encore durement attaqué au moment de la présentation cannoise des Oiseaux, en 1963. Mais Jean Douchet et « l’esprit Cahiers » veillaient au grain…

Au-delà du seul Hitchcock, il a fallu que des jeunes Français pétris de culture classique reconnaissent la grandeur du cinéma des studios et des artistes américains pour que le plus bel art populaire du siècle échappe définitivement au mépris dans lequel on le tenait jusqu’alors. De la même manière, il a fallu tout le talent et la force de conviction des critiques des Cahiers pour que le Fritz Lang américain, puis celui du retour en Allemagne, cesse d’être considéré comme un cinéaste perdu, dont le génie se serait soudainement tari dans les années 30, sous le poids de l’exil et la pression des studios.

Cette histoire demeure une grande et belle histoire, malgré les excès, quelques bévues (le loupé initial à propos de John Ford) et les systématisations abusives d’une « politique des auteurs » dévoyée. Désormais évident pour tout le monde, le pur génie d’un Hawks a dû être patiemment révélé avec autant d’audace que de talent. Rossellini a été élu parrain du cinéma à réinventer ; Pagnol et Guitry ont été hissés à leur juste place. Et c’est toute la perception du cinéma qui en a été changée, de façon radicale et profonde.

C’est qu’au lieu de se contenter d’être une revue savante pour cinéphiles-collectionneurs de timbres, les Cahiers ont voulu et su imposer leur manière de voir. Si elle date du n° 31 (avec la publication longtemps différée du fameux brûlot de Truffaut quant à « Une certaine tendance du cinéma français »), la mue des Cahiers en revue de combat perdurera jusqu’à ce que les temps changent et que le combat devienne trop incertain, désormais insaisissable, vers le passage aux années 80.

Cette propension à la lutte armée vers l’extérieur de la revue comporte son pendant interne, la rapide instauration d’une grande tradition Cahiers : le conflit ouvert à l’intérieur de la rédaction. Si certaines transitions se sont déroulées dans une relative harmonie, recenser les drames, les départs plus ou moins forcés et les guerres de clans serait fastidieux. De la lutte d’influence Rohmer/Rivette, conclue par la victoire de ce dernier, à la sortie prématurée d’Antoine de Baecque il y a deux ans, les Cahiers ont connu de nombreuses crises de succession et quelques impasses, la parenthèse maoïste des années 1972-74 restant bien sûr le fourvoiement le plus célèbre.

On peut se gausser de cette navigation à vue et insister lourdement sur les nombreux retournements de veste qui parsèment l’histoire des Cahiers. Mais ce serait oublier que toutes les mutations ­ qu’elles soient politiques ou critiques ­ qu’a connues la revue démontrent surtout sa capacité à laisser entrer toute l’impureté du monde dans le champ du cinéma, pour le meilleur comme pour le pire. Et les diverses phases (structuraliste, freudienne, communiste, mao, deleuzienne, « recentrée » ou « magazinifiée », entre autres) des Cahiers sont le reflet d’une interrogation, toujours tourmentée mais souvent féconde, quant à la place que doit occuper une revue de cinéma, surtout quand son histoire et sa position la condamnent à l’excellence.

Mouvementée, pleine de bruit, de fureur et de beaucoup de talent, l’histoire des Cahiers se poursuit aussi avec la vitalité intacte de ses mythes vivants. Quand on songe que la célébration de l’anniversaire à Cannes (une journée d’hommage est prévue) coïncidera probablement avec la présence en sélection officielle de cinéastes de la dimension de Jean-Luc Godard, Eric Rohmer et Jacques Rivette, force est de constater que les éléphants blancs de la Nouvelle Vague, tous issus des Cahiers, continuent de faire l’événement. Sans parler de la présence de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet à la Quinzaine des réalisateurs, cinéastes Cahiers par excellence, ou d’une éventuelle présentation cannoise (on touche du bois !) du film enfin achevé de Jacques Rozier, compagnon de route émérite, ou de celui d’André Téchiné, ancien rédacteur.

Cette tradition du passage de l’écriture critique à la mise en scène a elle aussi connu ses échecs, puisqu’il n’y a jamais de gains sans pertes, mais citer tous les noms des rédacteurs de la revue devenus de bons ou d’excellents cinéastes, qui contribuent grandement à la richesse et à la diversité du cinéma français, serait risqué : il y en a trop, on risquerait d’en oublier.

Souvent en avance, parfois en retard (le grand rattrapage des cinéastes américains des seventies, opéré dans les années 80, par exemple), les Cahiers se sont bien sûr trompés, comme tout le monde, mais beaucoup moins que d’autres. Et on leur pardonne plus volontiers leurs aveuglements négatifs initiaux (Buñuel est l’exemple le plus célèbre), réparés avec force par la suite, que leurs emballements positifs, rarement discutés après coup. Pour le dire vite, on se serait bien passé des odes excessives à Bertrand Blier, Steven Spielberg ou Oliver Stone ­ Né un 4 juillet en couverture du n° 428…

Bien au-delà des grincements de dents provoqués par certains choix, au gré des circonstances, les Cahiers des années 90 ont soutenu des cinéastes aussi exigeants que Monteiro, Guiguet, Brisseau, Desplechin, Ferrara, Hou Hsiao-hsien, Jia Zhang Ke ou Kiarostami, pour n’en citer que quelques-uns, en prenant des risques commerciaux, tout en continuant de faire la part belle à leurs auteurs de toujours. Cette fidélité aménagée, parfois conflictuelle, peut bien sûr se teinter d’un soupçon de complaisance (les « films-amis » sont-ils toujours aussi bons que cela ?) ou d’une volonté trop affirmée de rupture fracassante (l’éreintement un brin rapide du dernier Rivette par de Baecque, par exemple).

Il n’empêche que les Cahiers se sont rarement fait honte, poursuivant une courageuse politique de recherche en direction des métamorphoses de la modernité cinématographique, donnant un reflet assez exact du renouveau international du cinéma au cours des années 90, même avec des équipes pas toujours au niveau de ses devancières ­ car constituer une équipe exige du temps, des approximations successives et beaucoup de confiance.

Continuer de faire vivre un tel mythe international, la seule revue française historique à conserver une réelle influence, n’est pas chose aisée. Surtout quand on sait à quel point la lecture des Cahiers, qu’ils soient jaunes (1951-1964), de la période Rivette, de l’ère Fieschi-Comolli-Narboni, de l’époque Daney ou Toubiana, ou même le lointain écho de leur seule existence ont poussé quantité de cinéastes à oser l’aventure du premier film. Lourde responsabilité, héritage inhibant. En phase avec l’âge classique du cinéma américain, le surgissement de Cassavetes (merci Jonas Mekas !), le Nouveau Cinéma des années 60 (de Skolimowski à Glauber Rocha en passant par Carmelo Bene, pour simplifier abusivement), puis largués quand ils étudiaient à la loupe la pensée du président Mao, avant de combler à marche forcée le retard pris (de 1975 à 1985, les années de reconquête et d’élargissement du spectre d’investigation), les Cahiers surent se rendre indispensables. Indispensables dans le travail théorique comme dans l’établissement progressif des grandes valeurs du cinéma mondial, inventant un journalisme cinéphile (ce fut Le Journal des Cahiers du cinéma, l’encart central de la revue, qui faisait feu de tout bois) et se consacrant désormais à l’étude fouillée de tous les aspects de l’activité cinématographique, de Deleuze à Toscan du Plantier, des films (re)vus à la télévision à Depardieu.

Pour moi comme pour beaucoup d’autres (tous les critiques de cinéma de ce journal, parfaits exemples de proximité), ce furent des années (1981-87, sans compter les franges) de grand bonheur de lecture. Les Cahiers et le Libération de Daney (en train de répandre la bonne parole à un plus vaste public) se faisant d’autant plus essentiels qu’ils étaient alors les deux seuls supports à mettre la rigueur et l’inventivité critiques au premier plan, à savoir conjuguer journalisme et réflexion, le poids du passé et le présent se répondant encore harmonieusement.

Comme tout un chacun, j’ai une grosse faiblesse pour les Cahiers de ma jeunesse, ceux de mes années de formation. C’est humain, banal, et d’autres, plus jeunes ou plus vieux, éliraient sans doute une autre période. Mais je me permets de conseiller à ceux qui ne l’ont jamais eu entre les mains de jeter un œil sur le n° 388 (encore disponible, 40 f), un exemplaire avec comme titre « Cinéma américain : chute libre ? » et un sommaire admirable de cohérence dans la diversité (voir l’entretien avec Jean-François Stévenin, à propos d’un des plus beaux films des années 80, Double messieurs), pour comprendre pourquoi les Cahiers de ces années-là ont été si importants, imposants, insurpassables et insurpassés, avec la dénonciation du pompiérisme publicitaire à la pointe de l’épée.

Puis les Cahiers décrétèrent le changement, se vendirent avec des slogans publicitaires idiots (« On ne se masturbe plus ! », drôle d’idée…) et enrobèrent des textes et des choix toujours pertinents dans une maquette hésitante. Ce grand chambardement de novembre 1989 (n° 425) inaugurait une décennie de tâtonnements, tâtonnements qui durent encore ­ ce qui ne signifie pas que ce sont des années vides, loin de là. Alors que le cinéma revenait en force après bien des doutes et sa mort trop vite annoncée, les Cahiers connurent leur plus grand drame : ils avaient gagné, une fois de plus. Certaines de leurs meilleures plumes partirent les unes après les autres vers de nouvelles aventures, tandis que d’autres arrivaient sans avoir toujours le temps de s’installer durablement et de marquer la revue de leur influence.

Pendant ces douze années, du changement fatidique de 1989 à la récente nouvelle formule et à la reprise par Le Monde, taper sur les Cahiers est devenu un sport à la mode. C’est le lot naturel des institutions, elles servent aussi à ça. Face aux tout nouveaux Cahiers, on peut effectivement regretter une relative incohérence entre le choix des couvertures et la ligne critique de la revue, des chroniques trop nombreuses, des articles parfois un peu courts, des personnalités encore peu affirmées, une maquette trop formatée et la très dommageable disparition (provisoire ?) de la correspondance new-yorkaise du grand Kent Jones. Mais ce serait oublier un peu vite que de nouvelles plumes acérées sont apparues depuis dix ans et qu’il n’y a pas deux revues aussi peu confidentielles que les Cahiers à oser mettre la face borgne de Raoul Walsh en couverture, à l’occasion de la grande rétrospective de la Cinémathèque. Ajoutons que personne n’est encore parvenu à supplanter les Cahiers dans le secteur très étroit des revues de cinéma mensuelles, malgré de multiples et assez pathétiques tentatives.

Les Cahiers ne traversent certes pas leur période la plus faste et manquent encore de repères. Mais avec un critique de la dimension de Charles Tesson à leur barre, et pour peu que Le Monde n’exige pas de sa jolie danseuse qu’elle fasse le trottoir, on peut espérer que l’alerte quinquagénaire ne deviendra pas le magazine que prédisent les Cassandre. Que deviendrait le cinéma sans ses Cahiers ?

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