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Chez Jeannette Fleurs

Poussez la porte et entrez donc dans le blog culturel de Liliane Langellier. Plus de 1.500 articles.

« Nightmare Alley » : William Lindsay Gresham dévalise les consciences...

Je n'ai pas pu résister...

Au conseil de Pierre Lescure sur Twitter :

Voilà l'article du Monde de François Angelier daté du 9 juin 2021 :

Ce grand roman d’un écrivain américain déchu conte le parcours d’un fugueur dans les années 1930, entre cirque, music-hall et spiritisme. Impitoyable.

 

On a les geeks qu’on mérite. Si les nôtres sont souvent caricaturés en cyberados, vidéomaniaques éperdus d’imaginaire et de lèche-écrans, ceux de l’Amérique des années 1930, campés par le romancier américain William Lindsay Gresham (1909-1962) en ouverture de son grand œuvre romanesque, Nightmare Alley, s’avèrent d’une pathétique sauvagerie et d’un pittoresque archaïque. Ethylique grandiose devenu l’une des attractions d’un freak show, le geek d’alors, visage passé au brou de noix, coiffé d’une moumoute charbonneuse, corps effondré gainé d’un maillot chocolat, y gagne son alcool à la force de ses mâchoires et à la sueur de ses dents en décapitant, pour la plus grande frénésie des badauds, des serpents et des poulets vivants. Une vision glaçante qui d’emblée donne le ton de cet hallucinant « trou noir » littéraire.

Paru en 1946, adapté à l’écran par Hollywood, avec Tyrone Power, dès 1947 (une seconde adaptation, signée Guillermo del Toro est attendue pour fin 2021), traduit en France en 1948 sous le titre Le Charlatan, plusieurs fois republié à l’identique (Christian Bourgois, 1986 ; Gallimard, « Série noire », 1997), il est ici proposé sous son titre original, dans une traduction révisée et avec une érudite préface de l’écrivain Nick Toshes (1949-2019).

Un « freak » mythique des lettres américaines

Né en 1909, à Baltimore, Gresham, véritable « Tristan Corbière du Maryland », selon l’heureuse expression de l’historien du cinéma Philippe Garnier. Autant dire, un parangon du poète maudit. Un freak mythique des lettres américaines. Après études et petits boulots, s’orientant d’abord vers la prédication évangélique et la chanson folk, il se convertit au marxisme au début des années 1930 (doctrine qu’il rejettera prudemment à l’heure de la guerre froide). Cette adhésion le mène à s’engager, durant la guerre d’Espagne, dans la brigade Abraham-Lincoln, où il sert comme artilleur. Revenu tuberculeux et suicidaire aux Etats-Unis, marié à la poète Joy Davidman, il met deux ans à guérir, gagnant sa vie comme rédacteur en chef et écrivain de pulps, magazines populaires où il use sa plume pour gagner la vie des siens. Miné au fil des années par un alcoolisme dont il peine à se déprendre, enclin à la violence, ne trouvant l’apaisement dans aucune des voies qu’il explore (psychanalyse, bouddhisme, christianisme, ésotérisme), divorcé puis remarié, atteint d’un cancer de la langue, il se suicidera aux barbituriques en 1962, dans l’hôtel de Manhattan où, seul et reclus, il cuvait sa misère et son désespoir.

Au sein de l’œuvre hétéroclite qu’il laisse – trois romans, dont deux sur le monde du cirque, un stock de fictions parues en revue, une biographie du magicien Houdini et un manuel de culturisme –, Nightmare Alley, son unique succès, apparaît comme le condensé de ses expériences, la somme de ses fascinations et l’élixir de ses souffrances. Là, comme l’écrit Nick Toshes, se révèle à quel point « le lyrisme malfaisant de Gresham est unique : il évoque un lettré des caniveaux qui explore les étoiles en même temps qu’un lettré céleste qui explore les caniveaux ».

Piraterie psychique et shows paranormaux

Sous l’invocation des lames du tarot, on y suit le destin de Stanton Carlisle, adolescent fugueur qui, hébergé dans un cirque itinérant, révulsé par la miséreuse déchéance du geek évoqué plus haut, entame un parcours social salvateur basé sur l’illusionnisme, le spook  racket, l’« escroquerie aux revenants », et l’abus de confiance. Une courbe de vie marquée par trois femmes : Zeena, voyante pour rire qui le déniaise et l’initie à l’art de la seconde vue ; Molly, jeunette aux airs trop naïfs et comparse scénique au dévouement apparemment total, avec qui il perce au music-hall et met en place, sous le couvert d’une mysticité à l’usage des gogos, une véritable technologie de l’arnaque spirite ; et la psychiatre Lilith Ritter, la bien nommée, qui lui permet d’accéder à une haute société fortunée qu’il écume à grand renfort de piraterie psychique et de shows paranormaux.

La saga est basée sur l’exploitation impitoyable du maillon faible affectif – le deuil –, de tous les défauts possibles de la cuirasse psychologique (« Découvrir par quoi ils sont effrayés et le leur revendre. Voilà la clé ») et surtout sur une maîtrise diabolique du langage. A ce titre et au-delà de tout pittoresque spectaculaire, Nightmare Alley, à une époque où les rumeurs de la propagande couvrent toutes les voix, apparaît comme une formidable réflexion fictionnelle sur deux univers spécifiques : la manipulation sociale de la langue (accent, argot, rhétorique) utilisée comme un écran de fumée et comme pied-de-biche psychique pour dévaliser les consciences, et la psychologie de l’escroc dont le mental, hanté de traumatismes, mêle astuce, mépris et violence impitoyable.

Et maintenant, mesdames, messieurs, restez groupés, suivez le geek et bon spectacle !

 

« Nightmare Alley », de William Lindsay Gresham, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Denise Nast, révisé par Marie-Caroline Aubert, introduction de Nick Tosches, Gallimard, « Série noire », 452 p., 22 €.

 

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