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Chez Jeannette Fleurs

Poussez la porte et entrez donc dans le blog culturel de Liliane Langellier. Plus de 1.500 articles.

8 juin 1949 : Publication de 1984 de George Orwell

Sergent dans la police impériale en Birmanie, écrivain itinérant dans les bas-fonds de Londres et les exploitations minières, plongeur dans un hôtel de luxe parisien, libraire, journaliste, enseignant, combattant du Parti ouvrier d’unification marxiste pendant la guerre d’Espagne, engagé volontaire dans la Home Guard en prévision d’une invasion nazie de la Grande-Bretagne, le britannique Eric Arthur Blair, alias George Orwell, vécut cent vies en quarante-six années d’existence.

Se revendiquant « socialiste de terrain », c’est-à-dire sincèrement attaché à la cause du prolétariat anglais, ouvriers et chômeurs aux conditions de vie misérables, proche des milieux marxistes et révolutionnaires, anti-autoritaire, il s’oppose certes à la droite conservatrice, mais surtout à la gauche « morale » et aux communistes « de salon » – d’où son profond mépris envers Jean-Paul Sartre et sa méfiance envers George Bernard Shaw, qu’il soupçonne d’intelligence avec Staline. Familier avec les régimes autoritaires et totalitaires du XXème siècle, ayant expérimenté la misère des classes populaires, averti des dérives idéologiques promptes à asservir et à exploiter sous prétexte de libérer, il explore les thèmes de l’aliénation et de la dictature à travers ses deux ouvrages les plus célèbres : La ferme des animaux, fable animalière dénonçant les inhumanités du régime soviétique et publiée en 1945, c’est-à-dire en plein face à face entre le Troisième Reich et l’URSS ; et, en 1949, le roman d’anticipation sobrement intitulé 1984.

Cette incontournable dystopie, plongeant ses racines dans les névroses modernes de la surveillance vidéo et de la délation, s’attaque aux effets dévastateurs de la propagande, de la falsification de l’Histoire et de l’instrumentalisation du langage : le monde de 1984, divisé en trois superpuissances qui s’arrachent une quatrième zone disputée en permanence, est celui d’un Londres sous la coupe d’un régime totalitaire tentaculaire aux allures de dictature stalinienne, dans lequel rôde un certain Goldstein, présenté comme l’ennemi numéro un du régime, l’adversaire fantomatique de toute une société. La devise du régime ? « La guerre est une paix, la liberté est un esclavage, l’ignorance est une force ».

Afin que la population demeure soumise et heureuse de l’être, toutes les vérités sont renversées, la philosophie et la littérature sont abolies, le langage est vidé de son sens et remanié pour former une « novlangue » qui conditionne la réflexion de ceux qui l’emploient jusque dans leur inconscient, la police de la pensée traque les éventuels dissidents, frappant y compris au cœur du système lors de véritables purges qui ne sont pas sans rappeler certains épisodes historiques de l’URSS, l’Histoire est falsifiée chaque fois que la politique du parti l’exige, les enfants sont entraînés dès le berceau à dénoncer leurs parents si nécessaire, les esprits s’auto-manipulent par le biais de la « doublepensée », les passions sont déchaînées lors des deux minutes d’hystérie collective dites de « la Haine », et enfin, Big Brother, entité omniprésente et pourtant désincarnée, fondateur chimérique du parti, surveille l’entièreté de la population à travers des « télécrans ».

Winston Smith, protagoniste du roman, travaille à la réécriture de l’Histoire au Ministère de la Vérité ; pas assez crédule pour vivre en parfaite insouciance, mais pas assez lucide pour réaliser à temps les pièges qui lui sont tendus, il est devenu l’archétype de l’esprit rebelle écrasé par les rouages de la machination politique. Il noue une liaison clandestine avec une collègue, Julia (l’amour et la sensualité étant interdits, et le sexe réduit à sa stricte fonction reproductrice), qui le contamine de ses rêves d’émancipation et de soulèvement ; ils se rapprochent d’un certain O’Brien, cadre du Parti intérieur, pensant qu’il est un membre de la Fraternité (union secrète de réfractaires, menée par Goldstein, qui complote contre le régime). O’Brien leur fournit le fruit défendu : un livre écrit par Goldstein lui-même, Théorie et pratique du collectivisme oligarchique, qui révèle la duplicité du système et livre l’effarante affirmation que la guerre entre l’Océania et l’Estasia est une fausse guerre, organisée par le parti qui bombarde ses propres citoyens et alimente volontairement le conflit afin de maintenir la population pauvre, affamée, incapable de se soulever contre le pouvoir, et en colère contre un « bloc » de nations lointain qu’elle tient pour seul responsable de tous ses maux. Horrifiés, Winston et Julia songent à passer à l’action, mais ils sont arrêtés par le parti : O’Brien, loin d’être un membre de la Fraternité, fait partie de la police de la pensée.

Au terme des tortures qui lui sont infligées et de la véritable lobotomie que lui fait subir O’Brien, Winston trahit Julia en demandant à ce qu’elle soit torturée à sa place, et jure, de bonne foi, que deux et deux font cinq. On apprend que Goldstein est un personnage fictif, un épouvantail inventé par le parti pour concentrer l’hostilité des « bons » citoyens et repérer les « mauvais » qui se verraient tentés par son message ; mais le contenu de Théorie et pratique du collectivisme oligarchique , suprême manipulation, n’est est pas moins absolument véridique. Même en accédant à cette terrible révélation, Winston n’est pas tenté de se rebeller à nouveau ; docilement, vidé de toute dignité, il revient à son travail au Ministère. Tout en sombrant dans l’alcoolisme, il se prend peu à peu d’amour pour le parti à travers la propagande que son esprit n’a plus les moyens de filtrer. Il est impliqué qu’il finisse exécuté d’une balle dans la nuque, victime d’une énième purge.

L’écrivain, journaliste, diplomate et résistant Jean-Daniel Jurgensen, aussi connu sous le pseudonyme de Jean Lorraine, lit 1984 au lendemain de la Seconde Guerre mondiale à laquelle il prit activement part : il fut l’un des rares Français à rentrer en résistance dès 1940 et à échapper à la Gestapo malgré la désorganisation des réseaux nouveaux-nés, puis rejoignit en 1942 le mouvement Défense de la France qu’il parvint à faire pencher vers le Gaullisme, et ne cessa de publier clandestinement dans des journaux résistants jusqu’à la Libération. Il est donc un fin connaisseur de la question du totalitarisme, à laquelle il continue de s’intéresse tout en poursuivant une carrière diplomatique ; en août 1981, il publie dans la Revue des Deux Mondes un article sur la dystopie d’Orwell, ce qui préfigure la parution, deux ans plus tard, de son livre Orwell ou la route de 1984 :

« II m’arrive de sursauter en entendant la radio parler de telle ou telle échéance maintenant prochaine et prévue pour 1984. Une année pas comme les autres… Car je me souviens de la passion éprouvée dans notre jeunesse, par moi et par bien d’autres, à la lecture du chef-d’œuvre de George Orwell, qui porte précisément ce nom : Mil neuf cent quatre vingt-quatre. Allons-nous pouvoir vérifier l’exactitude de l’anticipation ? Mais, à vrai dire, ce génial roman ne constitue qu’en apparence un exercice dans le genre incertain de la prophétie. II s’agit, en fait, de bien autre chose : à savoir, de l’analyse la plus profonde, en même temps que la plus claire, d’un des phénomènes majeurs de notre temps, et qui n’a pas fini d’épuiser ses conséquences : le totalitarisme — que ce soit celui de Hitler, de Staline, ou même d’autres encore. »

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