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Chez Jeannette Fleurs

Poussez la porte et entrez donc dans le blog culturel de Liliane Langellier. Plus de 1.500 articles.

25 mai 1895. Condamnation d'Oscar Wilde pour délit d'homosexualité...

Un homme avait subitement braqué sur lui des yeux équivoques et l'avait pris en filature, le dépassant et se laissant dépasser par lui maintes fois.
Oscar Wilde. Le portrait de Dorian Gray.

25 mai 1895 Oscar Wilde est condamné pour délit d'homosexualité à 2 ans de travaux forcés dans la prison de Reading, au sud de l'Angleterre...

Un lord écossais, amateur de boxe et d’un caractère notoirement épouvantable, fut à l’origine de la disgrâce et de l’emprisonnement de l’un des plus célèbres hommes de lettres du XIXe : l’irascible marquis de Queensberry, avant de poursuivre Oscar Wilde de sa vindicte pour avoir débauché son fils Alfred, s’était déjà fait connaître en accusant le ministre des affaires étrangères, Lord Rosebery, d’avoir débauché son autre fils, Francis Archibald.

 

En 1895, ayant eu vent de la liaison de son fils Alfred (surnommé "Bosie") avec un dandy tapageur du nom de Wilde, d’origine modeste et fils d’une nationaliste irlandaise de surcroît, le marquis voit rouge : il commence par asséner un vigoureux coup de poing à Alfred en pleine rue (voire coupure de journal ci-contre), esclandre pour laquelle il est brièvement arrêté, puis s’en prend à Wilde lui-même en lui laissant une note injurieuse à son hôtel, note devenue célèbre autant pour son orthographe déplorable que pour ses conséquences tragiques – To Oscar Wilde, posing as a somdomite.

 

Scandalisé, Wilde n’écoute pas les amis qui lui conseillent la prudence et intente un procès en diffamation à Queensberry. Grave erreur, puisqu’il n’y a pas de diffamation, et que sa liaison avec Alfred Douglas est de notoriété publique depuis 1891. Queensberry remporte le procès et renchérit immédiatement en attaquant Wilde en justice à son tour. Les londoniens s’arrachent les journaux qui en font des gros titres, car on sait que l’affrontement entre le lord boxeur et le dramaturge excentrique sera des plus savoureux.

Le 3 avril 1895, le procès commence sous les meilleurs augures pour Wilde : sa repartie mordante, ses mots d’esprits, ses pirouettes déclenchent l’hilarité générale dans le tribunal d’Old Bailey transformé en théâtre. Mais l’avocat de Queensberry, l’opiniâtre Edward Carson, finit par piéger Wilde en utilisant sa légèreté pour la retourner contre lui : à la question « Avez-vous déjà embrassé ou touché le valet de Lord Douglas ? », Wilde, ne pouvant résister à l’envie de faire un bon mot, répond du tac au tac « Dieu jamais ! Il était particulièrement quelconque, ce garçon, d’une laideur malheureuse ». Le public ne rit plus : l’homosexualité, même entre adultes consentants, est condamnée par la loi depuis 1885.

La chute commence : astucieusement, Queensberry a pris soin de composer lui-même le public de demi-mondaines et de prostituées, qu’il fréquente avec assiduité et dont il sait qu’elles souffrent de la concurrence des prostitués mâles. Quand Alfred Taylor, un ami de Wilde qui lui avait présenté de jeunes hommes, devient le co-accusé du dramaturge le 26 avril, l’assistance et la presse se déchaînent contre eux. Il est possible que Lord Rosebery, devenu entre-temps premier ministre, ait également contribué à faire condamner Wilde afin de désamorcer la colère de Queensberry – car Francis Archibald Douglas, amant supposé et secrétaire du ministre, est mort l’année précédente dans des circonstances non élucidées.

La condamnation est prononcée le 25 mai : ce sera la peine maximale, deux ans de « hard labour » à purger à la prison de Reading. Pour payer ses frais de justice, le dramaturge doit vendre ses droits et livrer ses biens à une vente anarchique (voir illustration ci-contre) ; sa femme Constance, chassée de Londres par le scandale, s’exile avec leurs deux fils et est contrainte de changer de nom.

Apprenant les conditions déplorables dans lesquelles Wilde est détenu, le dramaturge George Bernard Shaw s’en émeut et fait circuler une pétition à Paris pour le faire libérer, récoltant notamment les signatures d’André Gide, Octave Mirbeau et Paul Adam. Mais les quelques passages de Wilde à Paris avaient soufflé un vent de scandale sur la capitale, dont l’élite intellectuelle demeure divisée à son sujet ; et faute de signatures plus prestigieuses (Emile Zola, entre autres, refusa net de se compromettre dans cette affaire de mœurs), la pétition ne parvient pas jusqu’à Londres. Après avoir rédigé sa dernière œuvre, La Ballade de la geôle de Reading,  le dandy sort de prison pour constater que ses amis d’autrefois se sont éparpillés au quatre vents, et qu’hormis le fidèle Robert Ross, personne n’ose lui tendre la main de peur que l’opprobre ne soit contagieuse.

Avec Ross, le dandy désargenté s’installe à Paris, où le retrouvera ponctuellement le capricieux et dispendieux Alfred Douglas. Gide, avec lequel il avait pourtant voyagé en Algérie, rase les murs en l’apercevant dans la rue. Wilde, incapable de se remettre à écrire, abandonné de toutes parts, s’abîme dans un lent suicide à base d’alcool, d’obésité morbide et de quasi mendicité.

Oscar Wilde à Rome en 1900

Lorsqu’il meurt en 1900 d’une méningite, il n’a droit qu’à un enterrement de sixième classe, et n’échappe à la fosse commune que grâce à Ross. En apprenant sa mort, Douglas quitte précipitamment l’Écosse pour assister aux obsèques de son amant ; là, des témoignages affirment que dans un élan dramatique, il se serait jeté sur le cercueil de Wilde qui venait d’être descendu en terre, au grand embarras de Ross qui dut l’extirper couvert de boue de la tombe. Douglas, dans les décennies suivantes, enchaînera les volte-face, affirmant que Wilde était le « pire fléau qui se soit abattu sur l’Europe », poussant l’hypocrisie jusqu’à accuser Ross d’homosexualité, puis se réconciliant finalement avec le souvenir du dandy. Ayant hérité de la folie de son père, il la transmit à son fils Raymond qui fut interné en 1927.

En 1908, Ross fait transférer les cendres de Wilde au Père Lachaise, et à sa propre mort cinquante ans après celle du dramaturge, il se fait inhumer dans le même tombeau. Wilde lui avait écrit : « Il faudrait que nous soyons enterrés l’un à côté de l’autre, et quand sonneront les trompettes du Jugement, dear boy, et que tous les morts se dresseront dans leurs tombes, vous et moi prétendrons n’avoir rien entendu ».

 

En octobre 1975, à l’occasion des soixante-quinze ans de la mort de Wilde,  l’écrivain et chroniqueur Jacques de Ricaumont, créateur d’un « prix Oscar Wilde », rendait hommage à cet « écrivain français » qui aima tant Paris qu’il songea à s’y établir :

« On n’ignore pas que Wilde avait pour la France une prédilection dont le principal ressort était le culte qu’il vouait à sa langue, la plus favorable selon lui à la perfection du style ; qu’il y séjourna dès son adolescence, où sa mère l’initia aux charmes d’un pays dont elle raffolait, qu’il y vint en voyage de noces, s’y installa à sa sortie de prison et y repose au cimetière du Père-Lachaise ; qu’il en maniait la langue avec une souplesse, sinon une maîtrise, qui lui valut cet hommage d’Henri de Régnier : « Wilde est en français un fort bon écrivain ; à peine si en anglais il est plus à l’aise peut-être » ; qu’enfin c’est elle qu’il choisit pour sa Salomé, l’un de ses trois chefs-d’oeuvre avec le Portrait de Dorian Gray et le De profundis. Ce qu’on sait moins, c’est qu’après l’interdiction de cette pièce par la censure anglaise, il envisagea dans son dépit de solliciter du gouvernement de la République sa naturalisation… »

 

Lire aussi sur ce blog : Le portrait de Dorian Gray.

Et, pour ceux qui veulent aller plus loin :

De Profundis Oscar Wilde à Lord Alfred Douglas...

De Profundis est une longue lettre qu’Oscar Wilde a écrite à son jeune amant, Lord Alfred Douglas, depuis la prison de Reading, début 1897. Elle est publiée en version expurgée en 1905 et dans sa version intégrale corrigée en 1962. Une des plus belles lettres d’amour jamais écrite….

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