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Chez Jeannette Fleurs

Poussez la porte et entrez donc dans le blog culturel de Liliane Langellier. Plus de 1.500 articles.

Camille Kouchner. La familia grande.

Et mon coeur est soumis, mais n'est pas résigné.
Victor Hugo, "A Villequier",
in Les Contemplations.

Camille Kouchner publie ce jeudi 7 janvier le livre "La Familia grande". Elle y dénonce les agressions incestueuses qu'aurait imposées son beau-père, le politologue Olivier Duhamel, à son frère jumeau quand il était adolescent, à la fin des années 1980.

Un an après l'affaire Matzneff, Camille Kouchner brise le tabou d'un inceste, avec pour toile de fond "le microcosme des gens de pouvoir, Saint-Germain-des-Prés". "Beaucoup savaient et la plupart ont fait comme si de rien n'était", écrit ainsi la fille de l'ancien ministre Bernard Kouchner et de la professeure de droit Evelyne Pisier dans son livre La Familia grande, publié ce jeudi 7 janvier aux éditions du Seuil. Camille Kouchner y dénonce les agressions incestueuses qu'aurait imposées son beau-père, le politologue Olivier Duhamel qu'elle dépeint comme étant "un mélange de Michel Berger et d'Eddy Mitchell" à son frère jumeau quand il était adolescent, à la fin des années 1980. Suite à ces accusations, le parquet de Paris a ouvert ce mardi 5 janvier une enquête pour "viols et agressions sexuelles par personne ayant autorité sur mineur de 15 ans", a annoncé dans un communiqué le procureur de Paris Rémy Heitz. Pour sa part, Olivier Duhamel a annoncé lundi sa démission de ses fonctions, notamment celle de président de la Fondation nationale des sciences politiques.

 

A 45 ans, Camille Kouchner est maîtresse de conférence, Droit privé et sciences criminelles à la Faculté de Droit d'Economie et de Gestion. Membre de l'Institut Droit et Santé à l'Université de Paris, la juriste s'est spécialisée en droit social, droit des contrats et droit de la santé. En 2004, après un DEA de droit syndical et social et un DEA de philosophie du droit, elle soutient la thèse de doctorat en Droit privé "De l'opposabilité en droit privé" à l'Université Paris 10. Sous la direction d'Antoine Lyon-Caen, elle obtient la mention la plus prestigieuse, "très honorable", avec félicitations du jury. Parmi ses ouvrages les plus notables, Camille Kouchner a notamment publié en 2012 aux éditions Dalloz Le droit des malades. Elle a codirigé en 2009 avec Edouard Couty, Anne Laude et Didier Tabuteau La loi HPST: regards sur la réforme du santé aux éditions Presses de l’EHESP

"Bottes à la John Wayne, col roulé et porte-briquet autour du cou"

"Mon livre raconte à quel point beaucoup de gens étaient au courant", assure Camille Kouchner dans un entretien qu'elle a accordée à L'Obs. "Bien sûr, j'ai pensé que mon livre pouvait paraître obscène à cause de la notoriété de ma famille. Puis je me suis dit: c'est justement pour ça qu'il faut le faire". Dans son livre de plus de 200 pages, l'autrice raconte cette enfance solitaire, où elle dévorait dès l'âge de 6 ou 7 ans La Comtesse de  Ségur.

De ses parents Evelyne Pisier et l'ancien ministre Bernard Kouchner, dont elle ignore "pourquoi, ni quand" ils se sont mariés, elle écrit: "Ma mère est née en Indochine en 1941. Enfermée dans un camp japonais, pour se nourrir Evelyne mangeait de l'herbe, sur l'injonction de sa propre mère". Elle évoque un Bernard à la fois "beau" et "très séducteur", "jeune et autoritaire". "Mon père, gastro-entérologue, médecin comme son père et son frère, se lance dans des projets humanitaires. En 1968, il est au Biafra. En 1971, il crée Médecins Sans Frontières et continue de partir. Il déserte la maison. Il n'est jamais là. Ma naissance en 1975 n'y fait rien". Camille Kouchner a 6 ans quand sa mère quitte son père. "Soi-disant, pas à cause de ses maîtresses. Soi-disant, pas pour son amant. En raison des absences et de son désintérêt. En raison de son machisme et de ses cris: "Quel ennui!""

Cette Familia grande, dont le titre espagnol reprend le surnom que se donnait une bande d'amis fascinés par la révolution cubaine, accueille une fois Mitterrand élu ce fameux "beau-père", qui sera le seul nom que son autrice donnera à cet homme. "Bottes à la John Wayne, col roulé et porte-briquet autour du cou. Fume-cigarettes ou beedies, jamais de chemise, cravate interdite. Sa bouche de cow-boy, ses cheveux bouclés. Un mélange de Michel Berger et d'Eddy Mitchell. Fils de grands bourgeois, marié puis divorcé après ce qu'il me racontera plus tard comme "une semaine de baise mémorable", mon beau-père rêvait de révolution". 

"C'est vrai qu'il est gentil, mon beau-père adoré"

Camille Kouchner dépeint ce grand appartement familial, situé rue Joseph-Bara, dans le 6e arrondissement de Paris. "Mon beau-père m'emmenait aux concerts de Johnny Hallyday. Il me faisait écouter des morceaux de piano, il m'inscrivait au tennis et me lisait des passages de ses polars préférés. Il me proposait de prendre part à leurs débats politiques". "Il avait tout compris, tout conquis", partage son autrice. Au fil des pages, arrivent également les souvenirs d'enfance à Sanary, avec ces deux maisons dans la pinède et son parfum d'herbe séchée, de lavande et d'amandiers.

 

L'inceste surgit alors brusquement vers le milieu du livre, quand Victor, son frère, le fils de Bernard Kouchner, âgé de 14 ans et dont elle modifie le nom dit: "Il m'a caressé et puis tu sais..." "Mon cerveau se ferme. Je ne comprends rien. C'est vrai qu'il est gentil, mon beau-père adoré", raconte l'autrice de 45 ans, dans cette longue confession au rythme soutenu, hantée par la mort et le poids du secret. 

Sollicité par Le Monde et L'Obs suite à ces accusations, Olivier Duhamel, 70 ans, a indiqué n'avoir "rien à dire" et n'a pas souhaité réagir. Il a démissionné de toutes ses fonctions lundi: président de la Fondation nationale des sciences politiques (FNSP), et intervenant ou animateur sur la chaîne LCI et la radio Europe 1. Pour sa part, Bernard Kouchner a réagi lundi soir dans un communiqué transmis à l'AFP par son avocate Maryline Lugosi: "Un lourd secret qui pesait sur nous depuis trop longtemps a été heureusement levé". "En 2011, M. Bernard Kouchner s'est tu sur ce drame de l'inceste à la demande expresse de son fils et de sa fille qui ne voulaient pas qu'il rende cette affaire publique", a par la suite précisé mardi Me Lugosi.

 

 

  • Éditeur : Le Seuil (5 janvier 2021)
  • Prix : 18 €.

Extraits via Le Monde. 

« Petit, mon frère m’avait prévenue : “Tu verras, ils me croiront, mais ils s’en foutront complètement.” Merde. Il avait raison.

Bon, ben s’ils ne comprennent pas, on va leur expliquer.

Je vais t’expliquer, à toi qui professes sur les ondes, toi qui fais don de tes analyses aux étudiants et pavanes sur les plateaux télés.

Je vais t’expliquer que tu aurais pu, au moins, t’excuser. Prendre conscience et t’inquiéter.

Je vais te rappeler que, au lieu de ça, tu m’as menacée. Message sur mon répondeur : “Je vais me suicider.”

Je vais t’expliquer, à toi qui dis que nous sommes tes enfants. Quand un adolescent dit oui à celui qui l’élève, c’est de l’inceste. Il dit oui au moment de son désir naissant. Il dit oui parce qu’il a confiance en toi et en ton apprentissage à la con. Et la violence, ça consiste à décider d’en profiter, tu comprends ? Parce que, en réalité, à ce moment-là, le jeune garçon ne saura pas te dire non. Il aura trop envie de te faire plaisir et de tout découvrir, sûrement.

Je vais t’expliquer que, à force, ensuite, le jeune garçon va dire oui pour nier l’horreur de la situation. Ça va durer, et puis il va culpabiliser, se dire que c’est sa faute, qu’il l’a cherché. Ce sera ton triomphe, ta voie de sortie pour en réchapper. (…)

Je n’oublie pas le couple que vous formiez. Sartre et Beauvoir ? Il n’y a que la familia grande pour y croire. A l’unisson, vous avez forcé nos leçons : Foucault et la peine. Ne jamais dénoncer, ne jamais condamner dans cette société où l’on n’attend que punition. Savoir évoluer, se faire souple et espérer la réhabilitation. Se méfier du droit.

Mes cours de droit, justement : le viol consiste en tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, commis par violence, contrainte, menace ou surprise. Ça, pour une surprise !

Et la contrainte, alors ? Comme une putain de contrainte morale ! Comme le fait qu’on t’ait tellement aimé, tu vois ? (…) Comme le fait qu’on n’a même pas pu t’envoyer en taule tellement on avait peur pour toi. (…)

Toi qui as agressé mon frère pendant des mois, tu le vois, le problème ? Quasiment devant moi, en t’en foutant complètement, faisant de moi la complice de tes dérangements. Tu les vois, les angoisses qui nous hantent depuis ?

Soyons précis :

Article 222-24 du code pénal : le viol est puni de vingt ans de réclusion criminelle (…) lorsqu’il est commis par un ascendant ou par toute autre personne ayant sur la victime une autorité de droit ou de fait.

Article 222-31-1 du code pénal : les viols et les agressions sexuelles sont qualifiés d’incestueux lorsqu’ils sont commis par (…) le conjoint [d’un ascendant] (…) s’il a sur la victime une autorité de droit ou de fait.

Mais toi aussi t’es prof de droit. T’es avocat. Tu sais bien que, pour cause de prescription, tu t’en sortiras. Tout va bien pour toi.

Vingt ans. Sinon c’était vingt ans. »

Les deux dernières pages

Lire aussi l'article d'Ariane Chemin

"Olivier Duhamel. L'inceste et les enfants du silence" :

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