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Chez Jeannette Fleurs

Poussez la porte et entrez donc dans le blog culturel de Liliane Langellier. Plus de 1.500 articles.

23 Juillet 1888. Naissance à Chicago de Raymond Chandler...

Ci-dessous...

L'article de François Forestier dans BibliObs du 24 décembre 2013.

 

On a enfin retraduit Raymond Chandler

Erreurs, chapitres supprimés, formules farfelues: on se demande ce qu'ils avaient fumé, les traducteurs de la Série Noire. Bêtisier.

Déjà, les titres. Comment «The Long Good-Bye» est-il devenu «Sur un air de navaja» ? Et comment se fait-il que «The Little Sister» ait été traduit par «Fais pas ta rosière !»? Raymond Chandler, consultant le dictionnaire Harrap's, n'y comprenait goutte:

On définit "rosière" comme une jeune fille à qui on décernait une guirlande de roses et une petite dot pour la récompenser de sa vertueuse conduite. Son emploi ici me laisse pantois.»

Il était donc temps, grand temps, de reprendre les traductions de la «Série noire», pour les réviser dans l'édition «Quarto», aujourd'hui publiée. Pendant plus de soixante ans, le lecteur français n'aura eu de Chandler qu'une connaissance partielle, tronquée, voire carrément fantaisiste.

Paragraphes coupés, phrases bizarres, argot de pacotille: la «Série noire» était... créative. Prenons «The Little Sister». «Il ne se prenait pas pour rien» (version 2013) était rendu, en 1949, par: «Il ne se prenait pas pour la moitié d'un cachet d'aspirine.» Ou bien: «Un vrai luxe dans cette villa de milliardaire. Quel trou à rat !» était, à l'époque, traduit par: «Embellissement de riche à un taudis pour personne seule.» Un «invité surprise» devenait «un déguisé en jumeaux»...

Les Noirs qualifiés de "bougnoules"

Cyril Laumonier, le «fixeur» de la nouvelle version, a eu fort à faire:

Après la retraduction des livres de Dashiell Hammett et de Paul Bowles, je me suis attaqué à Chandler. Dans "The Long Good-Bye", par exemple, il manquait des pavés entiers, environ 10 à 15% du texte. De façon générale, tous les passages de réflexion, où Philip Marlowe médite un peu, étaient éliminés.»

Travail de dentellière, donc : car, dans un livre comme «Adieu, ma jolie», qui commence dans le ghetto, les Noirs sont qualifiés de «bougnoules», de «moricauds», voire de «fumés», et le visiteur, un «big man» dans la version originale, est devenu un «King Kong» dans la version française. Bravo, Mme Geneviève de Genevraye (également traductrice des oeuvres de Louis Bromfeld et d'une biographie de Karl Marx. On se demande avec inquiétude ce que «Sur la question juive» a pu devenir sous la plume de cette dame).

Ainsi, sur les sept romans de Chandler, cinq ont été peaufinés par Cyril Laumonier: texte intégral, grammaire replâtrée. Restent deux romans, que les Editions Gallimard n'ont pas osé toucher: «la Dame du lac» et «le Grand Sommeil». Le premier a été traduit par Michelle et Boris Vian, le second par ce dernier, tout seul. Mais pourquoi n'avoir pas révisé la traduction des Vian ? Elle est carrément désinvolte. Une affaire «cut and dried» (résolue) est devenue «cuite et recuite» dans «la Dame du lac».

"Le derrière de la maison"

Quant à la jolie libraire du «Grand Sommeil», dont le sex-appeal pourrait inciter un businessman à «expédier son déjeuner», la traduction de Boris Vian donne: «à restituer son déjeuner»... Un sex-appeal émétique ? On reste, comment dire ? Pantois.

Mais la «Série noire» est truffée de perles savoureuses. C'est ainsi qu'un «bar topless», dans un roman de Max Allan Collins, est devenu «un bar sans toit». Et, dans un bouquin de Gerald Petievich, «the back of the house» a été rendu par «le derrière de la maison»...

Dernier détail: comme pour Dashiell Hammett, les versions fautives restent en vente en édition poche. La version corrigée des romans de Chandler n'est disponible qu'en «Quarto». Donc, plus cher. Résultat: le tri se fait par le prix. Ceux qui peuvent payer ont la bonne édition. Ceux qui ne peuvent pas doivent se contenter de la version pourrie. Philip Marlowe, qui comprenait bien la lutte des classes, aurait apprécié... Il est vrai qu'il ne se prenait pas pour la moitié d'un cachet d'aspirine.

François Forestier

Les enquêtes de Philip Marlowe
par Raymond Chandler, traduction révisée par Cyril Laumonier
Gallimard, « Quarto », 1312 p., 28,50 euros.

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