Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Chez Jeannette Fleurs

Poussez la porte et entrez donc dans le blog culturel de Liliane Langellier. Plus de 1.500 articles.

Le train de Georges Simenon.

Elle n'était pas bavarde. Moi non plus. L'eussions-nous été tous les deux, il y avait tant de sujets tabous entre nous que nous n'aurions pas trouvé grand-chose à nous dire.
Georges Simenon (Le train).

On connaît tous le film de Pierre Granier-Deferre (1973).

Avec Jean-Louis Trintignant et Romy Schneider.

Dans les rôles principaux.

On connait moins le roman de Georges Simenon.

Publié en 1961.

Le texte le fut d'abord en feuilleton dans un hebdomadaire Le Nouveau Candide du 4 mai au 6 juillet 1961 avant de paraître aux Presses de la Cité au troisième trimestre de la même année.

En 1940, Simenon vit à La Rochelle.

En Charente-Maritime.

Il y est représentant de l'état belge auprès des Belges réfugiés.

C'est, pour lui, une période trouble.

A-t-il vraiment refusé des juifs parmi les réfugiés ?

Fut-il vraiment collaborateur ?

C'est l'opinion de Pierre Assouline dans sa biographie.

Son frère a appartenu à la Waffen-SS Wallonie.

Détail amusant : il avait découvert cette région en 1927, fuyant une maîtresse quelque peu encombrante : Joséphine Baker.

Lors de cette période de guerre, Simenon écrira vingt romans dont seulement trois Maigret.

Le train, lui, fut écrit à Noland en Suisse entre le 18 et le 25 mars 1961.

……………..

Marcel Féron habite la petite ville de Fumey dans les Ardennes.

Il y coule des jours heureux.

Entre sa femme Jeanne et sa fille Sophie, 4 ans.

Et les réparations de ses postes de radio.

Jeanne est enceinte (très) d'un second enfant.

Marcel est de ceux dont on ne dit rien : il n'est ni beau ni laid.

Et est affligé d'une lourde myopie.

Suite à une tuberculose d'adolescent, il a une santé fragile.

Sa petite vie monotone illustre parfaitement la citation de Thoreau :

"La plupart des hommes mènent une existence de désespoir tranquille."

Et puis...

C'est mai 1940.

Les Allemands déboulent sur la Hollande et la Belgique.

Alors le trio prend la route de l'exode et celle de la gare.

Jeanne et Sophie sont installées dans un wagon de première classe.

Tandis que Marcel, lui, grimpe dans un wagon à bestiaux, le dernier véhicule du train.

Où va le train ?

Personne ne sait.

Dans son wagon, il retrouve une certaine Julie, tenancière de café, qui a pour coutume de se prostituer.

Et c'est alors que :

"Des resquilleurs n'en sont pas moins parvenus à se faufiler à contrevoie, entre autres une jeune femme aux cheveux sombres, à la robe noire, couverte de poussière, qui ne portait aucun bagage et n'avait même pas de sac à main."

C'est Anna.

Anna Kupfer.

Une juive tchèque.

Qui vient d'être libérée de la prison de Namur.

Dans le wagon...

Les corps s'allongent.

Chacun trouve son coin.

A une halte imprévue Marcel file voir sa femme et sa fille et offre de l'eau à Anna dans une petite bouteille de bière vide.

Et, avec la promiscuité des corps, ce qui devait arriver arriva.

La grosse Julie se fait bestialement sauter par un maquignon.

Le train, lui, est coupé en deux.

"- Je le savais bien que la machine ne pourrait pas tirer autant de wagons. Ils ont fini par s'en apercevoir et ils ont été obligés de couper le train en deux.

- La première chose à faire aurait été de nous prévenir, non ? Qu'est-ce que les femmes vont devenir ?"

C'est à ce moment précis que Marcel s'aperçoit de la sympathie que lui démontre Anna.

"Courage ! me disaient ses yeux bruns par-dessus les têtes."

Tandis que la première moitié du train file vers une destination inconnue, la seconde moitié est arrêtée par un bombardement.

Le mécanicien du train est tué.

Et il y a de nombreux blessés.

C'est alors que Marcel ose demander à la jeune femme son prénom.

Ils vont voir pour la première fois l'exode sur les routes départementales.

Marcel s'enhardit :

"Vous venez de Belgique ?" demande-t-il à Anna.

Elle est assiste près de lui, sur son coffre, et lui raconte brièvement sa fuite éperdue de la prison des femmes de Namur.

Enfin, c'est Reims, et la possibilité de manger au buffet et d'aller aux toilettes.

Dans la nuit qui suit…

Et dans ce wagon crasseux...

Alors que des couples s'unissent dans la nuit.

Marcel et Anna succombent à l'acte de chair.

"Contre mon corps à moi, un corps de femme se pressait, tendu, vibrant, une main glissait pour relever la robe noire, faire descendre la culotte jusqu'aux pieds qui s'en débarrassaient d'un drôle de mouvement."

…………………...

C'est un superbe roman.

Non un roman sur la rupture comme l'annonce Wikipédia mais un roman sur la passion.

"O Temps suspend ton vol !"

De gare en gare...

Jusqu'à La Rochelle.

Oui, un roman sur la passion.

Vive, exacerbée, unique, car limitée dans le temps.

Courte, peut-être mais libre.

Tellement libre.

Une passion que Marcel Féron n'aurait jamais connu sans l'Exode.

Un bref encart lumineux dans sa vie monotone.

Qu'il reprendra sans problèmes.

Peut-être...

Mais la passion, si brève fut-elle, marque l'envers des êtres à l'encre indélébile.

Et personne n'a encore trouvé de moyens efficaces pour l'effacer.

Ce roman en est la preuve.

 

Liliane Langellier

Le train de Georges Simenon.
Le train de Georges Simenon.
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article