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Chez Jeannette Fleurs

Poussez la porte et entrez donc dans le blog culturel de Liliane Langellier. Plus de 1.500 articles.

13 mai 1968 : la journée de l'unité

Le 13 mai 1968...

J'ai défilé de la Gare de l'Est à Denfert Rochereau...

Avec mes petits camarades de la faculté de Nanterre, Yannick, Hervé et les autres...

Mais aussi avec ceux connus à Bournemouth à Pâques de cette année-là.

Dont Christophe, qui me suivait comme son ombre.

Et qui crut bon de me montrer le revolver qu'il tenait serré dans la poche intérieure de sa veste.

J'étais donc partagée entre la joie de ces jours-là et la peur d'un incident avec les CRS.

Je n'avais pas encore 21 ans...

Et une interdiction paternelle formelle de sortir le soir.

Au quartier latin.

Alors, je me vengeais, comme je pouvais...

Nous étions jeunes...

Nous étions fous...

Nous y avons cru !

........................................

C'est l'une des journées les plus marquantes des événements de mai 1968. Le 13 mai, les ouvriers, les étudiants et les enseignants défilent ensemble dans les rues de Paris pour la première fois depuis le début du mouvement. La date n'est pas choisie au hasard pour cette manifestation unitaire : ce jour-là, la France commémore les dix ans du retour au pouvoir de Charles de Gaulle. 

 

Une cause commune : la remise en question du régime gaulliste

Ce matin-là, les étudiants ont encore en tête la répression policière de la "nuit des barricades". Dans la nuit du 10 au 11 mai, ils sont violemment évacués par les forces de l'ordre dans le Quartier latin qu'ils occupent. Les barricades érigées dans la soirée, dans la rue Gay-Lussac notamment, tombent une à une, sous les tirs de grenades lacrymogènes, jets de pavés et cocktails Molotov. Plus de 360 manifestants sont blessés, 500 sont interpellés. "Ces événements bouleversent la France entière, d'autant plus que le jour-même le magazine télévisé Panorama est censuré. Il présentait ce qui se passait depuis le début du mois de mai", explique l'historienne Michelle Zancarini-Fournel. Le Premier ministre, Georges Pompidou, est obligé d'intervenir, le 11 mai au soir, à son retour d'Iran et d'Afghanistan, pour apaiser les tensions : 

J’ai décidé que la Sorbonne serait librement rouverte à partir de lundi, les cours reprenant à la diligence du recteur et des doyens. A partir de lundi également, la cour d’Appel pourra, conformément à la loi, statuer sur les demandes de libération des étudiants condamnés.                                                
Georges Pompidou, depuis l'Assemblée nationale

Mais il est déjà trop tard. La "nuit des barricades" est ce que Pierre Bourdieu appelle un "événement critique". La répression policière agit en effet comme un détonateur. Le 12 mai, la CGT lance un appel à la grève générale pour le lendemain. Un appel repris par les étudiants, la SNESup, un syndicat enseignant, la CFDT et la FEN (Fédération de l'Education Nationale) et Force Ouvrière. "Les appels syndicaux à la grève générale de vingt-quatre-heures insistent tous sur la solidarité entre étudiants et ouvriers : là où deux mondes demeuraient le plus souvent séparés, la violence policière vient les rapprocher", déchiffre l'historienne Ludivine Bantigny dans son livre 1968. De grands soirs en petits matins. Malgré des revendications qui divergent, les différents groupes mobilisés s'entendent ainsi sur une manifestation commune. 

L'accord est conclu après une journée de négociations

Dans L'explosion de mai, Lucien Rioux et René Backmann qualifient ces très longues tractations (10h à 18h) à la Bourse du Travail "d'assemblée des frères ennemis" : "Il a fallu des circonstances exceptionnelles pour les rassembler. Ils ne s'aiment guère. Depuis quinze jours, ils s'injurient quotidiennement. Chacun est le "traître" du voisin. Aux accusations de "gauchisme", "d'aventurisme", de "soutien objectif à la réaction et au gaullisme" lancées par les cégétistes en direction des étudiants ont répondu des accusations (...) de "stalinisme" et même de "trahison" lancées par les étudiants aux cégétistes". 

"On ne peut pas dire que les gens s'adorent, on n'est pas parti pour un mariage. Mais c'est la popularité du mouvement qui fait que tout le monde défile ensemble", confirme aujourd'hui Alain Geismar, qui était alors secrétaire général du SNESup. Finalement, c'est un mot d'ordre commun qui les rassemble : pour la première fois depuis le retour au pouvoir de Charles de Gaulle, dix ans auparavant, le régime est remis en cause.

De la place de la République à Denfert-Rochereau

Le 13 mai, au matin, la Sorbonne rouvre après dix jours de fermeture. Des petits groupes d'étudiants reprennent possession du bâtiment historique, situé rue Victor Cousin - le campus de Censier, lui, est déjà occupé depuis le 11 mai. A peine rouverte, la faculté est déclarée en grèveProgressivement, les étudiants se dirigent vers la gare de l'Est, lieu de départ de la manifestation. "À 11 heures ce matin, un cortège d'étudiants quitte Censier. La Sorbonne est libre. Les policiers ont disparu du Quartier latin. Il n'y a même pas d'agent de la circulation au carrefour Saint-Germain-Saint-Michel", racontent Lucien Rioux et René Backmann dans L'explosion de mai (1968).

 

Le rassemblement commence dans la matinée, alors que la manifestation ne doit débuter qu'en début d'après-midi. Les organisateurs savent qu'ils ont besoin de temps pour réunir le maximum de personnes et faire du défilé un succès. Il existe un autre point de rendez-vous ce jour-là : un compromis a été trouvé la veille, lors des négociations, puisque les étudiants et les ouvriers n'arrivaient pas à convenir d'un parcours commun. A l'origine de cette mésentente, la figure controversée de Daniel Cohn-Bendit, qui s'est fait connaître lors de l'occupation de la faculté de Nanterre, le 22 mars.

La CGT ne voulait pas de Daniel Cohn-Bendit en tête de la manifestation. Le syndicat est opposé à ce que Georges Marchais appelle dans l’Humanité du 3 mai des "groupes gauchistes", d’extrême gauche, hostiles à la politique du Parti communiste. Il fallait les rejeter parce qu’ils prétendaient discuter avec les ouvriers, alors que les représentants de la classe ouvrière étaient la CGT et le Parti communiste : c’était vécu comme des ennemis. Il n’était pas question de les admettre sur la même ligne de tête, derrière la banderole. Finalement, la CGT a dû plier, sous la pression de la CFDT.                                                
L'historienne Michelle Zancarini-Fournel

Une banderole commune : "Etudiants, enseignants, travailleurs solidaires"

La CGT accepte donc de défiler aux côtés des étudiants, mais les ouvriers, eux, partiront de la place de la RépubliqueGeorges Séguy, le secrétaire général du syndicat, n'a pas le choix, cette manifestation doit être réussie. "Politiquement, la CGT avait intérêt à regrouper des centaines de milliers de personnes pour pouvoir remettre en cause le régime", résume Michelle Zancarini-Fournel. Autre "subtile compromis" trouvé : une banderole commune "Etudiants, enseignants, travailleurs solidaires". Mais "La banderole n'est pas signée comme habituellement du sigle des organisations parties prenantes", souligne l'historienne.  

 

 

En début d'après-midi, "des dizaines de milliers d'étudiants sont déjà rassemblés", rapporte Le Monde dans le journal du 15 mai 1968. Les principaux représentants étudiants prennent la parole vers 14 heures : Jacques Sauvageot, vice-président de l'UNEF, Alain Geismar, secrétaire général du SNESup (Syndicat national de l'enseignement supérieur), et Daniel Cohn-Bendit, représentant du Mouvement du 22 mars. 

Finalement, le cortège des étudiants à gare de l'Est et celui des ouvriers, place de la République - "noire de monde depuis 14h30" - se mélangent. Seul un kilomètre sépare les deux points de rendez-vous en passant par le boulevard Magenta. 

Un million de personnes, selon les organisateurs

"Discussions et atermoiements expliquent qu'il soit 16 heures quand le cortège se met véritablement en route", note le journaliste du Monde dans son article. En tête du défilé, les représentants étudiants Jacques Sauvageot, Alain Geismar et Daniel Cohn-Bendit se tiennent par les épaules. A côté, se tient Georges Séguy, le secrétaire général de la CGT, symbole de l'unité de la manifestation. Les représentants des partis de l'opposition, François Mitterrand, Waldeck Rochet, Guy Mollet, Pierre Mendès France, sont loin derrière dans le cortège.  

Le rassemblement est un succès indéniable : un million de personnes défilent cet après-midi-là, selon les organisateurs. La préfecture de police de Paris, de son côté, comptabilise 200 000 manifestants. 

Le nombre de grévistes explique en partie l'importante participation. "Les taux de grévistes sont impressionnants et exceptionnels. Dans les secteurs nationalisés et parapublics, ils ne sont pas inférieurs à 45 % et atteignant souvent 60 % à la SNCF voire 80 % à EDF-GDF. Dans le public, ils sont tout aussi élevés : 60 % dans les PTT, 75% parmi les employés de la sécurité sociale et jusqu'à 80 % dans l'enseignement", précise l'historienne Ludivine Bantigny.

 

Sur les pancartes, on peut lire "Dix ans, ça suffit", "Adieu de Gaulle", ou encore "De Gaulle à l'hospice" et "De Gaulle au musée". La manifestation se déroule dans le calme, les policiers se tiennent à l'écart. "Les dix mille policiers mobilisés le long de son parcours se montrent discrets ; ils gardent en priorité l'Hôtel de Ville, le Parlement et l'Elysée", détaille Michelle Zancarini-Fournel. Dans l'après-midi, les manifestants apprennent que les quatre étudiants qui avaient été condamnés le 5 mai ont été libérés. Une victoire pour les étudiants qui avaient trois mots d'ordre jusqu'au 13 mai : "Plus de police au Quartier latin", "Rouvrons la Sorbonne" et "Libérons nos camarades". 

Unité brisée entre dirigeants en fin de journée

La fin du cortège arrive à Denfert-Rochereau vers 17h30. A la fin de la manifestation, les participants doivent se disperser, c'est en tout cas ce qu'ordonne la CGT. Les étudiants, eux, en ont décidé autrement. "Gagnez le Champ-de-Mars par le boulevard Raspail", crie Daniel Cohn-Bendit en direction de la foule. L'unité apparente vole alors en éclat. 

Les appels de quelques gauchistes pour rabattre les manifestants vers le Champ-de-Mars se perdent dans l'indifférence générale. Le groupe de tête se sépare. Je serre la main à Descamps, à Marangé et à Sauvageot. Cohn-Bendit s'approche, je l'ignore. Il aura droit, à son grand dépit, à la poignée de main de la CFDT, de la FEN, pas à celle de la CGT. Georges Séguy, Le Mai de la CGT (1972)

Daniel Cohn-Bendit, "l'anarchiste allemand" comme il avait été qualifié quelques temps auparavant dans un article de l'Humanité, s'en prend également à la CGT et aux communistes, le soir de la manifestation. "Il prend la parole devant quelques milliers de personnes et dit qu’il a eu plaisir à défiler devant les crapules staliniennes parce qu’à l’intérieur du cortège, il y avait les dirigeants du parti communiste", se remémore Alain Geismar.

Une soirée de débats

Entre 4 000 et 5 000 étudiants, selon le journaliste du Monde, se réunissent ensuite au pied de la Tour Eiffel, sur la pelouse, pour un meeting. Les débats reprennent, animés par les figures du mouvement. "Il n'y aura pas de reprise de cours, pas d'examens avant la démission de Grimaud (Maurice Grimaud, préfet de Police de Paris ndlr) et de Fouchet (Christian Fouchet, ministre de l'Intérieur ndlr) ", lance notamment Daniel Cohn-Bendit. 

Pendant ce temps, place Denfert-Rochereau, la foule continue de se disperser. Un incident vient alors perturber furtivement le calme de la journée. "Un car de police secours, qui vient d'aller chercher un enfant blessé débouche dans la foule. Le conducteur s'affole, essaie de manœuvrer, renverse deux ou trois personnes, dont l'une, un ingénieur, est grièvement blessée. On brise les vitres du car, le conducteur est arraché à son siège. Un agent sort son revolver, tire trois coups de feu. Les policiers sont bousculés, frappés; la foule les lyncherait si une intervention rapide du service d'ordre ne les tirait d'affaire", décrivent Lucien Rioux et René Backmann. 

Il est environ 21h30 quand une partie des étudiants, réunis sur le Champ-de-Mars, décide de se diriger vers la Sorbonne. Les discussions se poursuivent dans une ambiance festive. "Après l'avoir complètement investie, les étudiants l'ont ouverte à la population, appelant les ouvriers et les travailleurs à venir discuter avec eux des problèmes de l'université. Ce fut une extraordinaire nuit de liberté exaltée, de discussions fiévreuses pour changer la société. (...) Dans la cour, de petits groupes assis sur les dalles discutaient paisiblement tandis qu'un orchestre de jazz rythmait le brouhaha. Victor Hugo et Pasteur, effigies solennelles haut situées sur leur socle, portaient dans leurs bras des drapeaux rouges", relate le journaliste du Monde Bertrand Girod de l'Ain, dans l'article Nuit de la Liberté à la Sorbonne, paru le 15 mai 1968. Une atmosphère d'allégresse confirmée par Lucien Rioux et René Backmann dans leur récit de la journée :

Des milliers d'étudiants, de jeunes ouvriers, qui n'ont pas voulu "rentrer à la maison" après la manifestation, entendent ce soir-là le concert de jazz le plus fou et peut-être bien le plus heureux que l'on ait jamais entendu à Paris.                              
Lucien Rioux et René Backmann

La soirée à la Sorbonne dure "presque jusqu'au jour", comme le constate le journaliste du Monde Bertrand Girod de l'Ain. La faculté devient en fait un lieu de forum permanent et autonome, dans les jours qui viennent et jusqu'à la fin de l'occupation, le 16 juin 1968. 

 

Cette journée du 13 mai constitue en ce sens "un tournant" dans les événements de mai-juin 1968, selon Michelle Zancarini-Fournel. Tout d'abord, en termes de participation, à Paris, mais également dans la France entière. "50 000 personnes ont défilé à Marseille, 40 000 à Toulouse, 35 000 à Lyon, 20 000 à Nantes, 12 000 à Rennes, près de 10 000 à Caen, Limoges et Aix-en-Provence", répertorient Lucien Rioux et René Backmann. 

La mobilisation est tellement forte, notamment à Paris, que le pouvoir a tout intérêt à la minimiser. C'est ce qui se passe dans le journal de l'ORTF, l'unique unique chaîne de télévision, placée sous le contrôle du gouvernement.

Au journal télévisé du soir, le présentateur annonce 171 000 participants, ce qui suscite un tollé général contre cette télévision aux ordres et amorce, le lendemain, un processus de grève du personnel de l'ORTF.                              
Michelle Zancarini-Fournel

D'autres manifestations importantes suivent dans le mois, comme la journée du 29, à l'appel de la CGT, ou celle du 30, en soutien au général de Gaulle. Les organisateurs avancent une participation comparable au 13 mai pour ces deux défilés : un million de personnes. Mais seule la journée du 13 mai est placée sous le signe de l'unité. "Elle ne persiste pas du tout au niveau des directions entre la CGT et le mouvement étudiant. En revanche, il y a des rencontres entre étudiants et ouvriers qui ont été, la plupart du temps, niées ou passées sous silence, du fait des séparations sociales", analyse Michelle Zancarini-Fournel. Ainsi, au lendemain de la manifestation unitaire à Paris, Sud-Aviation est la première usine à être occupée à Bouguenais, près de Nantes. Des milliers d'étudiants de l'université de Nantes s'y rendent pour apporter des couvertures, de l'argent et engager des discussions avec les ouvriers. "Le relais est pris non pas les confédérations mais par la base. Les grèves spontanées n'obéissent à aucun mot d'ordre central. Le mouvement s'étend à partir d'en bas et pas d'en haut", analyse Alain Geismar, une des figures de ce lundi 13 mai. 

Les occupations d'usine se multiplient dans les jours qui suivent. Le 15, l'usine Renault de Cléon (Seine-Maritime) est paralysée à son tour. Puis le 16 mai, ce sont les ouvriers de l'usine Renault de Boulogne-Billancourt qui cessent le travail, sans mot d'ordre syndical.

 

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