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Chez Jeannette Fleurs

Poussez la porte et entrez donc dans le blog culturel de Liliane Langellier. Plus de 1.400 articles.

La familia grande. La critique de Télérama.

 

Dans son récit autobiographique, l’auteure brise un tabou familial gardé sous silence pendant trente ans. Au gré d’une écriture ciselée émaillée d’une admirable créativité littéraire, elle réveille les consciences et offre de solides points de repères à toutes les victimes perdues dans le mutisme et la culpabilité.

 

Quand l’effroyable, l’inconcevable, l’irréparable est advenu, quand l’inceste, crime infect et diabolique, viol en habits de fête initiatique, a été perpétré, quand les sables mouvants du silence ont avalé le secret avec la sournoise approbation familiale, quand la vérité s’est tout de même hissée jusqu’à la surface pour se perdre dans le brouhaha cassant, tout-puissant, de l’hyperactivité mondaine et de l’ivresse dominatrice, que reste-t-il ? Écrire. Geste ultime de déminage intérieur, opération de la dernière chance, préparée avec une infinie conscience des dangers encourus, qui n’ont pas manqué de surgir, le livre à peine paru.

Ces risques, Camille Kouchner les a pesés pendant trente années « dans une lenteur effondrée ». Se taire, jusqu’à finir sous terre, faire silence à grand bruit, emporter sa douleur bravache dans la tombe après une vie de danse macabre, telle a toujours été la règle, dans sa tribu de célébrités brillantes, tante actrice, mère écrivaine, père ministre, beau-père politologue. Jusqu’à ce qu’une évidence s’impose, physique, mathématique, il faut répartir les masses sur les plateaux de la balance. À trop miser sur le mutisme, on chancelle, alors inversons les culpabilités, remettons les lourdes responsabilités à leur place, et le juste équilibre sera retrouvé. Halte-là, on arrête tout, è finita la commedia de la familia grande, Camille Kouchner fait retentir la seule déflagration qui vaille, pour le salut de tous.

Petit Poucet

Au-delà des frères et des sœurs, soudés et complémentaires comme « un groupe de rock reformé, un peu décrépit », au-delà des branches tortueuses de leur arbre généalogique, au-delà des grappes d’écornifleurs agrégés à ces personnalités en vue, cette « grande famille » englobe aussi toutes les victimes d’inceste qui souffrent, étouffent, meurent à petit feu. C’est à elles que Camille Kouchner s’adresse, dans ce livre limpide et abrupt, car il n’y a plus de temps à perdre pour que cesse le saccage à grande échelle. La force de son écriture vient de son art d’éveiller les consciences en extirpant de son passé des indices subreptices, cailloux de Petit Poucet semés dans le récit, signaux d’alerte qui permettront aux enfants perdus de sortir de leur nuit noire. Pris séparément, dans la folle farandole des souvenirs, les pipis dans l’herbe, les baignades à poil, les « on n’est pas des coincés », peuvent apparaître comme les oripeaux d’une liberté crânement conquise. Mais leur accumulation pointilliste finit par révéler un paysage dévasté, où l’enfant inconsidéré se voit noyé dans la mélasse de fausse joie répandue par des adultes qui croient avoir tous les droits.

 

Venir à un enterrement pour « fermer le temps », regarder les « chignons qui toussent » sur la nuque des vieilles dames : ciselé, admirable, le texte de Camille Kouchner recèle des trouvailles littéraires bouleversantes, puisées dans la zone intacte de son être, où tant de choses peuvent encore fleurir. Car ce livre abyssal est empli d’un espoir fragile mais déterminé. L’espoir que la littérature secoue le réel et sorte la justice de son sommeil cruel.

 

Marine Landrot

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