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Chez Jeannette Fleurs

Poussez la porte et entrez donc dans le blog culturel de Liliane Langellier. Plus de 1.500 articles.

2 décembre 1980. Mort de Romain Gary.

 

Les femmes entraient dans la vie de Romain Gary comme dans un moulin. De jolies filles prêtes à se donner corps ou âme, souvent les deux, pour l'arracher à sa mélancolie. Aux favorites, il confiait un jeu de clés de son appartement de la rue du Bac et quelques missions domestiques. Aux autres, il offrait le thé en cherchant dans leurs yeux de quoi se rassurer pour un jour. Il revient à l'une de ces fées, Myriam Anissimov, de publier aujourd'hui une indispensable biographie. 800 pages riches de révélations que ce subtil brouilleur de pistes aurait peut-être lues en constatant avec délectation qu'elles préservent une part de son mystère. 

 

Ce matin de septembre 1979, c'est un Gary plus seul que jamais qui gagne le cimetière Montparnasse. On enterre Jean Seberg, fragile enfant du cinéma retrouvée sans vie dans une R5 blanche: l'exquise vendeuse du «Herald Tribune» s'est suicidée. Gary, depuis leur divorce, a toujours veillé sur elle. Ses mains tremblent. Il n'a pas, comme pour les funérailles de Malraux, avalé des pilules pour s'épargner une débâcle publique. «Rien à voir avec Jean Seberg, les fervents du coeur brisé sont priés de s'adresser ailleurs», écrira-t-il l'année suivante dans une lettre à la presse, avant de se donner la mort lui aussi, à 66 ans. Fallait-il le croire?

Car la déchéance de « la petite » sombrant dans la schizophrénie, l'acharnement du FBI à la détruire pour l'empêcher de financer les activistes noirs du Black Panther Party lui ont causé de violents tourments. Une sale campagne de calomnies menée par la police fédérale américaine a touché Jean en plein coeur; elle a perdu le bébé de cinq mois qu'elle portait. L'enfant d'un autre, un militant révolutionnaire mexicain, que Gary était prêt à aimer comme le sien.

Et puis il y a Ajar. Cette histoire l'étouffe. Sait-on que la mystification géniale qui a valu à Gary de recevoir un second prix Goncourt pour «la Vie devant soi» en 1975 alors qu'il avait déjà été primé vingt ans auparavant pour «les Racines du ciel» lui fut en réalité fatale? La farce imaginée pour moquer les intellectuels parisiens qui le peignent en hippie gaulliste et réactionnaire se révèle un poison lent. Une fois passé les premières jubilations (entendre quelques «cuistres pédants de critique» se pâmer sur l'oeuvre d'Emile Ajar alors qu'ils dédaignaient la sienne), le piège s'est refermé: Paul Pavlowitch, son petit-cousin, a fait d'Ajar un métier à plein temps. Il ne veut rien révéler.

René Agid, confident de Romain Gary depuis le lycée de Nice, et sa femme, Sylvia, sont inquiets. Eux connaissent Gary, le vrai. Derrière le héros de la France libre, le diplomate inspiré, l'étoile de Gallimard, se cache un grand dépressif. Suicidaire, difficile à soigner - comment calmer tout à la fois l'exaltation et la mélancolie? Souvent en fin de journée il s'allonge sur son lit, le canon de son revolver dans la bouche. Eugenia Muñoz Lacasta, la nounou espagnole qui veille sur Diego, le fils que lui a donné Jean Seberg, protège l'enfant comme elle peut de ces terribles scènes. 

Tourmenté, dissimulant sous des manières brusques et une ironie pleine de fantaisie sa grande bonté, émotif au point de rester prostré des heures sans dire un mot, maladivement désordonné («Vous ne savez pas ce que c'est, la vie avec Romain disait Lesley. Il jette tout par terre, ses habits, le trognon de pomme qu'il vient de manger»), ne renonçant jamais à «l'effort d'être un homme», tel est le Gary qui se dessine à mesure que ceux qui l'ont le mieux connu et aimé, René et Sylvia Agid, Diego Gary, Hélène Hoppenot, femme d'Henri, le diplomate, Suzanne Salmanovitch ou Lesley Blanch, et quelques-unes de ses jeunes maîtresses content à Myriam Anissimov leurs souvenirs. Avaient-ils conscience, en lui confiant lettres, documents et journaux jusqu'à ce jour tenus à l'abri des curiosités, de se faire les complices d'une telle entreprise de démystification? 

C'est que Gary, souvent, a menti. Sans rougir, hissant la dissimulation au rang des droits de l'homme. Il se disait fils d'Ivan Mosjoukine, digne et bel acteur célébré dans la Russie des années 1930. Myriam Anissimov est formelle: impossible. Mina Kacew, la mère de Romain, n'a jamais posé le pied dans le théâtre où l'écrivain prétend qu'ils se sont aimés. Plus tard, dans sa merveilleuse «Promesse de l'aube», Gary fera de Mina une styliste dont la renommée avait gagné Paris. Sa mère était en réalité une humble modiste exerçant avec difficulté dans les faubourgs crasseux de Wilno, en Pologne. Le métier de biographe est impitoyable. 

Myriam Anissimov a retracé minutieusement le destin de la famille de Gary. Elle a retrouvé en Pologne et en Lituanie des archives traduites du yiddish et de l'hébreu par ses soins. Des documents dont l'intéressé lui-même ne connaissait pas l'existence. Et elle raconte l'enfance d'un petit Roman Kacew, dans les villes de cet empire tsariste où les pogroms sont quotidiens. Son père, Arieh-Leïb Kacew, fourreur, est mobilisé en 1914. Un an plus tard, la famille est chassée de Lituanie vers la Russie, comme tous les juifs.

En 1925, le père quitte peu à peu le foyer et refait sa vie. Il sera exécuté par les nazis lors de la liquidation du ghetto de Wilno. Comme un demi-frère et une demi-soeur de Gary. Cette dernière apparaît dans «la Promesse de l'aube» sous les traits de Valentine, la fillette impitoyable pour qui le petit garçon qu'il était mangera amoureusement une chaussure. Gary ne sut jamais vraiment dans quelles circonstances ils avaient péri.

"Je n'ai pas été souvent aidé"

Le mensonge fut pour lui une politesse. Une carte de visite aussi. Comment, jeune Lituanien débarqué à Nice en quête d'un grand destin ordonné par sa mère, supporta-t-il les violentes flambées antisémites des années 1930, qui présentaient les juifs comme des envahisseurs mercantiles et belliqueux? L'enfant avait fait une promesse à sa mère: devenir quelqu'un. Pour y parvenir, il lui fallait faire oublier ce qu'il était: un immigré. Il s'y employa avec panache en répondant à l'appel du 18 juin.

Dès le 8 août 1940, Gary rejoint le groupe Lorraine des Forces aériennes françaises libres. Sans savoir qu'il est déjà recherché par la Commission de Révision des Naturalisations de Vichy et que le nom de Roman Kacew se trouvait sur une liste de dix personnes susceptibles d'être déportées.

Restée seule à Nice, sa mère se meurt d'un cancer dans les bras de Sylvia Agid. Pour elle, entre deux missions de bombardements, Romain écrira en 1943 son premier roman, en anglais, encouragé par un camarade de chambrée engagé volontaire comme lui: Joseph Kessel. Immédiatement traduit en français, «Education européenne», ardent récit sur fond de résistance polonaise dans les forêts de Wilno, fera la preuve d'un éclatant talent qui impressionne tout de suite Raymond Aron et Albert Camus. A ce dernier Gary confiera dans un élan de simplicité: «J'ai eu beaucoup de difficultés ces quinze dernières années et je n'ai pas été souvent aidé.»

Plus tard, la carrière diplomatique à laquelle il accéda de plein droit pour avoir servi la Résistance lui fut aussi parfois rude. Il dut croiser plus d'un géronte vieille France qui considérait d'un oeil torve ce métèque recyclé en diplomate, toujours prêt à allumer un cigare avec le code du protocole. Sur ce dernier point, ils avaient raison de se méfier. Car Gary était capable de grandes choses. A Odette de Bénédictis, sa secrétaire et maîtresse fidèle au consulat de Los Angeles, la belle confidente à qui il dictait, nu dans son bain, «les Racines du ciel», Gary ordonna un beau matin, alors que s'annonçait une délégation d'élèves pilotes français: 

Offre-leur du champagne. Organise une fête chez toi avec tes copines, et présente-moi la note. Ça les amusera mieux que tous les gâteux de la communauté française.

Au jeu des apparences, il fut l'un des meilleurs. Mais on le prit plus d'une fois en flagrant délit de désertion pendant les mondanités. Invité dans un château, débarquant en treillis et veste de cachemire avec ses lourds brodequins parmi les smokings et les souliers vernis, on le vit préférer au blabla de salon une échappée belle vers le personnel des cuisines. «Ce sont toujours des histoires de valeurs marchandes qui se fréquentent», disait-il.

Deux jours avant son suicide, il envoyait ce mot à Raymond Aron:

Merci, cher Aron, pour cette lettre qui me rappelle les jours où j'"y" croyais encore: gloire littéraire, célébrité, etc. etc. Tout maintenant est devenu "etc. etc." 

Cette semaine-là, en raccompagnant son ami René Agid jusqu'à l'ascenseur, il soupira: «Ah, si ma mère était là, tout cela s'arrangerait autrement.»

Romain Gary, bio express

Né le 8 mai 1914 à Vilnius, Romain Gary, de son vrai nom Roman Kacew, est l’auteur d’une quarantaine de livres dont "les Racines du ciel" (prix Goncourt 1956), "la Promesse de l’aube", "les Clowns lyriques" et, sous le pseudonyme d’Emile Ajar, "la Vie devant soi" (prix Goncourt 1975). Il est mort le 2 décembre 1980, à Paris. Il avait 66 ans.

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