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Chez Jeannette Fleurs

“Je m'intéresse à tout, je n'y peux rien.” Paul Valéry. Poussez la porte de la boutique : plus de 2.300 articles.

Alison Lurie. Les amours d'Emily Turner.

Hélas ! (m'exclamai-je) comment ferai-je pour éviter ces maux auxquels je ne serai jamais exposée ?"
Amour et amitié.
Alas ! (exclaimed I) how am I to avoid those evils I shall never be exposed to ?"
Love and Friendship

Alison Lurie...

Difficile de choisir parmi les ouvrages de cet écrivain...

Mais l'un d'entre eux me tient plus particulièrement à cœur...

Découvrir un livre, c'est comme découvrir un être...

Aimer ou détester.

Je ne fais jamais dans la nuance.

L'histoire de celui-ci avait commencé par une friction.

Au printemps 1988.

Juste quand Acte Sud balançait la traduction du roman sur le marché français.

Une friction...

Entre moi et Jean-Pierre Dufreigne.

Rédacteur-en-chef à L'Express.

Alors que tout son fan club (et il était nombreux et il était surtout féminin...) applaudissait la recension de ce livre.

Je découvrai, stupéfaite, une phrase de son article parlant de l'héroïne du roman : "Séduisante parce qu'un peu sotte…"

Et ça…

Et bien, ça, ça ne l'a pas fait.

Et ce n'est pas sa position de rédacteur-en-chef à L'Express-Paris qui m'a empêché de lui rétorquer :

"Vous les aimez sottes ?"

Après quelques secondes de surprise, il a hurlé de rire.

Et c'est à ce moment précis que notre histoire a commencé.

Mais ça, c'est une autre histoire.

Revenons à Alison Lurie.

Juste avant que je n'accepte mes indemnités pour partir de L'Express-Paris qui fermait, en 1991, le service formation m'avait proposé une année d'études à Cornell University.

Pour suivre les ateliers d'écriture (writing class) d'Alison Lurie.

Je pouvais y prétendre puisque j'avais déjà obtenu deux certificats de littérature américaine à U.C.L.A. l'été 1989.

La vie en a décidé autrement.

Des problèmes familiaux lourds ne m'ont pas permis de quitter la France.

Mais je garde au cœur ce premier roman traduit en français.

Dévoré avec appétit.

Et pour cause………...

………………...

Emily Turner (Emmy) se lève un beau matin - comme les autres - et s'aperçoit qu'elle n'aime plus son mari.

C'est le début du roman :

"Le jour où Emily Stockwell Turner cessa d'aimer son mari commença à peu près comme n'importe quel jour."

"The day on which Emily Stockwell Turner fell out of love with her husband began much like other days."

C'est qu'elle s'ennuie Emily.

Elle s'ennuie ferme.

Fred, son petit garçon de quatre ans, va enfin à l'école.

Et c'est un sacré vide.

Les pépiements de sa femme de ménage l'ennuient.

Les dîners chez les collègues de son époux, enseignant à Convers, Nouvelle Angleterre, l'assomment.

Dans le trou où elle habite, il y a bien peu de distractions.

Les jours qui passent se ressemblent atrocement.

Son mari, Holman, enseignant au cycle C, de la Section Langues et Littérature, est d'un ennui mortel.

Et Emmy n'a pas été habituée à la solitude.

Quand elle habitait la grande maison familiale.

Avec ses deux frères à la maison.

Qui ont été de brillants sujets de Convers.

"Il devait se passer quelque chose maintenant, pensa-t-elle. Ayant grandi au milieu d'une nombreuse maisonnée, dans une famille où tout se faisait en groupe, dans des pièces chauffées ou brillamment éclairées, ou dehors, sous un soleil éclatant, elle sentait comme une promesse dans le silence et le froid de Convers. Ce lieu évoquait des révélations dans des déserts ou des forêts, Thoreau et Descartes."

"Something ought to happen now, she thought. Brought up in a large household where everything was done in groups, in bright, heated rooms or brilliant sunlight, the very silence and chill of Convers seemed promising to her. It suggested révélations in deserts and forests, Thoreau and Descartes."

L'ennui, la solitude, l'attente…

L'ennui...

De ces longues journées passées à ne rien faire.

La solitude...

Emmy est d'un toute autre classe sociale que son mari.

Et, chaque fois qu'elle doit prendre une décision, c'est sa mère le modèle incontournable.

L'attente...

Emmy a bien réussi à aller passer deux après-midis par semaine chez Miranda Fenn, la femme d'un collègue de son mari.

Une insupportable bohème, limite propre, avec des enfants très mal élevés.

Et voilà qu'un jour où elle se pointe - après un incendie de leur chaudière - Emmy se retrouve face à "l'homme".

Lui, c'est Will Thomas.

Du Département de Musique.

Compositeur bohème.

Il est grand. Bien bâti.

Porte des tennis.

Et parle avec un irrésistible accent du Sud.

"En y regardant de plus près, Emmy constata que s'il était habillé comme un cambrioleur, c'était un cambrioleur qui faisait ses achats chez Brooks Brothers. Il avait des cheveux raides, très blonds, un ton plus clair mais à peu près de la même couleur."

"At second glance, Emmy could see that if his clothes were those of a burglar, it was a burglar who shopped at Brook Brothers. He had straight, very fair hair, a shade lighter than his skin but much the same color."

Ils se retrouvent donc tous les deux.

A côté d'une cuisine détruite par le feu de la chaudière.

Alors que Richard, un môme des Fenn, en a ouvert la porte pour le libérer (le feu, hein !)

Cette situation surréaliste n'est pas pour déplaire à Emmy.

Qui se morfond dans son train-train quotidien.

Premier trouble autour d'un verre de Sherry.

C'est cette bizarrerie du moment qui va les rapprocher.

"Will s'aventura dans la cuisine dévastée ; Emmy l'entendit jurer et ouvrir des tiroirs. Il est complètement fou, se dit-elle. En même temps, elle se sentait charmée plus que tout autre chose. La maison à moitié saccagée, le moment de la journée, la bizarrerie générale de la situation, tout cela, d'une certaine manière, excusait le comportement de Will ; et il était très attirant, ce qui ne gâtait rien."

"Will went out into the wrecked kitchen, and Emmy could hear him swearing and pulling open drawers. He is perfectly crazy, she thought. At the same time she was more charmedthan anything else. The half-destroyed house, the time of day, the oddity of the whole situation; somehow excused Will's behaviour ; it helped that he was very attractive."

Will, c'est un pirate.

Il aborde les filles et les prend comme on prend un rafiot.

Il croupit un peu à Convers.

Mais il s'y plaît.

A draguer des filles faciles, des secrétaires et des caissières...

Alors, quand il voit Emmy...

C'est un nouveau défi.

C'est qu'elle est belle Emmy !

Dans la splendeur de ses 27 ans.

Longue et bronzée.

Avec une grosse natte de cheveux longs relevée en chignon.

Et...

Elle a surtout le charme de la femme d'un autre.

Alors...

A quelle "chase" allons-nous assister ?

C'est important la "chase" dans les romans d'Alison Lurie.

C'est plus que la chasse, c'est tout le charme des moyens déployés pour arriver à ses fins.

Pas la basse drague.

Mais la finesse des gestes et des intentions.

Et en "chase", on peut dire que Will s'y connait.

Il va rapidement mettre le turbot.

C'est ainsi, que la veille des vacances de Noël, en la raccompagnant à sa voiture, il va oser un baiser féroce.

A pleine bouche.

Non...

Nous ne sommes pas dans un roman de chez Harlequin.

C'est du Alison Lurie, hein !

Avec ses descriptions de l'univers de l'université et de ses professeurs.

Qu'elle connait si bien.

Alors...

Will arrivera-t-il à ses fins ?

Où et comment ?

Emmy se laissera-t-elle aller au péché ?

Je ne vous le dirai pas.

C'est à lire….

Et c'est sacrément bien torché.

Alison Lurie, dans le déroulé de ces journées particulières, où il ne se passe rien, est tchekhovienne en diable.

Ah oui….

J'allais oublier...

Finalement Dufreigne avait raison...

Emmy est bien "séduisante parce qu'un peu sotte".

Liliane Langellier

Alison Lurie  a reçu le prix Pulitzer pour son roman Liaisons étrangères (Foreign Affairs, 1984) et le prix Femina étranger pour son roman La Vérité sur Lorin Jones (The Truth about Lorin Jones, 1988).

Les amours d'Emily Turner. Alison Lurie.

Les amours d'Emily Turner. Alison Lurie.

Alison Lurie. V.O. versus V.F.

Alison Lurie. V.O. versus V.F.

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