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Chez Jeannette Fleurs

Poussez la porte et entrez donc dans le blog culturel de Liliane Langellier. Plus de 1.500 articles.

25 Juillet 1943. Arrestation de Benito Mussolini...

Le 25 juillet 1943, Benito Mussolini, " Duce " de l'Italie fasciste, était arrêté, en fin d'après-midi, en sortant d'un entretien avec le roi Victor-Emmanuel III, qui venait de lui annoncer qu'il " acceptait " sa démission de la charge de chef du gouvernement. Le maréchal d'Italie Pietro Badoglio lui succédait. Quarante-cinq jours plus tard, le 8 septembre, l'armistice était signé avec les forces anglo-américaines qui avaient conquis la Sicile. Le roi, Badoglio, le prince héritier, fuyaient Rome, abandonnant aux Allemands la capitale où s'esquissaient, durant quarante-huit heures, quelques combats de résistance. Le 12 septembre, les parachutistes allemands délivraient Mussolini interné au Gran Sasso d'Italia. L'anniversaire de ces événements, rendus possibles par ceux du 25 juillet 1943, ne relève pas de la simple évocation historique. Car les partis et les hommes, qui firent ensuite la République italienne et qui, aujourd'hui encore, en orientent les destinées surgirent en ces mois-là et tirent leurs références dans ce qu'alors ils voulurent ou rêvèrent. L'Italie est sans doute la seule nation européenne où une histoire, vieille de trente ans, possède encore une telle valeur de critère d'action politique.

Rome. - Le fascisme historique celui qui fut daté avec précision, symbolisé par les chemises noires, les aigles et une certaine rhétorique, s'est éclipsé d'un seul coup, au moment même où, par un dimanche d'été particulièrement écrasant, le 25 juillet 1943, à 22 h. 45, Radio-Rome interrompit la diffusion d'un concert pour annoncer la démission de " Son Excellence le chevalier Benito Mussolini ".

L'Italie tout entière sortit dans les rues ; une joie folle l'envahit. Les faisceaux de pierre furent brisés, les portraits du " Duce " lapidés, ceux du roi et de Badoglio portés en triomphe. Pas un mort, pas un militant du parti fasciste ne fut poursuivi ni molesté.

Vingt-quatre heures avant, plus de quatre millions d'Italiens portaient l'insigne du parti fasciste. La milice avait ses unités d'élite, des armes, des chefs, que même le soin de défendre leur passé et leur existence aurait pu pousser à réagir. Toutes les cartes du parti furent déchirées. Les cartouches restèrent dans leurs étuis. Ce n'était même pas une liquidation, mais une liquéfaction. Comment et pourquoi survint-elle ?

 

La fascination de l'échec

De l'automne 1942 jusqu'au 25 juillet 1943, Mussolini semble fasciné par la vision de ce qui va advenir. Les témoignages en sont multiples, à commencer par le sien. Outre son flair politique indéniable, les renseignements très minutieux qui affluent vers son bureau du palais de Venise, il connaît bien - et méprise - les principaux acteurs - hiérarques fascistes, membres de la cour, chefs militaires - de l'agitation qui parcourt les milieux dirigeants. S'il ne sait pas toujours, il pressent souvent, et cependant réagit mollement.

A la veille du 25 juillet, son médecin dira qu'il ressemble au condamné qui espère en une grâce impossible ou que la corde casse ou que le bourreau meure, mais qui n'a plus une carte en main pour faire face au destin. Son épouse, Rachele, le conjure de ne pas se rendre chez le roi, elle " n'a plus confiance ". Et Mussolini lui répond que trois jours avant, Victor-Emmanuel l'a assuré : " Si tous vous attaquent, moi, je serai toujours avec vous ". Croit-il vraiment à la sincérité Impériale et royale ?

Les crampes d'estomac, la dérobade profonde du corps, ne suffisent pas à tout clarifier. Car cet homme se dédouble : le chef de gouvernement, entre décembre 1942 et juillet 1943, fait sa tâche presque machinalement. Rien d'un jacobin fouettant les énergies, rien de la frénésie morbide de l'Hitler de la dernière année de guerre. Et simultanément, en lui, quelqu'un qui observe l'inéluctable déroulement ; au fond, le journaliste, le commentateur de soi-même qu'il a toujours été. Las, sceptique, mesurant ses erreurs, dont la pire réside dans l'alliance avec le Reich, il ne cherche pas d'échappatoire. A-t-il jamais cru lui-même à sa propre démesure ? En tout cas, il est prêt à en payer seul les conséquences.

Le spectacle de ce personnage hanté n'offre aucune explication réelle des événements. Et c'est un abus de mots que de qualifier sa chute de " tragédie shakespearienne " ou de faire appel de façon frelatée au concept de " mort du père ". L'histoire d'un homme disparaît ici devant celle d'un peuple.

Le processus a été long qui a fait passer les Italiens de l'enthousiasme au détachement, de la large unanimité nationale qui, en 1935, accompagne l'entreprise éthiopienne, au mouvement de désobéissance civile qui s'étend en tache d'huile à partir de l'automne 1942. La " brutale amitié " avec l'Allemagne, selon l'heureuse formule de l'historien britannique Deakin, est l'agent principal de ce retournement, qui s'amorce à partir de 1937-1938.

Vingt ans de régime fasciste ont engendré des commodités, des convenances, des opportunismes, non des militants. Aussi les événements extérieurs qui s'accumulent depuis l'automne 1942 servent-ils à jauger l'inefficacité d'un pouvoir et la gratuité de ses rites. Le fascisme italien, tout comme le catholicisme italien, se révèle alors pour ce qu'il a toujours été : une religion sans foi.

Offensive de Montgomery à El-Alamein, offensive soviétique pour dégager Stalingrad, déclenchement de la campagne de bombardements alliés sur les grandes villes de la péninsule, débarquement allié en Afrique du Nord : tous ces événements concentrés entre la fin d'octobre et le début de février 1943, frappent directement ou non, mais très cruellement, la population italienne. Naples, Milan, Turin Gênes, reçoivent des coups puissants. S'y ajoutent le développement de la misère physiologique, le marché noir, le sentiment d'impuissance devant la pression allemande.

Les mêmes forces qu'en 1922

Bref, les Italiens, s'ils ne se révoltent pas, se dégagent d'une affaire par laquelle ils ne se sont jamais sentis très concernés. La réaction populaire est très simple : la paix, la paix à tout prix, et passive.

Or la paix passe d'abord par l'élimination de Mussolini, qui est sans doute le seul à ne pas pouvoir prendre contact avec les alliés et rompre avec les Allemands.

L'opération du 25 juillet reprend, en le renversant, le schéma du 28 octobre 1922. Mussolini avait alors été porté au pouvoir par la peur des classes dirigeantes, la colère des classes moyennes, la décomposition des forces ouvrières, et le refus du roi de mettre à l'épreuve la loyauté de l'armée, inquiet qu'il était des ambitions monarchiques de son cousin Aoste.

Durant l'hiver et le printemps 1943, les mêmes éléments jouent contre Mussolini : les résultats de l'économie de guerre terrifient les responsables de la grande industrie ; les classes moyennes, au-delà de toute colère, sont prostrées. En revanche, cette fois, l'armée, sur qui pèsent des années de défaites et d'humiliations, se met entièrement à la disposition du souverain. Et Victor-Emmanuel, une fois Mussolini arrêté, peut instaurer sous Badoglio ce régime de dictature militaire qu'il n'a pas osé mettre en place en 1922.

En réalité, rien ne change, même si le folklore fasciste est aboli : le roi entend bien, d'accord avec Grandi, Ciano et les hiérarques qui ont voté contre Mussolini, maintenir en place exactement l'ordre social dont le fascisme n'était qu'un habit. Le cabinet de " techniciens " de Badoglio ne se compose, à peu près, que d'anciens dignitaires du régime et les hauts fonctionnaires restent en place. " Aucune déviation ne doit être tolérée, aucune récrimination ne peut être permise ", dit la proclamation du souverain, le 25 juillet. Et en quarante-cinq jours, l'" ordre " maintenu par Badoglio fera plus de cent morts antifascistes, proportionnellement beaucoup plus que n'en a fait le fascisme en vingt ans.

Quant à Mussolini, à peine arrêté, il assure son successeur " qu'il ne lui créera aucune difficulté " et lui " donnera toute la collaboration possible ".

Le rôle de l'antifascisme

Si une approximation historique avait quelque valeur, on devrait songer à la Restauration et au rôle des anciens maréchaux de Napoléon. Rien de comparable avec la fin de l'Allemagne nazie, même en ce qui concerne le rôle des forces d'opposition au régime : il n'y a pas de Stauffenberg en Italie, parce que demeure la personne du roi, source de toute légitimité, et qui agira comme tel.

Le rôle de l'antifascisme ? Ses principaux acteurs sont les premiers à convenir qu'il a été très modeste dans le cours des événements de 1943. Émigrés, opposants en puissance à l'intérieur du parti, des universités ou de l'armée en sont encore depuis l'automne 1942 à se chercher, à nouer des relations, à élaborer des doctrines d'action à partir de presque rien Même les noyaux clandestins de communistes manquent de contacts avec les masses. La stratégie se définit simplement dans la presse de l'opposition : la paix avant tout et l'unité d'action.

Les événements du 25 juillet, espérés, n'en prennent pas moins tout le monde par surprise. Ils réalisent immédiatement cette décision d'unité d'action sur laquelle les dirigeants antifascistes tergiversaient depuis des semaines. Ils collaborent avec le cabinet Badoglio en raison d'une double priorité : accélérer la signature d'un armistice, obtenir au plus vite la libération des otages que sont les prisonniers politiques.

Plus d'un mois s'écoulera avant que Badoglio ne l'accorde. Mais le mouvement de résistance armée qui naîtra symboliquement les 9 et 10 septembre dans les combats livrés à Rome, à la porte Saint-Paul, contre les Allemands, disposera immédiatement d'un appareil fourni de militants dont la majorité a appris, en Espagne ou en France, à faire une guerre de partisans.

Catholiques, socialistes, communistes, membres du parti d'action, tous vont se retrouver, soit dans le comité de libération nationale de Rome soit dans le comité de libération de la Haute-Italie et les forces militaires des " volontaires de la liberté ". Car, en tolérant un certain antifascisme parlementaire et incarné par les " revenants " rassurants de 1922, Badoglio a échoué dans sa volonté de barrer tout développement d'un autre type d'antifascisme : celui qui, à long terme, remet on cause la nature même du régime et de l'ordre social. Or celui-là, dès le 25 juillet, naît essentiellement unitaire.

Il le demeurera au-delà de la guerre, s'exprimera dans les travaux de l'Assemblée constituante et la Constitution de 1947. La conscience de cette unité, ou du moins le souvenir des rêves qu'elle supporta, inspire la formule " les partis constitutionnels " - des libéraux aux communistes, - par opposition aux formations d'extrême droite, tel le Mouvement social Italien.

La reconstitution d'une telle unité, au nom de l'antifascisme, représente dans la vie politique d'aujourd'hui plus qu'un thème rhétorique. Même les adversaires les plus déterminés d'une coopération avec le parti communiste demeurent attachés au souvenir du réveil qui suivit le 25 juillet. Quant au terme d'" antifascisme ", voilà longtemps qu'il a cessé de recouvrir une philosophie politique et une doctrine cohérente ; depuis le moment où les forces qui ont fait le 28 octobre 1922 et le 25 juillet 1943 ont compris qu'il convenait à leurs desseins de se couvrir, elles aussi, de ce pavillon.

JACQUES NOBÉCOURT

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