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Chez Jeannette Fleurs

Poussez la porte et entrez donc dans le blog culturel de Liliane Langellier. Plus de 1.500 articles.

La Lolita de Nabokov a-t-elle besoin d’être vengée ?

L’héroïne du roman de Nabokov n’est pas une séductrice, mais une victime. C’est la thèse de deux livres qui sont sortis en septembre dernier. Et si c’était plus ambigu ? Enquête

Et Nabokov créa la nymphette. C’était en 1955. Lolita, peau de miel et chevelure châtain, apparaissait dans une flaque de lumière, à moitié nue, un foulard à pois noué autour de sa poitrine juvénile. Aussitôt Humbert Humbert succombait aux charmes de l’adolescente, métamorphosée pour l’éternité en Eve tentatrice dans un Eden miniature. Avec ce roman scandaleux, un archétype était né, celui de la séductrice à peine nubile, de la femme-enfant aguicheuse, rendue plus incendiaire encore par la caméra de Stanley Kubrick, en 1962, avec une Sue Lyon platine et sexy dans le rôle-titre.

Du personnage de Lolita, la culture populaire n’a retenu que des lunettes en forme de cœur – absentes du roman – et une charge érotique transgressive. Par antonomase, le prénom Lolita a fini par désigner toutes ces fausses ingénues provoquant un désir trouble, inflammable. De Gainsbourg avec sa Melody Nelson, « quatorze automnes et quinze étés », à la chanteuse Alizée épelant, bouche en cœur, « L.O.L.I.T.A, moi Lolita ». Et l’on a oublié, du moins occulté, que la jeune héroïne de Nabokov était une gamine de 12 ans, orpheline enlevée et violée par l’incestueux Humbert, son tuteur. On a oublié que le véritable prénom de Lolita était Dolorès ; que derrière les trois syllabes suaves et sucrées comme une lollipop, il y avait aussi une immense douleur. Après la sortie du livre de son mari, Véra Nabokov notait dans son journal :

« J’aimerais que quelqu’un remarque la tendre description du désarroi de l’enfant, sa dépendance pathétique à l’égard du monstrueux HH [...]. Ils passent tous à côté du fait que cette ‘‘misérable gosse’’, Lolita, est en réalité formidable – sinon elle n’aurait pas pu se relever après avoir été à ce point écrasée. [...] »

Plus de soixante ans ont passé et les vœux de Véra Nabokov semblent enfin exaucés. Le malheur et le courage de Lolita commencent à être davantage pris en compte par les lecteurs. Il faut dire qu’en un demi-siècle les mœurs ont profondément évolué sous le coup d’affaires de pédophilie retentissantes : Dutroux, Outreau, les viols au sein de l’Eglise catholique… Le pédophile incarne aujourd’hui le monstre absolu. Il n’est qu’à voir la fascination horrifiée suscitée par les révélations entourant le milliardaire américain Jeffrey Epstein, accusé d’exploitation sexuelle de mineures et dont le jet privé était surnommé « Lolita Express ». Le mouvement #Metoo est aussi passé par là, aiguisant les sensibilités à l’égard de la façon dont les femmes sont représentées dans l’art, trop souvent comme des objets sexuels, des proies.

Résultat, deux livres paraissent qui entendent rendre justice à Lolita, en lui reconnaissant son statut de victime. Le premier, « Lolita, la véritable histoire », est une enquête menée par la journaliste américaine Sarah Weinman : elle reconstitue l’histoire de Sally Horner, une petite adolescente du New Jersey enlevée en 1948 par un certain Frank LaSalle, et tente de démontrer que ce fait divers a joué un rôle majeur dans l’écriture de « Lolita ». Le second, signé Christophe Tison, s’intitule « Journal de L. » et prétend donner la parole à la jeune héroïne nabokovienne, quasi muette dans le roman original puisque tout est raconté par Humbert.

Sarah Weinman : « “Lolita’’ n’est pas une histoire d’amour »

Le concept du « Journal de L. » n’a rien d’inédit : en 1995, l’écrivaine italienne Pia Pera publiait « Diaro di Lo » (non traduit en français) et récrivait elle aussi l’histoire du point de vue de Lolita. Néanmoins, là où Pera faisait de sa « Lo » une gamine perverse et sadique, torturant son hamster, Tison, lui-même victime d’abus sexuels dans son enfance, transforme « L. » en ado féministe qui se révolte contre le sort des femmes au foyer, se masturbe pour rendre fou Humbert et vit des amourettes.

Trahison suprême – bien que « Journal de L. » ait été publié avec l’accord de la Fondation littéraire Vladimir Nabokov – « L. » tourne dans les films pornographiques de Clare Quilty, l’ennemi juré de Humbert – ce que la Lolita du roman de Nabokov dit avoir refusé. « L. » côtoie ainsi la faune hollywoodienne, dont W., un célèbre producteur, et M. Allen. W. comme Harvey Weinstein, le prédateur multirécidiviste ? Allen comme Woody Allen, accusé par sa fille adoptive de l’avoir violée ? Fort peu subtil, enchaînant les scènes de sexe mécaniques, le livre de Christophe Tison tourne lui-même au roman vaguement pornographique – genre que Nabokov définissait avec dédain comme une « copulation de clichés ».

Bien que les livres de Weinman et Tison soient très différents, ils semblent procéder du même désir : venger Lolita. En racontant le calvaire de Sally Horner, qui vécut pendant deux ans sous l’emprise de Frank LaSalle et parcourut les Etats-Unis à ses côtés, Sarah Weinman souligne les nombreux parallèles entre cette histoire et celle de « Lolita » et cherche ainsi à restituer sa dimension tragique au roman de Nabokov, trop souvent lu, selon elle, comme une comédie noire.

« Je tiens ‘‘Lolita’’ en très haute estime et je pense que Nabokov a écrit l’un des chefs-d’œuvre du XXe siècle. Mais j’espère avoir rendu un peu plus complexe la façon dont on reçoit ce roman, nous explique-t-elle. Si mon livre permet une fois pour toutes de ne plus entendre le mot “Lolita” comme un synonyme de “séductrice”, ça voudra dire que j’ai fait mon job. Cela m’a toujours dérangée que Kubrick et son producteur James Harris aient pu voir dans le roman de Nabokov ‘‘une histoire d’amour tordue’’. Des viols et des abus répétés sur une enfant, ce n’est pas une histoire d’amour. »

Dans son enquête, Weinman s’évertue aussi à montrer que l’affaire Horner a considérablement influencé Nabokov. Le cas se trouve en effet évoqué par Humbert Humbert, au détour d’une parenthèse :

« N’avais-je pas fait par hasard à Dolly ce que Frank Lasalle, un garagiste quinquagénaire, avait fait en 1948 à une fillette de 11 ans, Sally Horner ? »

Sally Horner, enlevée à l’âge de douze ans, et photographiée ici par son ravisseur.

Nabokov a pris des notes au sujet de ce fait divers, consignées sur les fameuses fiches qui lui servirent à écrire « Lolita ». Cette histoire lui aurait permis de venir à bout de ce roman qu’il peinait à terminer. L’écrivain a toujours démenti. Pourquoi ? Parce qu’il était un tenant de l’art pour l’art, un ardent défenseur de l’autonomie de l’œuvre et, selon Weinman, « admettre qu’il s’était basé sur une histoire vraie serait revenu à plomber le pouvoir de sa narration, à saper son autorité sur l’art ».

Ecrivaine et préfacière de « Littératures » (Bouquins), anthologie rassemblant les textes des conférences données par Vladimir Nabokov, Cécile Guilbert se montre pour le moins sceptique à l’égard de la thèse de Sarah Weinman :

« L’affaire Sally Horner, dit-elle, n’a pas plus d’importance dans l’écriture de ‘‘Lolita’’ que l’histoire de Delphine Delamare délaissée par ses deux amants, criblée de dettes et suicidée à l’arsenic n’en a eu dans celle de ‘‘Madame Bovary’’ de Flaubert, ou que le procès de l’affaire Berthet ayant inspiré ‘‘le Rouge et le Noir’’ de Stendhal. Les faits divers ont souvent été une source pour les écrivains. Comme l’écrivait Barthes, “le fait divers est littérature, même si cette littérature est réputée mauvaise”. Le thème de Lolita dans l’esprit de Nabokov est très ancien et quand bien même celui du kidnapping de Sally Horner lui aurait donné l’idée de structurer autrement son intrigue, cela est de peu d’intérêt à l’aune de ce que représente l’écriture d’un roman aussi narrativement rusé que ‘‘Lolita’’. »

Féerie retorse, le roman de Nabokov s’impose en effet comme un étourdissant numéro de prestidigitation et de manipulation. En partie parce que le pervers Humbert est l’exemple type du narrateur non fiable, mais aussi parce que Nabokov déploie une pyrotechnie stylistique proprement stupéfiante.

Nabokov : « Lolita ne trimballe aucune morale »

Le personnage de Lolita n’échappe pas à cette nébulosité (son nom de famille est « Haze », brume en anglais) qui brouille les contours et les certitudes. Faut-il croire Humbert lorsqu’il raconte ce matin où lui et Lolita devinrent « techniquement amants » à l’hôtel des Chasseurs Enchantés, et confie : « Je vais vous dire quelque chose de très étrange : ce fut elle qui me séduisit. » Lolita vient de lui raconter ses ébats au camp de vacances. Par la suite, c’est elle aussi qui manigance avec Clare Quilty pour échapper à Humbert. Mais alors, cela fait-il moins d’elle une victime, elle qui, rappelons-le, n’a que 12 ans, quand Humbert la met sous sa coupe, la menaçant de l’envoyer dans une sordide maison de redressement si elle ne lui obéit pas ? La romancière féministe Lola Lafon fait cette réponse limpide :

« On peut être une très mauvaise victime. J’ai moi-même été victime de viol et le roman le plus bouleversant que j’ai pu lire sur ce sujet est ‘‘l’Hôtel New Hampshire’’ de John Irving, où la victime reste amoureuse de son agresseur et lui écrit des lettres. Pour moi, ce qui est problématique dans la représentation des femmes en littérature, c’est le manque d’ambiguïté. »

Cécile Guilbert renchérit :

« L’accent mis sur le statut de victime de Lolita est un symptôme aussi éloquent qu’édifiant. Lui redonner la parole ouvre une immense boîte de Pandore (j’imagine que redonner la parole à tous les malmenés de la littérature est un filon d’avenir) qui, qu’on le veuille ou non, disqualifie l’autonomie de l’œuvre comme artefact dans laquelle le personnage existait jusqu’alors. »

Lolita (Sue Lyon) et Humbert Humbert (James Mason) dans « Lolita »

Eternelle question des rapports entre l’art et l’éthique, reposée aujourd’hui avec une acuité nouvelle, alors que l’on se demande si l’on peut continuer à voir les films de Woody Allen ou s’il faut décrocher les toiles de Balthus aux jeunes filles dénudées. En 2015, dans son article « Men Explain Lolita to Me  » (« Ces hommes qui m’expliquent ‘‘Lolita’’ »), l’essayiste féministe américaine Rebecca Solnit soutenait que le roman de Nabokov, dont elle admire la virtuosité, appartient à « un canon littéraire dans lequel les femmes sont dépossédées de leur histoire, où seules les histoires des hommes sont données à lire. (...) Ce sont parfois des livres qui font passer le dénigrement et l’humiliation des femmes pour des trucs cool ». Ce jugement porté sur l’œuvre de Nabokov, lui qui disait pourtant que « Lolita ne trimballe aucune morale », Sébastien Hubier, maître de conférences à l’université de Reims et auteur de « Lolitas et petites madones perverses » (Ed. de l’université de Dijon), affirme l’entendre de plus en plus chez ses étudiants :

« Une grande partie d’entre eux considèrent uniquement ‘‘Lolita’’ comme un roman pervers et condamnent Humbert sans voir la séduction et la comédie malsaine de Lolita. Même si le livre de Nabokov a d’abord été censuré, les lecteurs des années 1950 étaient beaucoup moins choqués. Et quand Kubrick s’empare du roman au début des années 1960, ça ne pose pas vraiment problème alors que le code Hays [code de censure américain] est encore en place et qu’il est impossible de filmer des décolletés ou des couples interraciaux. »

Sébastien Hubier en est persuadé, « Lolita » ne pourrait pas être publié aujourd’hui. Pour Laure Murat, essayiste et professeure à Ucla, pas question de choisir entre une lecture exclusivement féministe et ceux qui dénoncent un « retour à l’ordre moral » : « Nabokov se situe au-delà d’un camp ou de l’autre. ‘‘Lolita’’ est comme un Rubik’s Cube truqué. On ne peut pas condamner a posteriori une œuvre aussi complexe et réduire le discours à : ‘‘Ce livre nourrit la culture du viol’’ ou ‘‘Ce livre ne pourrait plus être publié’’. Ce que demande d’abord Nabokov à son lecteur, c’est d’être un bon lecteur. Qu’il sache lire. » Avant de s’ériger en juge.

Lolita, la véritable histoire, par Sarah Weinman, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Isabelle Chapman, Seuil, 320 p., 22 euros. (A paraître le 25 septembre.)Journal de L. (1947-1952), par Christophe Tison, Goutte d’or, 280 p., 19,50 euros.

La Lolita de Nabokov a-t-elle besoin d’être vengée ?
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