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Chez Jeannette Fleurs

Poussez la porte et entrez donc dans le blog culturel de Liliane Langellier. Plus de 1.500 articles.

Née le 31 janvier 1920 à Paris, Benoîte Groult

Dans Mon évasion”, son autobiographie, la romancière et féministe rendait un très bel hommage à son mari, l'auteur des Choses de la vie”, disparu en 2004. Extraits.

En bref
  • Née le 31 janvier 1920 à Paris, Benoîte Groult s'était imposée comme l'une des grandes figures de la littérature féministe française au XXe siècle. Elle est morte ce lundi 20 juin 2016 à 23h, à Hyères, où elle habitait. Elle avait 96 ans. 
  • Journaliste, notamment à «Elle» et «Marie-Claire», longtemps jurée du prix Femina, elle  avait d'abord publié, avec sa soeur Flora, des livres comme «Journal à quatre mains» (1963), «le Féminin pluriel» (1965) ou «Il était deux fois» (1967). Plusieurs best-sellers avaient suivi, comme de «la Part des choses» (1972) à «la Touche étoile» (2006) en passant par «Ainsi soit-elle» (1975).
  • En 2013, Benoîte Groult avait fait l'objet d'une belle BD signée Catel. Mais elle-même avait aussi publié son autobiographie, en 2008, avec «Mon évasion» (Grasset). «Le Nouvel Observateur» en avait alors publié des extraits, où elle évoquait les derniers jours de son mari, Paul Guimard. Les voici. 
Les derniers jours de Paul Guimard,
par Benoîte Groult

Pourquoi n'osions-nous pas proclamer que le féminisme n'était qu'une forme d'humanisme qui délivrerait enfin l'autre moitié de l'humanité de son esclavage millénaire? La réponse était déjà une évidence pour Paul. Il était finalement plus féministe que moi. «J'ai l'impression que tu es mûre pour écrire un essai sur les femmes, me dit Paul. "Le Deuxième Sexe" a déjà vingt-cinq ans! Les choses n'ont pas tellement changé mais c'est maintenant que ça bouge. C'est le moment... En plus, en t'écoutant tous ces temps-ci, il m'est venu l'idée d'un titre: qu'est-ce que tu penserais d'"Ainsi soit-elle"?

- Paul ! Tu te rends compte ? C'est le plus beau titre au monde qu'on puisse donner à un essai féministe... après "le Deuxième Sexe" bien sûr! C'est comme si le livre était déjà écrit, tant c'est évident... lumineux... Et tu te souviens que c'est Jacques-Laurent Bost qui l'avait trouvé pour Simone de Beauvoir!»

J'en ai eu les larmes aux yeux, d'émotion. Quel plus précieux cadeau un écrivain peut-il faire à un autre écrivain? Quel plus magnifique diamant un mari peut-il donner à sa femme? Car un beau titre, c'est beaucoup plus que quelques mots, c'est une locomotive qui va tirer le livre tout entier.

« Cela dit, ajouta Paul, je ne suis pas forcément la personne qu'il te faut pour en discuter. Tu devrais peut-être aborder certains aspects de la question avec une autre femme, une journaliste de préférence et d'une autre génération. Mais pas une féministe déclarée surtout... Une dans un livre, c'est bien mais ça suffit... sous peine de ne pas être lue, si tu veux mon avis.»

[...] Du temps où Ploc s'appelait encore Paul Guimard, il avait écrit ce roman magnifique et glaçant, «l'Age de Pierre» qui se passait entièrement en Irlande, dans l'île des Saints et des Savants, l'île des poètes et des fous, l'île de ceux qui vont partir. «Un temps vient où l'on ne reconnaît plus le paysage, avait-il écrit. Les amis, les amours disparaissent à un rythme accéléré et les décors changent à vue. Dans la mort d'un proche, le plus facile à supporter est la peine, sentiment simple et indiscutable. Ensuite on constate que le mort n'est pas parti seul, qu'il a emporté un morceau de soi, plus ou moins saignant. J'ai vu mourir les amis mais aussi les idées, principes, moeurs, goûts, plaisirs, peines, sentiments. Rien ne se ressemble plus. Je suis d'une race différente de l'espèce humaine où je m'achève.»

C'était en 1992, douze ans avant que Paul ne s'achève tout à fait, qu'il avait tracé ces lignes. Il avait commencé à se sentir mourir assez jeune encore et je n'avais pas imaginé un instant que  préfigurait le retrait du compagnon que j'avais «de si près tenu et tant aimé» («Pauvre Rutebeuf», chanté par Léo Ferré) pendant un demi-siècle. Alors qu'aucun signe d'alarme n'était encore apparu, son héros y décrivait une sorte de suicide au ralenti. Paul avait laissé tomber parfois, à la légère et comme en passant, que ce livre constituait un peu son testament. Nous écoutions distraitement, nous entendions rarement. Les romanciers écrivent tant de choses! Et puis qu'aurions-nous fait?

Dans le roman, Pierre est un homme vieillissant, un architecte connu, qui soudain décide de déserter sa vie parisienne, de quitter sa femme et son fils, qu'il aime pourtant, pour s'en aller mourir seul en Irlande, où il va se pétrifier peu à peu, se minéraliser en commençant par un pied, puis la jambe, et jusqu'à devenir un bloc de granit, une statue de pierre qui, un jour de grand vent, basculera dans les rochers que surplombe le jardin pour disparaître dans l'océan. «Inerte plutôt que sage, il avait fini par relier deux concepts, la calcification et l'indifférence. Il n'y a pas d'autre remède à la mort», concluait l'auteur. «Si, l'amour de la vie», lui répondais-je sans me décourager, sur tous les tons et tout à fait en vain.

Mais qu'est-ce après tout que la vie conjugale sinon cet effort répété, cette illusion tenace de comprendre l'autre et de pouvoir l'aider, alors que les mots n'ont jamais le même sens, même chez deux êtres humains qui croient qu'avec le temps ils ont appris à parler la même langue, voire à se comprendre à demi-mot?

Ils se comprennent si peu qu'après la mort le malentendu persiste. J'espère que Baudelaire se trompe quand il écrit: «Les morts, les pauvres morts ont de grandes douleurs», une phrase que mon père répétait souvent dans mon enfance et qui me faisait toujours frissonner. Ce sont les survivants au contraire qui se tourmentent, qui se posent des questions pour lesquelles il n'arrivera plus jamais de réponse et des problèmes auxquels il n'existe pas de solution.

Je ne me suis jamais autant interrogée que depuis la mort de mon Ploc. Une autre que moi, peut-être celle qu'il a aimée pendant des années (qui m'ont paru une éternité), aurait-elle réussi à le retenir dans cette lente et désespérante glissade vers le néant? Existait-il un moyen, une attitude que je n'ai pas su trouver?

©Grasset

Mon évasion, par Benoîte Groult,
Grasset, 336 p., 19,50 euro

Lire aussi sur ce blog : Journal à quatre mains de Benoîte et Flora Goult.

Lire aussi : "La mère morte" de Blandine de Caunes.

Une mère, âgée mais indépendante, se trompe de jour, de lieu de rendez-vous avec ses filles, achète des objets superflus et coûteux, oublie dans le coffre de sa voiture les fruits de mer bretons, et se lève la nuit, croyant partir pour une destination inconnue.

Cela pourrait être drôle, si ce n’était une maladie mentale due à l’âge, et surtout si cette femme si confuse n’était pas la romancière Benoîte Groult, la mère de l’auteure de ce livre d’une force rare. Benoîte Groult, luttant, jouant avec sa propre fin, mais refusant avec rage de céder à la fatalité et à la vieillesse, elle qui a été une militante de l’association « Pour le droit de mourir dans la dignité  ». Voici la femme intime, plus que la femme publique, ici telle qu’on ne la connaît pas, et qui écrivait : « Dans la vie, deux mondes se côtoient : celui des gens qui vont vivre et celui des gens qui vont mourir. Ils se croisent sans se voir. »

Benoîte s’éteint en juin 2016 à Hyères, à 96 ans. Écrivaine comblée, mère et grand-mère heureuse, femme de combats remportés. Mais ce que ce livre raconte, ce n’est pas juste le deuil hélas ! prévisible d’une mère admirée et aimée, mais un double deuil : voici le terrible sens du titre, La mère morte. « Maman, mon dernier rempart contre la mort. Bientôt, ce sera moi le rempart pour ma fille ».

Le 1er avril 2016, la fille de Blandine de Caunes, Violette, 36 ans, meurt dans un banal accident de voiture, laissant orpheline sa fille Zélie. L’ordre du monde est renversé : Benoîte s’accroche à la vie, Blandine sombre, Violette n’est plus.

De Benoîte Groult, sa fille a hérité l’humour et la force vitale. Ce livre n’est pas triste, au contraire. C’est une réconciliation entre trois générations de femme qui partagent le « même amour forcené pour la vie, toujours plus forte que tout », le credo de Benoîte qu'elle a transmis à sa fille.

Née le 31 janvier 1920 à Paris, Benoîte Groult
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