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Chez Jeannette Fleurs

Poussez la porte et entrez donc dans le blog culturel de Liliane Langellier. Plus de 1.500 articles.

Londres. Samedi 23 septembre 1939, Sigmund Freud s’éteint, à 83 ans.

«Vous m’avez promis de ne pas m’abandonner quand le moment serait venu. Maintenant, ce n’est que torture ; ça n’a plus de sens.» Sa mâchoire était dévastée par le cancer, il ne pesait presque rien et avait déjà la pâleur du cadavre. Le docteur Schur informa Anna, et tint sa promesse. Assistance au suicide. Une première injection de trois centigrammes de morphine, puis une deuxième, et une troisième. Le vieil homme tomba dans le coma. C’était Yom Kippour, le jour du Grand Pardon. A trois heures, le matin du samedi 23 septembre 1939, Sigmund Freud s’éteignit, à 83 ans.

La Mort de Sigmund Freud, de Mark Edmundson, n’est pas seulement la description des derniers jours du fondateur de la psychanalyse. Le livre retrace son itinéraire de Vienne à Londres, en insistant surtout sur les événements politiques et sur la façon dont Freud et ses disciples, attachés à promouvoir la nouvelle science de l’inconscient, se trouvent pris, comme on l’est par la tempête, par un autre mouvement qui fomentait d’établir sur des bases scientifiques sa politique d’extermination. Il ne s’agit pas d’un ouvrage exclusivement théorique sur «psychanalyse et fascisme». Le livre d’Edmundson est écrit comme un scénario : il décrit des faits, des situations, des «décors» culturels et sociaux, de sorte que, du film, émergent les plus épineuses des questions : d’où vient l’autorité, quand devient-elle toxique, pourquoi la soif de pouvoir est-elle si inextinguible, et pourquoi le désir humain d’être dominé pousse-t-il non seulement à obéir aux tyrans mais nous les fait respecter et aimer ?

 

A la fin de l’automne 1909, Hitler et Freud étaient à Vienne. Le premier menait une vie de bohème, voulait être architecte, compositeur ou poète, mais, désargenté, dormait sur les bancs d’un parc. Le second avait déjà publié l’Interprétation des rêves, et revenait d’une «visite triomphale» aux Etats-Unis, accompagné de Carl Gustav Jung et Sandor Ferenczi. S’ils s’étaient croisés dans la rue, il n’est pas sûr que l’un aurait vu dans le jeune homme «un rat d’égout» ou se serait senti «désolé pour ce malheureux», ni que l’autre aurait «reconnu dans le bourgeois viennois un juif». Vingt-quatre ans après, Hitler était chancelier d’Allemagne. De Freud, les nazis brûlaient les livres, «glorifiant la ruine de l’âme».

Le samedi 12 mars 1938, les troupes allemandes entraient en Autriche sans opposition. Freud notait dans son journal : «Finis Austriae» - fin de l’Autriche, fin de la Vienne de Wittgenstein, de Karl Kraus, de Robert Musil, d’Adolf Loos, d’Arnold Schoenberg… Bientôt, ce sera la fin du monde. Freud ne voulait pas partir. Tandis que les nazis arpentaient les rues de Vienne, vieux et malade, il «travaillait une heure par jour à son Moïse, un livre dont il espérait qu’il s’intégrerait à ses vingt ans d’analyse de la forme abâtardie d’autorité que représentait Hitler». C’est le lundi 6 juin 1938, que Sigmund Freud arrive à la gare Victoria. S’exilait-il en Angleterre pour «mourir en liberté» ? Il portait un épais costume trois-pièces et un lourd pardessus, bien que le temps, à Londres, fût doux.

 

Mark Edmundson La Mort de Sigmund Freud 

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean-Luc Fidel,

Payot, 236 pp., 21,50 €.

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G
Très intéressant. Merci.
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