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Chez Jeannette Fleurs

Poussez la porte et entrez donc dans le blog culturel de Liliane Langellier. Plus de 1.500 articles.

« Le film de Raymond Depardon sur Valéry Giscard d’Estaing a révolutionné l’image de la politique »

 

Quand VGE découvre « 1974, une partie de campagne », il prend conscience du pouvoir explosif d’une image neutre, raconte Michel Guerrin, rédacteur en chef au « Monde ».

Chronique. Valéry Giscard d’Estaing est mort et il faut voir ou revoir le film génial que Raymond Depardon a tourné sur sa victoire à l’élection présidentielle. Calibré pour le cinéma, 1974, une partie de campagne a révolutionné l’image de la politique par sa façon de faire cohabiter temps faibles et temps forts, image et son, durée et instantané.

Tant qu’à faire, on se replongera dans un autre film de Depardon, Reporters (1981), dont un des acteurs est Jacques Chirac, alors maire de Paris. La caméra montre deux approches distinctes des Français, que l’un voulait séduire à distance et l’autre « prendre » comme dans un moment de sexe.

Valéry Giscard d’Estaing annonce sa candidature le 8 avril 1974 en son bastion auvergnat de Chanonat. Raymond Depardon, qui se retrouve seul avec lui dans un avion Falcon, entre Clermont-Ferrand et Paris, lui propose de filmer sa campagne électorale. Etre isolé avec lui, ce qui est extravagant, annonce un protocole de tournage. Depardon a alors une solide réputation de photographe, il a réalisé trois courts-métrages mais jamais de long-métrage. Pour convaincre Valéry Giscard d’Estaing, il lui parle du documentaire Primary, que Robert Drew et Richard Leacock, des pionniers du cinéma direct – caméra légère, plans longs et son synchrone, pas de commentaire – ont consacré à la victoire électorale de John Kennedy en 1960.

Le candidat à la présidence de la République, flatté par la référence à Kennedy, accepte, décidant même de coproduire le documentaire à hauteur de 100 000 francs. Le tandem ne le sait pas encore mais le quiproquo est total, tant chacun a son film en tête, gommé sans doute par l’orgueil et le narcissisme du candidat. Giscard d’Estaing veut un film pour l’histoire, rythmé par les discours, bains de foule, ovations, rencontres avec des élus locaux, joutes avec son opposant, François Mitterrand. Depardon entend privilégier les interstices entre les moments flamboyants, non pas l’espace intime que traque le paparazzi mais le hors-champ de l’événement, quand le candidat attend, paresse, commente, digresse.

Giscard d’Estaing imagine des images nerveuses et une musique de Gustav Mahler. Depardon veut des longs plans-séquences, souvent coupés au montage, et la parole mutine du candidat. Giscard d’Estaing veut se montrer, Depardon veut le révéler. Giscard d’Estaing veut un film à sa gloire, Depardon veut un film d’auteur, sur le pouvoir et ses simulacres.

Continuité narrative

Alors que l’image d’un responsable politique est souvent réduite à un « corps-tronc », Depardon filme la chorégraphie du corps, des gestes, des attitudes. Il montre comment Valéry Giscard d’Estaing bouge, monte dans une voiture, descend d’un avion, dort dans un train, tient le volant de sa voiture, embrasse une supportrice, arpente un marché, porte la casquette de chasseur pour ne pas être reconnu, s’avachit sur sa chaise pour livrer les conseils à sa garde rapprochée. L’étirement des plans accentue le ballet d’un artiste qui sort du cadre à Grenoble pour revenir à Bordeaux dans une continuité narrative.

L’image perdrait de sa force s’il n’y avait le son direct pour la pimenter. Etonnant oxymore, déjà, que forment le ton vieille France de la voix de Valéry Giscard d’Estaing et un corps qui entend traduire la décontraction. Les traditionnels mots policés sont évacués. Le candidat n’est pas à la télévision, il parle comme dans la vie, distille les fautes de français dans un langage châtié, envoie des piques contre l’UDR de Jacques Chirac, trahit sa condescendance pour ses proches – hormis pour Michel Poniatowski, qui deviendra son ministre de l’intérieur.

Ce merveilleux cocktail d’images et de sons n’était pas gagné. Après le premier tour, et alors que deux semaines interminables s’ouvrent avant le second, Depardon s’inquiète auprès du candidat de ne pas avoir pu filmer grand-chose de marquant. Grisé par la promesse de victoire, en confiance aussi, Giscard d’Estaing ouvre alors la porte.​​​​​​​

Incroyable solitude d’un homme

Quatre plans sont des morceaux de bravoure. Dans une voiture, sur la route de Perpignan, Valéry Giscard d’Estaing se repeigne tout en devisant sur la qualité des fruits et légumes. Plus loin, il demande : « Montceau-les-Mines, les gens qui lisent le journal voient bien que c’est un truc où il y a des travailleurs, n’est-ce pas ? » Il donne ensuite une longue leçon aux conseillers dociles sur la façon de l’emporter au second tour : « C’est une élection pratiquement gagnée si on ne fait rien. » Enfin, juste après la victoire, dans son bureau, il s’agace de voir un proche, Michel d’Ornano, « pérorer » à la télévision ; alors il zappe sur un feuilleton américain.

Il ressort de ce film en couleur d’une heure et demie le portrait d’un fugueur arrogant qui mène une bataille comme on va au bistrot, et qui tranche avec la rigidité solennelle de François Mitterrand, absent du film. On constate aussi l’incroyable solitude d’un homme. Pas seulement parce qu’il n’a pas de parti politique derrière lui ou presque. Mais parce qu’il décide d’être seul, qu’il entend gagner seul, qu’il se situe au-dessus de la mêlée alors qu’à l’écran, il apparaît comique dans sa banalité, n’est ni mieux ni pire que tout le monde.

Quand il découvre le film, Valéry Giscard d’Estaing le juge d’une grande violence, au-delà du fiel qui sort de sa bouche. Lui qui sait apprivoiser les images fortes à son profit prend conscience du pouvoir explosif d’une image neutre. Il interdit la diffusion de 1974, une partie de campagne, le laisse croupir au purgatoire pendant vingt-huit ans, en fait un film culte. Jusqu’en 2002, quand il autorise sa sortie sur les écrans.

Ce film dit aussi une parenthèse insouciante entre le carcan visuel gaulliste et nos temps actuels, où un candidat en mesure de gagner est protégé par un protocole sans fin, une technologie sophistiquée, une armée de communicants et de protecteurs. Valéry Giscard d’Estaing, dont la campagne n’a duré qu’un mois, et qui trouve que c’est bien long, est seul dans sa voiture, dans la rue, au milieu de la foule, dans son bureau lors du grand soir. Seul avec Depardon. C’était il y a mille ans.​​​​​​​

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A louer sur Arte Vidéo pour 3 € 99.

 

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