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Chez Jeannette Fleurs

“Je m'intéresse à tout, je n'y peux rien.” Paul Valéry. Poussez la porte de la boutique : plus de 1.600 articles.

Journal à quatre mains de Benoîte et Flora Groult.

Le secret ne réside que dans la magie éphémère et éternelle de l'adolescence.
Matthieu Galey

Après le livre de Patrick Buisson "Vichy ou les infortunes de la vertu"...

La lecture du journal des sœurs Groult de 1940 à 1945 s'imposait d'elle-même.

Buisson n'en avait-il pas cité d'amples passages...

Il avait su en donner l'envie.

Ce journal est le premier ouvrage des deux sœurs Groult.

Paru en 1962.

"Cette œuvre originale, brillante et souvent profonde est un précieux document sur des temps difficiles et sur les jeunes filles de tous les temps" écrira André Malraux dans Elle.

……………..

Donc, il y avait une fois au 44 de la rue Vaneau, Paris 7e, une brune et une blonde.

Le journal débute à la date du 6 mai 1940.

Par l'écriture de Benoîte :

"La guerre devient sérieuse. Mais on a moins peur qu'en septembre parce qu'on a eu le temps d'apprivoiser le mot, donc la chose. Guerre s'est laissé approcher gentiment. On dort avec elle depuis deux cent quarante jours déjà et rien n'a changé."

Le 7 mai, Flora enquille :

"Cet après-midi, j'ai fait des courses : mille petites choses inutiles comme si c'était la paix ; et pourtant, c'est la guerre."

Qui sont les sœurs Groult ?

Deux jeunes bourgeoises.

Dont le papa André Groult est un styliste de meubles renommé.

Il a combattu pendant la première guerre.

Et a notamment travaillé pour un appartement de luxe du paquebot Normandie.

Alors que la maman, dessinatrice de mode est la sœur du couturier Paul Poiret.

Et fut grande amie et amante pendant la première guerre de la peintre poétesse Marie Laurencin.

En ce printemps 1940...

Benoîte a 19 ans et Flora 15 ans.

L'une fréquente La Sorbonne.

Et l'autre collégienne à Victor-Duruy.

Leurs événements intimes vont se trouver étroitement mêlés aux événement de l'Histoire.

Devant l'avancée allemande, les femmes de la famille partent dès le 18 mai chez les grands parents à Ker Moor (Concarneau).

"Le chauffeur de grand-mère est venu nous chercher comme d'habitude à Rosporden et je ne parviens pas à me convaincre que ce ne sont pas les vacances qui commencent" écrit Benoîte.

Le ton est donné.

Et tout au long de ce journal à quatre mains, on va retrouver, intimement liés, l'Histoire et la petite histoire.

Leur petite histoire.

Alors que nombre de leurs jeunes amis sont partis pour l'Angleterre...

Le jeudi 20 juin, les Allemands sont là.

Dans cette terre du bout du monde (finis terrae).

"De ma fenêtre, j'ai vu mes deux premiers Allemands passer en motocyclette, à petite allure, sur la corniche. Ils sont beaux et ils n'ont pas l'air pressé, puisqu'ils sont arrivés au bout du continent."

Le 17 juillet, une fois le plein d'essence de la Vivasport assuré, retour de toute la petite famille vers Paris.

On va suivre ainsi 6 années de guerre.

Leurs années de guerre.

Tout d'abord Paris sous la botte allemande.

Le 10 août Benoîte est reçue à son certificat de latin "Audaces fortuna juvat."

Tandis que Flora est opérée de l'appendicite.

Benoîte se laisse courtiser par un brun Pasquale et Flora connaît son premier baiser avec la langue.

Viennent les restrictions.

"On m'envoie chez Paquet, l'épicier, rafler tout ce qu'on peut encore obtenir, car bientôt nous serons en carte ! Les vieilles amènent un pliant et leur tricot. J'ai eu le temps de lire la moitié du Verdun de Jules Romain. Pour voir sous quel jour y était décrit Pétain."

Puis les premiers tickets de rationnement.

Au 24 septembre, on peut lire :

"Nous sommes en carte depuis aujourd'hui. Nous aurons droit aux mêmes rations qu'en zone libre, sauf en viande. Chaque ticket de viande représentera soixante grammes avec os, ou quarante-huit grammes sans os. On reconnaît bien là la minutie allemande et les bouchers vont s'amuser !"

La vie continue rue Vaneau.

Sortie des filles au théâtre, au cinéma, au concert.

Joie de quelques provisions de bouche.

Tristesse de l'avancée d'Hitler :

au 29 octobre sous la plume de Benoîte, on peut lire :

"Personne ne donne cher de la peau de l'Angleterre. Affamée, bombardée, ses navires coulés, couverte d'insultes par l'ennemi, elle est en train d'écrire une page héroïque de son histoire, quelle qu'en soit la conclusion.

Leur grand plaisir : faire troïka avec leur mère :

s'asseoir sur le canapé du salon avec une chaude couverture et se raconter jusqu'au bout de la vérité.

Avancée des troupes du Reich en Yougoslavie et en Grèce.

Vies qui s'égrainent au rythme des marchandises offertes : un rôti de veau, 6 œufs, un poulet, etc...

Année 1941.

Les premiers otages fusillés à Paris.

Benoîte trouve un premier job d'enseignante au cours Bossuet.

Passage de Flora en classe de Première.

Année 1942.

7 juin, Flora écrit :

"Une affreuse histoire allemande : tous les Juifs depuis l'âge de six ans devront porter une étoile jaune sur le revers. Quelle infamie ! (…) Ce matin en classe, Claude Wolfromm qui est en philo avait cousu sur son blaser bleu une étoile rouge avec l'inscription : PHILO. Nous avons toutes décédé de nous fabriquer des étoiles pour demain matin."

Benoîte, au cours de cet été à hauts risques pour sa vertu, fait la connaissance de Blaise, un étudiant en agrégation, qu'elle épousera par la suite.

En septembre, Flora passe le premier bac au rattrapage et… L'obtient.

Entrée en classe de Philosophie.

Ce ne sont certes pas les plus mauvais qui fréquentent le lycée Victor-Duruy.

Année 1943.

Mariage de l'aînée avec son Blaise.

Mariage pendant les restrictions. Où la promise est obligée de fournir une couronne de dent en or pour faire une alliance.

Flora flirte à qui mieux mieux.

28 juin : bac de philosophie.

Et nouvel échec pour Flora.

Qui le réussira en septembre.

2 Septembre 1943 : Blaise part dans le maquis avec son frère. Ils sont tous deux visés par le S.T.O.

Deuxième partie du journal à partir du 1er juillet 1943.

Libre cours à la plume de Flora.

Année 1944.

Décès de Jean Giraudoux le dernier jour de janvier.

Le 10 Mars : Mort de Max Jacob.

"Max Jacob est mort. Les journaux gardent le silence sur son arrestation comme sur sa fin, mais marraine (NDLR Marie Laurentin) a eu de ses nouvelles par une chaîne de personnes interposées et on sait qu'il est mort d'une mort évitable, d'une pneumonie contractée à Drancy où il avait été transféré après son passage à Orléans. Il paraît que Sacha Guitry s'était offert en otage à sa place. Beau geste inutile, mais que l'on peut épingler sur le revers de ce Sacha qui en aura besoin."

Blaise gravement blessé dans le maquis de Corrèze est rapatrié à Paris.

Il meurt de la suite de ses blessures le 9 mai 1944.

7 juin 1944 : sous la plume de Benoîte : "Les Anglo-Américains ont débarqué cette nuit en Normandie, mais "ils ont été repoussés presque partout" annonce le communiqué officiel allemand."

Jeudi 24 août 1944 :

"What a difference a day made ! Paris a été libéré ce soir. Les cloches sonnent à toute volée dans un ciel où le canon tonne encore et où roulent les fumées de l'incendie du Grand Palais. On chante La Marseillaise dans la rue, on applaudit, c'est le délire. Joie, joie ! Pleurs de joie."

De fin août 1944 au 18 janvier 1945...

Récits des flirts (et plus si affinités pour Benoîte) des deux sœurs avec les soldats américains.

"Paris est toujours aussi plein de soldats, mais cette fois ce sont des soldats souriants, à qui l'on n'est pas obligé de faire la gueule. Tout nous paraît beau en eux : leur uniforme, leurs insignes qui ne sont plus ces tibias et ces aigles, la clarté qu'ils ont tous dans le regard, cet air tranquille et de ne pas se poser de questions sur leur présence ici et là. Ils sont boulevard de la Madeleine… Ils étaient l'an dernier sur la 5ème Avenue… ? C'est la vie et c'est O.K."

………………………

Oui, c'est un journal de jeunes bourgeoises parisiennes du VIIe arrondissement.

Pendant les années de guerre.

Un journal vrai, sans affabulations.

Au rythme des petits amis et des examens passés avec plus ou moins de brio.

Au rythme d'une vie familiale sérieuse et parfois oppressante.

Et alors ?

Toutes les jeunes Françaises ne se sont pas engagées dans la Résistance.

Certaines, pour bouffer, ont même fait de la collaboration horizontale.

Les deux demoiselles Groult ont pris la vie comme elle venait.

Avec ses joies et ses chagrins.

Et on ne peut que leur être reconnaissante...

De nous avoir fait partager tout ça.

Liliane Langellier

Journal à quatre mains.

Journal à quatre mains.

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C
Merci de m'avoir rappelé ce livre que j'avais beaucoup aimé en son temps.
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