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Chez Jeannette Fleurs

Poussez la porte et entrez donc dans le blog culturel de Liliane Langellier. Plus de 1.500 articles.

Le 9 janvier 1908 naissait Simone de Beauvoir, ici racontée par sa fille adoptive.…

Un vaporeux chignon brun, des yeux vifs, une bouche carmin. L'élégance est la même, la ressemblance frappante. Jusque dans le débit, net, rapide. Ce n'est pourtant pas un lien de sang qui unit Sylvie Le Bon de Beauvoir à l'auteure des «Mandarins», mais quelque chose de peut-être plus fort encore. Une histoire d'élection, de transmission, affective et intellectuelle.

En 1960, une studieuse élève d'hypokhâgne venue de Rennes à Paris écrit à la philosophe. Simone de Beauvoir répond. Elles se donnent rendez-vous. La jeune fille n'en mène pas large. «Très intimidée, elle se tordait nerveusement les doigts, elle louchait et répondait à mes questions d'une voix étranglée», note Simone de Beauvoir lorsqu'elle raconte leur rencontre dans «Tout compte fait», livre dédié à Sylvie et qui fait partie du cycle mémorial aujourd'hui réuni en Pléiade. On retrouve sur papier bible tous les textes autobiographiques de l'icône féministe, des «Mémoires d'une jeune fille rangée» à «la Cérémonie des adieux».

La Pléiade pour Beauvoir, enfin ! C'est en grande partie à Sylvie Le Bon de Beauvoir qu'on le doit. Elle signe aussi l'Album à la riche iconographie qui accompagne les deux volumes. Adoptée par le «Castor» en 1981, c'est elle qui aujourd'hui en gère l'héritage. Avec vigilance, dévotion, et ce qu'il faut de caractère pour ne pas se laisser marcher sur les pieds.

Pourquoi faire entrer Simone de Beauvoir dans la Pléiade avec ses œuvres autobiographiques?

Sylvie Le Bon de Beauvoir. Le projet autobiographique est central chez elle. Très jeune, elle écrivait des journaux, mais surtout avait une conscience intense du temps. Je m'en étonnais: «Mais Castor, à tout âge, vous dites: ‘‘Je suis vieille.'' Quand avez-vous commencé à penser que vous étiez vieille?» Elle m'avait répondu: «A 13 ans.» Ça correspond à une idée très profonde: ce qui a été ne sera plus jamais. Cette conscience presque tragique du temps l'a accompagnée toute sa vie.

Quel regard portez-vous sur les pages qui vous concernent?

On n'est jamais tout à fait content de la façon dont on écrit sur vous. Je n'en suis pas mécontente non plus, mais c'est moi telle qu'elle m'a vue, au début. J'avais de gros problèmes. J'étais assez nouée. C'est en grande partie grâce à elle que tout s'est dénoué. A Rennes, j'avais lu avec admiration les «Mémoires d'une jeune fille rangée» et «le Deuxième Sexe». Puis je suis venue à Paris en 1960, et je lui ai écrit. Elle répondait à tout le monde, surtout aux jeunes. Et je l'ai rencontrée.

Vous deviez être impressionnée ?

Terriblement ! C'était chez elle, je n'ai rien vu, j'étais dans un brouillard. Puis ça s'est accéléré. Nous sommes devenues très proches, et même intimes: elle m'a invitée à voyager, en 1965, en Corse. Elle m'a fait entrer dans sa vie. Elle m'a présenté Sartre et leurs amis: Bost, Olga, l'équipe des «Temps modernes», tout le monde. Ça n'a jamais cessé pendant vingt-six ans.

 

Pourquoi vous avait-elle choisie ?

On s'est choisies. « Parce que c'était elle, parce que c'était moi !» Il y avait des affinités très profondes. Et puis elle avait en tête de retrouver ce qu'elle avait eu avec Zaza: une intimité avec une femme. Elle parlait toujours de cette amie de jeunesse dont la mort a été une grande tragédie. Plusieurs fois, elle a essayé de recréer des rapports semblables avec des jeunes femmes... avec lesquelles ça a marché objectivement plutôt mal. Avec moi ça a fonctionné.

"Nous n'avions pas des rapports mère-fille"

Sollicitait-elle votre avis sur ce qu'elle écrivait ?

Oui ! Ça me sidérait. Je me souviens d'un déjeuner au Raspail vert, juste après la mort de sa mère. Elle m'a demandé: «Vous croyez que je dois écrire là-dessus?» J'étais étudiante en philo à l'Ecole normale... Elle voulait que je la critique le plus durement possible. Et j'y allais. Avec Sartre, c'est comme ça qu'ils pratiquaient.

Quel aspect de sa personnalité vous semble encore méconnu?

C'était quelqu'un d'extrêmement chaleureux. Et de très gai. Sartre aussi d'ailleurs, il n'était pas triste ! Elle rayonnait, ça vous mettait toujours un peu au-dessus de vous-même.

Ce n'était donc pas «une horloge dans un Frigidaire», comme le lui reproche Lise [Nathalie Sorokine] dans «la Force de l'âge».

Quel malheur cette formule. Non, pas du tout.

C'était une stakhanoviste de l'écriture...

Elle avait une santé de fer, une vitalité incroyable. En voyage, c'était quelque chose... Mais elle était aussi très organisée. Les heures de travail étaient sacrées. Le matin elle écrivait – téléphone coupé, «aux abonnés absents», comme on disait. L'après-midi, elle travaillait chez Sartre et sortait le soir, avec des amis, au restaurant ou au théâtre. C'était aussi une grande épistolière. En 1927, elle parle d'une «tempête épistolaire». Elle a eu une très grande correspondance avec Merleau-Ponty. Assez souvent, des gens m'écrivent qu'ils ont des lettres d'elle. Récemment des lettres à un camarade de faculté, dont elle parle brièvement dans les «Mémoires d'une fille rangée», me sont parvenues de cette façon.

Une page manuscrite de "la Force des choses", oeuvre autobiographique de Simone de Beauvoir sortie en 1963. 
©COLL. S. LE BON DE BEAUVOIR, photo F. Hanoteau / Éditions Gallimard
©Succession Simone de Beauvoir

Pourquoi avoir eu des « réticences » quand elle a souhaité vous adopter?

Parce que nous n'avions pas des rapports mère-fille, et parce que je n'avais pas eu de bons rapports avec ma mère. Je craignais aussi le parallélisme avec Sartre, qui avait adopté [Arlette Elkaïm en 1964, ndlr] dans des conditions qui me déplaisaient. Simone de Beauvoir me disait: «Mais enfin, amie ou pas, vous n'aurez aucun droit !» Quand Sartre est mort et qu'elle a été hospitalisée pour une double pneumonie, j'ai compris: la famille m'a écartée. Alors j'ai accepté.

Simone de Beauvoir comptait sur moi. L'adoption a été effective en 1981. Le contact avec ses œuvres me permet de rester avec elle, dans ce monde qui est aussi le mien. Il faut prendre des décisions tout le temps, toiletter les rééditions, suivre les traductions: «les Mandarins» en coréen, par exemple. Et puis il y a l'énorme problème des inédits. Ce rôle a ses côtés cruels. Je reçois des coups, comme elle en a reçu.

"Lanzmann se sert de sa notoriété comme d'une matraque"

Claude Lanzmann vous a récemment accusée, très violemment, d'empêcher la publication des lettres d'amour qu'il a reçues de Simone de Beauvoir.

Je n'ai pas vraiment été surprise. Il se sert de sa notoriété comme d'une matraque. Il en vient à inventer que je m'oppose à cette publication, alors que, depuis dix ans, j'ai toujours dit publiquement: «Je suis prête.» J'ai demandé à voir ces lettres, puisque Simone de Beauvoir m'a confié le droit de regard sur tous ses inédits. Il refuse. Mais il est incapable même de les lire ! L'écriture de Simone de Beauvoir est terrible... C'est dommage et absurde. Ceci dit, qu'il fasse partir ces lettres à Yale – alors même que Simone de Beauvoir a toujours dit qu'elle voulait que ses manuscrits restent en France, à la BNF – ne change rien à mes droits.

Elles ne pourront donc pas être publiées sans votre accord, même par un éditeur américain?

Ah, non, c'est n'importe quoi, ça.

Quels étaient vos rapports avec Claude Lanzmann avant 1986?

On était amis. Mais il n'accepte pas le statut que me donne l'adoption. Et puis je suis en total désaccord avec l'orientation qu'il a donnée aux «Temps modernes». J'étais aux «Temps modernes», vous comprenez.

Quelle orientation ?

Anti-sartrienne. Tout en gardant le titre choisi par Sartre. J'ai estimé qu'il y avait trahison.

Y a-t-il d'autres inédits de Simone de Beauvoir ?

Oui. Il y a d'autres correspondances, comme celle avec Olga Kosakiewicz: c'est charmant, et très intéressant. Ça commence quand Olga était son élève, à Rouen, en 1933. Ensuite il y a la période du trio, avec une correspondance alternée : trois jours rédigés par Castor, trois jours par Sartre, qui a par exemple écrit 70 pages sur Naples pendant leur voyage en Italie.

Vous écrivez que ce trio était un «mythe»?

Plus qu'une réalité, c'était une utopie qu'ils ont voulu faire vivre. Ça n'était pas fondamentalement érotique et sexuel, vu qu'Olga était très puritaine. Et ça n'avait rien à voir non plus avec un ménage à trois. Sartre et Beauvoir pensaient qu'il fallait réinventer les rapports humains. Evidemment, c'était risqué. Mais les rapports traditionnels le sont aussi !

Au départ, Simone de Beauvoir semble réticente à écrire sur elle. En 1937, Sartre l'exhorte à le faire, mais elle craint de se «jeter toute crue dans un livre».

Elle a beaucoup écrit dès 14-15 ans – ses romans de jeunesse sont très amusants ! – mais restait un peu à l'extérieur. Sartre lui a fait prendre conscience qu'en littérature il fallait se mettre toute nue, toute crue, toute vive. C'était très risqué, mais elle y est allée. C'est de cette façon qu'elle a réussi «l'Invitée». Elle ne s'est donc pas du tout protégée ensuite dans son autobiographie. J'admire beaucoup cette forme d'héroïsme. Elle a même parfois donné les armes pour se faire battre.

A quoi pensez-vous ?

A beaucoup de choses, notamment au fameux épilogue de «la Force des choses», où elle parle des ravages du temps de façon cruelle. Avec cette phrase, «J'ai été flouée», qui a été comprise par beaucoup avec malveillance : elle n'a pas voulu suivre les chemins battus et s'en mord les doigts, elle aurait mieux fait d'avoir des enfants...

On a même pu lire : «Madame de Beauvoir, si vous ne vous aimez pas, faites-vous un lifting.» Dans «Marie Claire». Affreux. Alors qu'une fois de plus, elle se colletait avec le problème du temps: on rêve d'absolu, on veut être, mais on ne fait jamais qu'exister.

Si elle écrit «j'ai été flouée», c'est pour des raisons ontologiques, philosophiques, et aussi parce que là où son éducation, son milieu, sa culture lui avaient laissé espérer quelque chose de merveilleux, elle a découvert la violence, l'exploitation, l'oppression. Vous voyez, on est loin du lifting.

Devenue un personnage public, elle dit raconter sa vie pour dissiper des «malentendus». Lesquels?

Par exemple le fait qu'on la représente soit comme une institutrice à chignon, soit comme une folle qui danse nue sur les tonneaux. La vogue de l'existentialisme en a fait un personnage sans rapport avec ce qu'elle était. La célébrité sépare et déforme.

"Ses amours féminines n'étaient pas très importantes pour elle"

A-t-elle évité certaines vérités dans ses Mémoires?

Sincèrement, je ne crois pas. Les choses les plus cruciales, elle les a affrontées. En revanche, elle n'a pas voulu parler de certaines histoires privées concernant ses amis: par exemple son amour pour Bost à cause d'Olga [l'épouse de Jacques-Laurent Bost, ndlr]. Mais de tout ce qui a compté vraiment dans sa vie, je crois qu'elle n'a rien laissé de côté... A la fin, elle voulait revenir en toute honnêteté sur sa sexualité, mais n'a pas eu le temps. C'est dommage.

Ses Mémoires passent sous silence ses amours féminines, qu'évoquent en revanche ses «Lettres à Sartre» ou son «Journal de guerre»...

Il y a une grosse inflation sur ces amours féminines. Je pense que ce n'était pas très important pour elle. Pour moi, ça n'ôte pas du tout d'authenticité à ses Mémoires.

Dans «Mémoires d'une jeune fille dérangée», Bianca Lamblin, qui côtoya Beauvoir et Sartre, apporte un éclairage plus cruel sur ces relations.

Cette histoire-là est assommante. C'était quelqu'un de terriblement déséquilibré. Ce qu'elle ne dit pas, c'est qu'elle s'imposait. Or il n'y a aucune obligation d'aimer.

Simone de Beauvoir, en 1957, à Paris. 
©Jack Nisberg/Roger Viollet

Après l'affaire Weinstein, avec le mouvement #Metoo, on assiste à un renouveau du féminisme, dont Simone de Beauvoir reste une icône...

Elle a touché le cœur de la question avec «le Deuxième Sexe». Elle a toujours dit qu'il faudrait actualiser son essai, mais sa thèse demeure valable et fournit une arme aux femmes. Elle aurait été d'accord avec le fait qu'il faut parler du harcèlement, qu'il fallait que ça explose. Toutes les femmes ne sont pas d'accord sur ce point.

Ses Mémoires témoignent de son extraordinaire force de caractère, qui ne l'empêchait pas de se placer du côté des victimes.

« Le Deuxième Sexe » est une œuvre théorique, mais nourrie d'une totale empathie pour la condition féminine. Simone de Beauvoir n'a pas subi l'oppression en tant que femme, mais l'a suffisamment observée autour d'elle. Pour revenir au harcèlement, je me souviens qu'à Rome un curé m'avait pincé les fesses. Je suis rentrée outrée et nous en avons longuement discuté avec Sartre et Beauvoir ! Ils étaient morts de rire parce qu'il s'agissait d'un curé. Moi, j'étais furieuse. Mais au-delà de cet épisode comique, nous en parlions beaucoup. Et évidemment, aujourd'hui, elle aurait écrit des articles pour le dénoncer.

Sartre aussi ?

Bien sûr.

"‘Le Deuxième Sexe’ est aussi révolutionnaire que ‘le Capital’"

Une phrase de « Tout compte fait » résume le féminisme de Beauvoir: «Il ne s'agit pas pour les femmes de s'affirmer comme femmes, mais de devenir des êtres humains à part entière.» Cette ligne est-elle toujours dominante?

Il y a toujours eu au sein du féminisme une diversité de mouvements, dont certains très opposés au féminisme de Beauvoir qu'on pourrait qualifier de radical. Pour les différentialistes, il y a une différence d'essence entre les êtres de sexe féminin et ceux de sexe masculin. Pour nous, le féminisme, c'était: «On ne naît pas femme, on le devient.» Et c'est un travail énorme que de combattre les traditions ancestrales qui font que certains rôles vous sont dévolus, et d'autres interdits.

« Le Deuxième Sexe » est-il son livre le plus lu?

Je ne sais pas. « Les Mémoires d'une jeune fille rangée» et «les Mandarins» le sont aussi. Mais c'est un ouvrage fondamental. Je n'ai pas peur de dire que son impact est comparable à celui de «Critique de la raison pure», révolutionnaire dans le domaine de la connaissance, ou à celui du «Capital», révolutionnaire dans l'économie politique. C'est un livre révolutionnaire pour toutes les femmes, qui leur a dit qu'elles n'étaient pas enfermées dans un destin. Révolutionnaire aussi pour les hommes, car le premier sexe est aussi opprimé : le maître est esclave de ses esclaves.

Qui sont les héritières de Beauvoir? On pense à Annie Ernaux.

Elle-même le dit. Leïla Slimani aussi s'en réclame. Les Editions des Saints-Pères vont publier un fac-similé du manuscrit du «Deuxième Sexe» et lui ont demandé un texte. Il y a un vrai renouveau de son influence. Le prix Simone de Beauvoir, qui existe depuis 2008, montre son rayonnement. Les lauréates viennent de Pologne, d'Iran, de Tunisie...

Elle a longtemps été présentée comme la compagne de Sartre. Le rapport semble s'inverser et son œuvre à elle passer au premier plan.

Je le constate depuis une dizaine d'années. Attention, j'admire beaucoup Sartre, mais il y a quelque chose de supérieur chez Simone de Beauvoir: son humanité, la façon qu'elle a eu de saisir ce point crucial de la condition des femmes. Cet ancrage dans le réel, Sartre ne l'a pas. Mais il faut surtout cesser de la penser en rapport avec Sartre.

Ça l'agaçait, d'être toujours située par rapport à Sartre ?

Oui, car c'était une injustice. Mais elle faisait confiance aux lecteurs, à l'avenir.

Propos recueillis par Grégoire Leménager
et Elisabeth Philippe

Mémoires, I & II, par Simone de Beauvoir,
édition dirigée par Jean-Louis Jeannelle
et Eliane Lecarme-Tabone,
Gallimard, La Pléiade, 1584 p. et 1696 p.,
125 euros (en librairie le 17 mai).

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